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César Diaz : « La Coupe du monde 86 a donné du baume au cœur au Mexique après le désastre »

Pendant la guerre civile au Guatemala, le jeune César Diaz a émigré, avec sa famille, au Mexique et a ainsi vécu le Mondial 86 au plus près du spectacle. Avec son film Mexico 86, sorti en 2024, le réalisateur montre que derrière les buts de Maradona, Platini et compagnie se trouvait un continent sud-américain particulièrement instable.
Vous aviez huit ans lors de la Coupe du monde 1986, quels souvenirs gardez-vous de la compétition ?
Je me souviens surtout de l’ambiance à Mexico, qui était vraiment incroyable. Toute la ville tournait autour de la Coupe du monde. L’autre souvenir, c’est l’équipe d’Argentine. Enfin, Maradona, surtout. C’était incroyable, tout ce qu’il faisait était fou.
Le Mexique est pourtant touché par une inflation dépassant les 100 % et par un séisme faisant plus de 10 000 morts en septembre 1985. Ça se ressent pendant l’été 86 ?
Il y a justement eu un emballement dans la ville pour la Coupe du monde après le tremblement de terre. Les blessures étaient encore là, c’était encore visible, il y avait une partie de la ville complètement détruite, notamment le centre-ville où des immeubles, l’hôpital et une station de télévision s’étaient effondrées. La Coupe du monde a donné du baume au cœur au Mexique après le désastre qui venait de se passer, ça faisait un peu oublier. Il y avait un sentiment de cohésion sociale très, très fort. Les gens ont été hyper solidaires pendant le tremblement de terre et la Coupe du monde a incarné ça a posteriori.
Les Anglais, c’étaient les ennemis à abattre, c’étaient les pires, c’était dingue. Il y avait ce sentiment très latino-américain d’être derrière l’équipe qui bat l’empire ayant emporté une partie du territoire.
Vous arriviez quand même à profiter de l’explosion de joie et de couleur emmenée par la compétition ?
Oui, grâce à Maradona. Avec lui, tout était possible. Il y avait un sentiment très nationaliste étendu à tout le continent. On a tous embrassé la cause argentine, surtout face aux Anglais. Il venait juste d’y avoir la guerre des Malouines, c’était une question qui me dépassait complètement, mais on était tous derrière l’Argentine et contre l’Angleterre. Les Anglais, c’étaient les ennemis à abattre, c’étaient les pires, c’était dingue. Je me souviens très bien du restaurant de viande où j’étais pendant le match, il y avait une ambiance fantastique, les gens étaient debout sur les tables, ils criaient devant les écrans, c’est comme si on était dans le stade. Il y avait ce sentiment très latino-américain d’être derrière l’équipe qui bat l’empire ayant emporté une partie du territoire.

Pour le monde occidental, cet été renvoie à la fête avec Diego Maradona, le carré magique de l’équipe de France, le Brésil de Telê Santana, mais l’ensemble du continent sud-américain vit une période délicate avec l’instabilité économique du Mexique, la guerre civile au Guatemala, l’Argentine qui sort de la dictature de Videla…
Oui, même la Colombie, qui n’arrive pas à organiser la Coupe du monde à cause de la violence. Le Guatemala est à feu et à sang, le Nicaragua aussi. Et en même temps, il y avait quand même une défense des idées fortes, la défense de la démocratie, la lutte contre les dictatures militaires, plus qu’aujourd’hui. Ça réunissait les gens, il y avait un consensus autour du fait que ce qu’on était en train de vivre n’était pas normal, que la violence n’était pas normale, qu’avoir des militaires au pouvoir n’était pas normal, et qu’il fallait se battre pour s’en empêcher. Aujourd’hui, on a les mêmes problématiques : les narcos au Mexique, les dictatures, qui ne sont pas des dictatures militaires, mais avec des gens comme Nayib Bukele au Salvador, Daniel Ortega au Nicaragua ou Javier Milei en Argentine. C’est presque le même modus operandi, mais on est démuni, on n’a plus les outils pour pouvoir combattre ces gens-là. Je trouve ça extrêmement triste.
Quels outils aviez-vous avant ?
Les grandes grèves, les grandes manifestations, même la lutte armée, dans des contextes différents. Même les étudiants se réunissaient pour se mettre en grève. Pour l’augmentation des prix du transport public, ce sont des gamins de 14-15 ans qui sont allés dans la rue et qui ont arrêté le pays, les profs s’y sont joints, les ouvriers ensuite. Maintenant, on manifeste, mais ça n’a plus d’impact. De toute façon, il n’y a pas eu de grande grève en Amérique latine depuis longtemps, hormis l’explosion sociale au Chili (2019), lancée par les étudiants. Quand on voit ce à quoi ça aboutit, que le résultat d’un tel mouvement est l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, on se dit qu’on marche sur la tête, c’est incompréhensible.
Quand le Mexique gagnait, on allait tous dans la rue, il y avait une ambiance de fête, on se disait « on vit dans un pays merveilleux » alors que tous les problèmes étaient encore là.
Peut-on parler de parenthèse enchantée pendant le Mondial 86 ?
Oui, complètement, c’est une parenthèse enchantée, un moment d’ivresse. On pouvait oublier les soucis habituels. Ça effaçait les différences. Quand le Mexique gagnait, on allait tous dans la rue, il y avait une ambiance de fête, on se disait « on vit dans un pays merveilleux » alors que tous les problèmes étaient encore là. Ça ressemble un peu à ce qu’ont vécu les Argentins en 1978. Même aujourd’hui, d’ailleurs, quand on sait qu’en dehors des stades, l’ICE est en train de traquer des migrants. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond, mais c’est aussi la magie du foot, il n’y a rien d’autre qui permet d’effacer tous ces problèmes.
Après la compétition, le Mexique adhère à l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (Gatt). C’est une preuve de l’impact de l’événement, selon vous ?
Non, je ne pense pas parce que j’ai vécu l’aller et le retour, j’ai vécu le retour de bâton. Le traité de libre échange a libéré les droits de douane, on nous a vendu l’idée que le Mexique allait entrer dans le monde développé, que ça allait devenir un pays développé, alors que n’a fait que creuser les inégalités. Les grands producteurs de matière première, les industriels, se sont beaucoup enrichis, mais pas le reste de la population. Ça a créé un sentiment de frustration énorme. Le rêve américain, avec la voiture, le pouvoir d’achat, les supermarchés géants, n’a été atteint que par une toute petite partie de la population. Quand Carlos Salinas est parti, le président qui a signé l’ALENA, il y a eu une dévaluation, les prix des produits changeaient dans la journée. L’inflation était tellement grande qu’on a dû inventer de nouveaux pesos. Des gens ont perdu leur maison, leurs fonds de pensions, ils se sont endettés. Le retour de bâton a été très, très dur.
Sans Coupe du monde, il était impossible d’oublier ces problèmes ?
Oui, surtout qu’il n’y avait plus de foot à ce moment-là. Le Mexique a été exclu de la Coupe du monde 1990 parce que la Fédération avait truqué les actes de naissance des joueurs de l’équipe Espoirs et avait naturalisé des Brésiliens et des Argentins comme par magie. C’était un énorme scandale, ils ont fait n’importe quoi. C’était un triste retour à la réalité. C’est un pays où les institutions sont corrompues donc c’était juste la preuve d’une réalité qu’on voyait tous les jours.

Votre film Mexico 86 évoque la guerre civile guatémaltèque par le prisme d’une famille réfugiée au Mexique. Pourquoi placer le récit durant le Mondial ?
Parce que ça faisait partie de mes souvenirs de jeune garçon arrivé à Mexico. Ce qui était aussi intéressant, c’est que le Mexique et le foot sont devenus le centre d’attention alors qu’au Guatemala, le massacre continuait sans que personne n’en parle.
Pourquoi, selon vous, parle-t-on moins de la dictature guatémaltèque que de celles en Argentine ou au Chili ?
Pour une raison absolument raciale. La plupart des victimes de la dictature guatémaltèque sont des Indiens. Il y a énorme discrimination envers les Indiens au Guatemala et ça s’est traduit aussi à l’extérieur du pays, c’est comme s’ils ne comptaient pas. Au Guatemala, il y a eu 200 000 morts et 45 000 disparus, c’est énorme pour un petit pays, mais, pour beaucoup, la vie d’un Indien ne vaut pas la même chose qu’un autre. C’est horrible à dire…
Dans le film, l’un des résistants, fan de l’Italie de Franco Baresi, offre un maillot de l’Argentine à l’enfant empêtré dans cette lutte politique. Ça représente quoi pour un jeune sud-américain, en 1986 ?
C’était le rêve absolu. J’ai toujours rêvé d’avoir ce maillot et je ne l’ai jamais eu. C’est un vrai maillot de l’époque. La personne qui nous l’a prêté nous a dit de faire hyper attention, comme une pièce de musée. Le tissu est différent, très épais, c’est une autre matière, une autre texture, c’est comme avoir accès à une autre époque. C’est aussi le sentiment d’appartenir à une quelque chose qui est plus grand que soi, avoir le maillot de l’Argentine 1986, c’est appartenir à une bande. C’est pour ça que les maillots se vendent si bien aujourd’hui, tout le monde a compris que c’était vendeur de donner aux gens l’impression d’appartenir à l’équipe. C’est pour ça qu’ils sont si beaux et si chers. (Rires.)
Je faisais l’album Panini et j’ai longtemps cherché Jean-Marie Pfaff. Quand je l’ai eu, j’étais super heureux, c’est le seul qui me manquait sur la page.
Vous habitez en Belgique depuis de longues années, vous a-t-on beaucoup parlé de l’épopée des Diables rouges d’Enzo Scifo lors de ce Mondial 1986 ?
Ah ouais ! Même avant d’aller en Belgique, je me souvenais de cette équipe parce que je faisais l’album Panini et j’ai longtemps cherché Jean-Marie Pfaff. Quand je l’ai eu, j’étais super heureux, c’est le seul qui me manquait sur la page. Pour la Belgique, c’est l’époque dorée. C’est aussi le souvenir de la gloire passée d’un pays.
Était-ce aussi le cas en 2018 ?
Non, ce qui ressort de 2018, c’est plutôt le sentiment d’injustice après le match contre la France. Après le but, la France s’est retranchée et la Belgique n’avait plus les moyens de faire quoi que ce soit, je me souviens très bien du match. Les gens râlaient et je m’étais un peu fait l’avocat en disant : « Non, mais les gars, si ça avait été nous, on aurait fait pareil, toutes les équipes font ça. » D’ailleurs, on a fait ça contre le Brésil en quarts. Sinon, en général, il y avait encore cette sensation d’appartenir à quelque chose. C’est quand même un pays qui a de gros problèmes de vivre-ensemble entre la Flandre, la Wallonie, Bruxelles, trois régions et trois populations qui ont du mal à coexister, et pourtant on est tous derrière les Diables.
Ressentez-vous une façon de vivre le foot entre le Mexique et la Belgique ?
Franchement non et c’est ça qui est magique, avec des années de différence et deux cultures différentes, les gens ont tous la même émotion devant un match. Même les gens qui ne s’intéressant pas au foot sont devant l’écran pendant une Coupe du monde. Cette cohésion, cette façon de célébrer, cette façon d’avoir un but commun est une force qu’on pourrait utiliser à bon escient, pas seulement nous vendre de la bière, des télés et des maillots.
Sans comparer la situation mexicaine actuelle avec celle de 1986, pensez-vous voir un tel sentiment d’union (l’entretien a été réalisé au lendemain du match d’ouverture) ?
Tous les matchs ne sont pas au Mexique donc ça va être différent. Ce qui réunit les gens aujourd’hui, je pense que c’est le sentiment anti-Trump, anti-politique américaine. On a plein de Mexicains qui sont en train de se faire arrêter aux États-Unis, ça marque la population, on a ce sentiment d’injustice. On voit la différence entre les deux pays dans la façon de recevoir les équipes étrangères : le Mexique accueille avec des mariachis et les États-Unis avec des scanners à la douane.
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