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« Je ne peux pas repartir au Sénégal comme ça » : Souleymane Sylla, un très long combat

Par Mamadou Junior Diop
10' 10 minutes
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Ancien footballeur professionnel au Sénégal, Souleymane Sylla a vu sa carrière s’arrêter après un accident de la route en décembre 2021. Devenu tétraplégique, il a quitté Dakar pour poursuivre ses soins en France, jusqu’à rejoindre la Fondation Mallet. À 37 ans, il se reconstruit dans cette fondation, alors que sa situation administrative menace désormais de mettre un coup d’arrêt à ce travail.

Croiser ses bras. À première vue, difficile d’y voir un exploit. « Ma dernière victoire peut paraître insignifiante : j’ai réussi à croiser mes deux mains. Pour beaucoup, ce n’est qu’un geste. Pour moi, c’est l’aboutissement de centaines d’heures de travail, de patience et de persévérance. » Quelques années plus tôt, le Sénégalais Souleymane Sylla, footballeur professionnel au Sénégal, demandait tout autre chose à son corps. Il avalait des kilomètres sur une plage de Dakar, parfois avant même que le soleil ne se lève, quand tout le monde ou presque dormait encore. Sauf sa grand-mère qui, elle, avait déjà commencé sa journée. « Avec le recul, je crois que c’est elle qui m’a transmis le goût de l’effort », raconte-t-il. Le ballon avait lui aussi trouvé sa place dans la famille : le père jouait, le grand frère aussi, les oncles également. Souleymane finit logiquement par s’y mettre, au football. Jusqu’à cet accident en 2021 qui stoppe sa carrière et change sa vie.

Des petits business et des « petits »

Le jeune Sylla commence derrière sur un terrain de foot, mais son coach, Malick Daf, le fait ensuite avancer de quelques mètres. « J’étais défenseur central de formation, rembobine-t-il aujourd’hui depuis son lit d’hôpital. En 2012, quand je suis arrivé au Port autonome de Dakar, il m’a fait jouer au milieu de terrain, devant la défense. J’étais assez polyvalent : je pouvais jouer arrière droit, dans l’axe ou au milieu. » La Jeanne d’Arc, l’AS Douanes, le Port, Dakar Sacré-Cœur, Xam Xam puis HLM : les maillots s’accumulent sans vraiment l’éloigner de Dakar. Jusqu’en 2018, quand un agent fait circuler ses vidéos auprès de contacts en Europe et lui ouvre la porte d’un club de deuxième division à Moscou, le FK Khimki. Là, le changement est un peu plus radical : « J’y ai passé un an. Mais le pays, l’environnement, le climat, ce n’était pas adapté à moi. Donc, je suis retourné au Sénégal. » En 2019, le voilà de nouveau au Port.

« Ce n’est pas un professionnalisme total, explique-t-il. Je ne travaillais pas vraiment à côté, mais j’avais de petits business. Quand tu as une femme, une famille, le salaire au Sénégal ne suffit pas. Maintenant, ça s’est un peu amélioré. Ce n’est plus comme avant. » Sylla a cependant déjà commencé à regarder un peu plus loin que le prochain match. Avant Moscou, il a entamé une formation pour devenir formateur et encadre plusieurs jeunes, ses « petits ». Deux noms lui viennent lorsqu’on lui demande lesquels sont allés le plus loin : Cheikh Ibra Diouf, passé notamment par Valenciennes et le FC Helsingør au Danemark, et Ndéné Cissé, qui évolue pour le club libérien du FC Fassell. « Il y en a beaucoup que j’ai encadrés, mais il y en a surtout deux qui ont vraiment percé. »

Le jour où il a dormi

Son avenir de joueur a même encore des accents turcs. « En février 2022, je devais avoir une autre opportunité en Turquie », assure-t-il. Mais en décembre 2021, HLM prend la route de Thiès pour y disputer un match face à Thiès FC. Ils sont huit dans le véhicule. Souleymane s’endort. Une rareté. « C’est un détail auquel je repense souvent, parce que je ne dors jamais pendant les trajets, raconte-t-il. Ce jour-là pourtant, le sommeil m’a emporté. » Au niveau de Sébikotane, en banlieue de Dakar, le minibus est victime d’un accident. On lui racontera plus tard que le chauffeur aurait tenté d’éviter une moto avant de percuter un arbre. Sylla n’a rien vu : « Je n’ai aucun souvenir de la façon dont ça s’est passé. Je me suis réveillé à l’hôpital. »

Je faisais souvent des malaises. Je transpirais énormément. J’avais du mal à respirer. Les douleurs étaient devenues mon quotidien.

Souleymane Sylla

Son premier réflexe est d’essayer de bouger les jambes. Rien. « Elles ne répondaient plus. J’ai compris, dit-il. Déjà à cet instant, j’ai accepté. » Après une opération, les médecins lui expliquent que sa moelle épinière a été gravement touchée et qu’une longue rééducation sera indispensable. Pour la poursuivre, ils lui conseillent de partir en Europe, s’il parvient à en avoir les moyens. En attendant, retour à la maison après une quinzaine de jours d’hospitalisation. Deuxième étage, pas d’ascenseur, une grosse marche à l’entrée devenue presque infranchissable en fauteuil et sept personnes réparties dans trois chambres : le logement n’avait forcément jamais été pensé pour ça. Souleymane passe ses journées allongé, incapable de s’asseoir. Sa mère assure la toilette, les repas et tout ce qu’il ne peut plus faire seul. « Je faisais souvent des malaises. Je transpirais énormément, confie-t-il. J’avais du mal à respirer. Les douleurs étaient devenues mon quotidien. »

La douleur de sa mère

Un ami kinésithérapeute vient deux fois par semaine mobiliser son corps, et un infirmier soigne une escarre apparue à force de rester couché. La plaie se dégrade jusqu’à engager son pronostic vital, explique Marianne, qui le suivra plus tard à la Fondation Mallet, dans les Yvelines, en tant que coach sportive. HLM finance l’opération et continue quelque temps à soutenir son joueur. « Ils m’ont bien aidé au début. Mais ce n’était pas quelque chose de durable », reconnaît Sylla. Puis son contrat arrive à son terme. Plus de salaire. Les proches, les amis footballeurs et la diaspora prennent alors le relais autour d’une cagnotte : « Ce sont les Sénégalais qui ont donné : 1 000 francs, 100 francs… Mes copains aussi. La diaspora a participé. Tout le monde a participé comme il pouvait. »

Les dons se comptent parfois en centaines de francs CFA. La facture, elle, en millions. « Pour l’hôpital, ils demandaient environ 16 millions de francs CFA », raconte Sylla, soit environ 24 400 euros. Le voyage réclame encore 7 millions de francs CFA, près de 10 700 euros. La raison tient en quatre mots : « Je devais voyager allongé. » La Ville de Dakar apporte 9 millions de francs CFA, environ 13 700 euros. Abdoulaye Sow, alors deuxième vice-président de la Fédération sénégalaise de football, participe à hauteur de 6 à 7 millions de francs CFA, soit environ 9 150 à 10 700 euros, tandis que Marième Faye Sall, Première dame du Sénégal à l’époque, apporte également son aide. Cette fois, le départ devient possible.

Lorsque ma mère venait me voir, elle gardait le sourire. Je croyais qu’elle allait bien. Ce n’est que plus tard que j’ai appris qu’il lui était arrivé de passer la nuit dehors.

Souleymane Sylla

Le 4 août 2022, Souleymane et sa mère arrivent en France avec un visa de trois mois. Direction Bobigny. Là-bas, son corps commence à lui donner quelques réponses. Kinésithérapie, ergothérapie, tension artérielle qui se stabilise : Sylla parvient enfin à rester assis : « Pour beaucoup, cela peut sembler dérisoire. Pour moi, c’était une victoire. » Le répit ne dure pourtant que quelques semaines. L’établissement demande un nouveau versement que la famille ne peut plus payer. « C’est à ce moment-là que les difficultés ont vraiment commencé. Ma mère a fait beaucoup de démarches pour essayer d’avoir de l’aide. »

La suite se joue entre Bobigny, la Pitié-Salpêtrière et Poissy. Une femme qui se présente à eux comme assistante sociale les aide d’abord à quitter Bobigny, avant de les héberger pendant plusieurs mois. Puis il faut de nouveau partir. Mais lorsqu’il revient sur cette période, Souleymane ne commence ni par les hôpitaux ni par les démarches. Il parle de sa mère. « Lorsqu’elle venait me voir, elle gardait le sourire. Je croyais qu’elle allait bien. Ce n’est que plus tard que j’ai appris qu’il lui était arrivé de passer la nuit dehors. Depuis mon accident, j’avais appris à vivre avec la douleur physique. Mais cette douleur-là était différente. J’aurais préféré mille fois souffrir davantage moi-même plutôt que de savoir ma mère seule, sans toit. » Le 5 mai 2023, après des mois à chercher une solution durable, Souleymane arrive finalement à la Fondation Mallet.

« Il ne profite pas, en fait il survit  »

À Mallet, les journées reprennent vite un rythme normal : « Ici, il y a la kiné, les activités sportives, le travail. Beaucoup de choses ont changé. Mes bras ne bougeaient pas. Maintenant, je peux les bouger et j’ai repris un peu de muscle. Beaucoup de sport, beaucoup de renforcement, du cardio, beaucoup de kiné. Ça fait trois ans qu’on travaille, alhamdoulilah. » Il fait même un parallèle avec son ancienne vie. « Sur un terrain de football, il faut accepter de répéter le même geste des dizaines, parfois des centaines de fois avant qu’il devienne naturel, insiste-t-il. La rééducation m’a rappelé cette exigence. »

Marianne mesure le chemin parcouru depuis son arrivée dans la Fondation. Au début, tenir debout quelques instants est déjà compliqué. Puis les séances font leur œuvre. « Plus on a travaillé en salle, plus il a gagné en autonomie et en force, décrit-elle. Nous, on a l’habitude de regarder leurs capacités avant de regarder leurs incapacités. » Du footballeur d’avant, elle n’a finalement connu que quelques photos et vidéos montrées par Souleymane. Pas de quoi passer son temps à comparer les deux versions. « Je ne m’arrête pas là-dessus. Et lui non plus, il ne faut pas qu’il s’arrête là-dessus. Parce que si on regarde toujours dans le rétroviseur, on ne voit pas l’avenir. »

Les progrès ne restent pas enfermés dans la salle de rééducation. Sylla participe à des sorties au Parc des Princes ou à Roland-Garros, s’essaie à la boccia, au tennis ou encore au tennis de table. C’est justement raquette en main que Yanis*, paraplégique et devenu l’un de ses proches à Mallet, préfère établir la hiérarchie. « Il joue mieux au tennis de table que moi, assure-t-il. Et moi, pourtant, je n’ai pas eu à récupérer l’usage de mes bras comme lui. Je ne dis pas ça pour lui faire plaisir, c’est la vérité. Il va chercher les balles, il est plus précis. » Dans les couloirs, aussi, Sylla a fini par se faire une place à part. « Tout le monde connaît Souleymane. Même d’anciens patients reviennent le voir », poursuit Yanis. Avec, tout de même, un défaut au dossier : « Il ne sait pas dire non. Ça, c’est son problème : il ne dit jamais non. » Marianne parle plutôt d’une « personne ressource », vers qui les autres viennent facilement et qui s’attarde rarement sur ses propres problèmes.

Le prochain obstacle n’a pourtant rien à voir avec ses séances. Sans titre de séjour, Souleymane a fait l’objet de deux obligations de quitter le territoire français. Marianne parle d’un « vrai traumatisme » au sein de la Fondation. Sylla explique attendre l’aide juridictionnelle afin d’être accompagné par un avocat spécialisé pour la suite de la procédure en cassation. Sur le Sénégal, il veut surtout éviter un malentendu. « Ce que je redoute, ce n’est pas de retourner au Sénégal, fait-il savoir. Le Sénégal est mon pays. Ce que je redoute, c’est de voir s’interrompre tout ce qui a été patiemment construit depuis mon arrivée en France. »

Marianne tient, elle, à couper court à une autre idée : « Il ne profite pas. En fait, il survit. » Le dossier administratif n’occupe pourtant pas tout l’horizon. À 37 ans, Sylla se voit toujours dans l’encadrement sportif. « J’aime accompagner les jeunes. J’aime les voir prendre confiance. Lorsque je décèle un potentiel chez quelqu’un, j’ai naturellement envie de l’encourager à aller plus loin. C’est plus fort que moi », écrit-il. Marianne l’imagine dans un club, une association ou auprès de jeunes sportifs. Sa mère a, elle, fini par trouver un foyer après les mois de galère qui avaient suivi leur arrivée. Pour Souleymane, les objectifs les plus immédiats restent ailleurs : réussir seul ses transferts entre le lit et le fauteuil, gagner encore en mobilité et dépendre chaque fois un peu moins des autres. La suite de son programme est déjà toute trouvée.

Troyes et Angers s'imposent à l'extérieur

Par Mamadou Junior Diop

*Le prénom a été modifié à sa demande.

Propos recueillis par MJD

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