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Seko Fofana : « On m’a demandé ce que j’allais faire dans ce club de merde »

Propos recueillis par Florent Caffery, à Lens
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À bientôt 26 ans, le milieu de terrain du RC Lens a pris tout le monde à contrepied l'été dernier. Désiré par l'Atalanta et convoité par le Milan, l'international ivoirien a préféré s'installer dans le bassin minier. Un choix du cœur, n'en déplaise aux haters et à ses potes footballeurs. Neuf mois plus tard, le voilà en quête d'un ticket européen et en patron de navire. Entretien avec un homme heureux.

Le 23 juillet 2020, tu es encore joueur de l’Udinese, tu luttes avec le club pour le maintien et tu claques un but dans les arrêts de jeu face à la Juventus, qui va rapidement faire le tour des réseaux sociaux…Je m’en souviens très bien. Le contexte était particulier, entre le maintien, le fait que nos concurrents avaient gagné… Le président de l’Udinese était furieux. Il nous a secoués et, avant le match, la pression était énorme. Physiquement, en plus, c’était compliqué : on a enchaîné douze matchs en un mois et demi. On ne se reposait jamais, on ne faisait que jouer, et affronter la Juve à ce moment-là, c’était un enfer. Avec tous les blessés, je me retrouve uniquement avec Rodrigo De Paul au milieu, mais on arrive à sortir un match complet. De Ligt ouvre le score, puis on égalise, et arrive cette dernière situation dans les arrêts de jeu. Parfois, sur le terrain, j’arrive à sentir que l’espace est là, que je vais pouvoir faire mal à l’adversaire. Là, il y a un duel entre deux joueurs, le ballon rebondit devant moi et je tape cette accélération sur cinquante mètres…

Alex Sandro tente de te tacler par derrière…Le pire, c’est que quatre ans plus tôt, à mon arrivée à l’Udinese, il m’avait blessé au tibia péroné. Sur cette action, je prends ma revanche, alors qu’il veut encore me faire mal. À chaque fois que je l’ai rencontré, il m’a fait peur psychologiquement, mais là, j’enchaîne avec un petit pont sur De Ligt et je trompe Szczęsny. C’est une libération énorme, même si je peux priver Adrien Rabiot, mon pote, de titre à ce moment-là. J’ai reçu énormément de messages après la rencontre, le buzz était fort. Ça a été un jour historique pour l’Udinese, et c’est jusqu’ici le meilleur moment de ma carrière.


Trois semaines plus tard, tu es à un tournant : l’Atalanta et le Milan te draguent, mais tu décides finalement de signer à Lens, promu en Ligue 1. Tu comprends que certains aient pu te prendre pour un fou ? Bien sûr. J’ai commencé à discuter avec Lens avant la fin du championnat, mais, avec mes agents, je me disais que ça allait être compliqué de gérer jusqu’au bout avec les sollicitations des autres clubs. Je me voyais déjà au club, mais j’étais encore en phase de réflexion…

Qu’est-ce qui a fait pencher la balance ?Je suis venu visiter les installations, le stade, le centre d’entraînement. J’ai aussi discuté avec le coach, Franck Haise, et le coordinateur sportif, Florent Ghisolfi. Ça a fini de me convaincre. Je me suis dit : « Allez, vas-y, c’est un challenge… » Les gens n’allaient peut-être pas comprendre ou apprécier mon choix, mais tant pis. Je m’en fiche, c’est là que je voulais être. Et quand on voit la saison que l’on a faite ensuite, même si on ne termine pas cinquièmes en fin de saison, je pense avoir fait le bon choix… Aujourd’hui, mon choix est plus respecté, même si j’ai vu les retournements de veste.

Les dirigeants des autres clubs ont compris ton choix, eux ?J’ai discuté avec le Milan et l’Atalanta, qui était prête à faire une offre à l’Udinese. Les dirigeants ont discuté avec mes agents et ils n’ont pas compris, non. Ceux de l’Udinese non plus, d’ailleurs, parce qu’ils estimaient sûrement qu’ils auraient pu me vendre plus cher (il a été transféré pour 10 millions d’euros, NDLR). Ça les a rendus nerveux. Je ne voulais pas être envoyé là où certaines personnes l’avaient décidé.

Être placé entre les lignes, recevoir le ballon, faire le bon choix, c’est ce qui me correspond. Parfois, je prends autant de plaisir à jouer sans le ballon qu’avec.

Donc on peut encore faire le choix du cœur ?Au fond, personne ne sait si je gagne moins que ce que j’aurais pu avoir au Milan ou ailleurs. (Rires.) Plus sérieusement, je pars du principe qu’aller dans un club où je ne le sens pas, ça a plus de chance de ne pas forcément bien se passer. J’ai passé quatre saisons en Italie, je sais comment ça fonctionne. Oui, j’aurais pu jouer la Ligue des champions, mais je me voyais plus à Lens, c’est comme ça. Là aussi, j’ai reçu beaucoup de messages. On m’a demandé ce que j’allais faire dans ce club de merde. J’ai aussi des joueurs de foot, des amis, qui m’ont dit : « Mais pourquoi tu vas là-bas ? Tu aurais pu avoir mieux… » Ne vous inquiétez pas, les gars, je savais ce que je faisais. Mais même quand j’essayais d’expliquer mon raisonnement, on me disait que j’étais fou.

Si la saison avait mal tourné, tu aurais aussi pu te dire que ces gens-là avaient raison.Non. Quand j’arrive à Lens, je sais pertinemment qu’on va jouer plus que le maintien. Je ne viens pas pour souffrir, pour galérer à se sauver. J’avais déjà rencontré le coach dans les équipes de jeunes quand j’étais à Lorient. Je connaissais sa philosophie de jeu, et Lens, c’est plus qu’un club. J’ai vu les images du public, l’environnement… Je savais que je ne me trompais pas.

Et Franck Haise t’a exactement offert ce que tu recherchais grâce à un système de jeu où tu es ultraresponsabilisé.Avec ce système, j’ai plus de liberté, je peux davantage percuter. Je sais que lorsque l’on est plus bas, je vais pouvoir faire les courses que j’aime et contrer. Il y a aussi un aspect que j’adore : le jeu sans ballon. Être placé entre les lignes, recevoir le ballon, faire le bon choix, c’est ce qui me correspond. Parfois, je prends autant de plaisir à jouer sans le ballon qu’avec. Dans notre équipe, il y a constamment des déplacements, on se regarde, on sait qui fait quoi. Pendant le match, j’analyse ça. En plus, on repousse tout le temps nos limites, ce qui nous a permis d’arriver là où nous sommes aujourd’hui avec une faim de victoire énorme. J’en ai vu des groupes, mais c’est le meilleur groupe que j’ai fréquenté. La dernière fois que j’ai connu ça, c’était chez les jeunes à City.

Que retiens-tu de ton passage là-bas ?Quand je pars de Lorient, à 18 ans, je sais que j’arrive dans l’un des plus grands clubs d’Europe et que ma progression sera certaine. En face de moi, j’ai presque les meilleurs joueurs d’Europe. Patrick Vieira a été mon entraîneur avec les jeunes durant la deuxième saison. J’ai pu participer à des tournées, à des entraînements en équipe première… Rapidement, on comprend que l’on n’a rien fait dans le football. J’étais très très loin du haut niveau. Ça se passait super bien avec les jeunes, on avait une génération incroyable avec Jason Denayer, Rony Lopes, Olivier Ntcham, mais par rapport à l’équipe première, c’était autre chose. J’en prenais plein les yeux. J’avais des champions en face de moi.

Ça se matérialise comment, concrètement ?La première fois que je vais à l’entraînement avec l’équipe première, je me rends dans la salle de musculation. Je vois Gaël Clichy en train de faire ses exercices, Vincent Kompany qui passe à côté de moi, Samir Nasri… Je ne vois que des grands joueurs et je n’en reviens pas d’être là. J’ai peur de leur parler. Mais je me suis ressaisi et j’ai pris conscience que j’avais aussi envie de leur prouver que je pouvais jouer. Yaya Touré m’inspirait beaucoup. Quand on est partis en tournée, on parlait de tout et n’importe quoi. J’ai vécu des moments que je n’oublierai jamais. Et sur le terrain, c’était un exemple pour moi, avec ses chevauchées, ses passes décisives, ses buts. Il savait presque tout faire, c’était complet. Et en matière de vision du jeu, c’était quelque chose.

Tu regrettes de ne pas avoir pu percer en équipe première à City ?C’était bloqué. Franchement, avec l’effectif, tu pouvais faire trois équipes, et j’avais besoin de temps de jeu. À ce moment-là, j’estimais que j’avais le niveau pour jouer en équipe première, mais je suis parti en prêt à Fulham, en Championship, où j’ai pu travailler l’impact et les premiers duels, puis j’ai été envoyé à Bastia.

La Covid, ça a été horrible. Je n’ai pas quitté mon lit lors des quatre premiers jours. J’étais K.O.

Quand tu évoques ta carrière, tu évoques souvent Julien Stéphan, que tu as connu à Lorient. En quoi t’a-t-il marqué ?C’est l’un des meilleurs coachs que j’ai eus. Il a du charisme, il connaît le foot, il sait te faire progresser, gérer les situations dans un groupe, discuter avec les joueurs… À l’époque, on s’inspirait du 4-4-2 de Gourcuff. Il nous arrivait parfois de changer, mais on devait respecter la philosophie du club. J’ai pris énormément de plaisir sur le terrain à cette période.

Il y a quelques semaines, tu as été arrêté après avoir contracté la Covid. Comment l’as-tu vécu ?Ça a été horrible. Je n’ai pas du tout été asymptomatique. Je n’ai pas quitté mon lit lors des quatre premiers jours. J’étais K.O. Un matin, j’ai eu mal à la gorge, puis le lendemain un mal de crâne incroyable… Je n’avais pas de force, beaucoup de frissons et j’étais pas loin de tomber dans les pommes. Parfois, quand je suis un peu malade, j’aime quand même m’entraîner. Là, j’ai voulu forcer, mais j’ai compris que quelque chose n’allait pas. Dès que je tournais les yeux, j’avais mal à la tête. Je ne pensais pas pouvoir revenir et jouer un match aussi rapidement. Au niveau de la respiration, j’étais bloqué, très vite essoufflé. Petit à petit, au bout d’une semaine, j’ai repris des exercices chez moi, car je n’avais pas accès à la salle de musculation du club. Tout de suite, tu sens que tu perds en muscles. En l’espace de quelques jours, j’ai perdu trois kilos. J’ai eu peur, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. La faim n’était plus là. Je savais que ça allait passer au bout d’un moment, mais c’était bien particulier… Ça a changé plein de choses. Si aujourd’hui beaucoup de personnes continuent à attraper la Covid, ça va être n’importe quoi dans les hôpitaux. Entre ceux qui ont peur, ceux qui iront à l’hôpital pour rien et ceux qui sont vraiment touchés, ça peut être dramatique.

Pour revenir au terrain, Lens est la seule équipe qui va jouer le PSG, Lille et Monaco d’ici à la fin de saison. Vous vous sentez comme des arbitres ?C’est vrai qu’on peut battre l’une de ces équipes et la priver de titre. Pour être champion cette saison, il faut faire un sans-faute. Mais nous avons aussi notre objectif. Ce qui est sûr, c’est que cette Ligue 1 nous offre un suspense énorme, un vrai spectacle. Ce calendrier n’est pas simple, et il fait peur sur le papier, mais tout est possible. On doit tout donner et ne pas avoir de regrets.

Dès ce samedi, face au PSG…J’ai regardé le match cette semaine contre City. Même si je suis passé par Manchester City, j’étais plus pour Paris. Le City que j’ai connu est celui d’une autre époque. Par rapport à la première période, c’est dommage d’avoir perdu. Il y avait pourtant quelques espaces pour Mbappé, même si City a fait un match complet. Je pense malgré tout que rien que pour son parcours, le PSG mérite d’aller en finale.

Tu t’imaginais vraiment être en position de jouer l’Europe avec Lens cette saison ?Honnêtement, si on avait terminé 15e ou 16e, ça aurait été une saison ratée. Je voulais qu’on fasse le maximum et qu’on aille chercher toujours plus. C’est ce qu’il s’est passé. Quand on voit la qualité des entraînements, l’harmonie du groupe, tout est réuni, et la saison est déjà réussie. Bon, après, c’est vrai qu’échouer dans la course à l’Europe, ça ferait mal. À nous de rester concentrés sur ce qu’on fait depuis le début de saison et d’y croire jusqu’au bout.

As-tu le sentiment, à 25 ans, d’être là où tu devais être ?Quand je vois comment ça se passe, je n’ai aucun regret. Ici, j’ai en face de moi des gens qui sont vrais. Évidemment, quand je suis arrivé pour la première fois à la Gaillette, je me doutais que tout le monde allait être chaleureux parce que le club me voulait, mais au fur et à mesure, personne n’a changé. Et quand tu vois que les supporters, des gens qui ne vivent que pour ce club et qui sont privés de stade, continuent de te soutenir, tu sais que tu n’entres pas pour rien sur le terrain. Tu as des personnes derrière toi. Quand j’ai découvert Bollaert, on m’a expliqué que la tribune du bas (celle en latérale, la Marek, qui accueille le kop, NDLR) était celle des supporters qui restent debout et chantent tout le match. Bah putain, je me suis dit qu’il n’y allait pas avoir beaucoup d’équipes qui allaient réussir à nous battre à la maison. Sachant en plus comment est mon jeu, je me suis dit que ça allait être quelque chose de grand. Malheureusement, on a passé quasiment toute la saison à huis clos, mais avec nos résultats, je pense qu’on a bien représenté les supporters.

Depuis deux ans, je suis vraiment le footballeur que j’avais envie d’être, sur et en dehors du terrain. J’ai compris plein de choses, je ne demande que de la tranquillité dans mon travail qui, par la suite, sera reconnu. Je ne perds plus de temps et c’est ça qui m’amènera plus loin.

Où te vois-tu dans cinq ans ?J’aimerais retrouver un top club européen, évidemment, mais je m’en fous un peu. Mon objectif est de bien faire mon travail, de me donner à fond. Si ces choses-là doivent arriver, elles arriveront. Est-ce que j’ai le niveau pour jouer la Ligue des champions actuellement ? Oui, je n’en doute pas. Mais je ne me prends pas la tête, je ne m’invente pas des vies. Là, je suis vraiment bien à Lens. Avant, je réfléchissais trop, je me prenais la tête sur certaines choses qui n’arrivaient pas tout de suite et je passais à côté de beaucoup de choses. Par exemple, à Manchester City, je me disais que je devais jouer en équipe première, que je devais être prêté… J’étais contrarié. Mais lors de ma dernière saison à l’Udinese, ma réflexion a changé. J’ai mûri. Depuis deux ans, je suis vraiment le footballeur que j’avais envie d’être, sur et en dehors du terrain. J’ai compris plein de choses, je ne demande que de la tranquillité dans mon travail qui, par la suite, sera reconnu. Je ne perds plus de temps et c’est ça qui m’amènera plus loin.

Si je te dis : « Oh lé lé, oh la la » Mais qu’est-ce qu’il s’est passé, on les a chicotés, oh lé lé, oh la la… C’est une belle musique. On sait qu’après chaque match où il y aura une victoire, on fera ce cri de guerre. Je ne sais même pas qui l’a amené dans le groupe, c’était déjà là au moment où je suis arrivé. C’est simple, ça reste dans la tête, et parfois, même pendant la semaine, il nous arrive de la chanter.

Le 7 mai, tu vas fêter tes 26 ans le jour d’un derby contre Lille. C’est un bon soir pour chicoter, non ?J’ai encore le match aller en travers de la gorge (défaite 4-0 du Racing, NDLR). On sait que ce sera attendu, compliqué, mais on sera prêts. Je ne vais pas trop m’avancer, mais je sais que ça ne sera pas comme au match aller. J’étais blessé, mais j’étais dans le bus avec le groupe et, à la sortie de l’hôtel, j’avais été impressionné par le nombre de supporters qui nous attendaient. Pendant le match, on n’avait pas renié notre philosophie de jeu, mais ça avait mal tourné. Là, j’ai envie de gagner et si je peux mettre le même but à Mike, qui est aussi un pote, qu’avec l’Udinese face à la Juve, je le ferai. Il le sait, on en a déjà discuté. Il a conscience que ce jour-là, ça va être chaud.

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