Présente ...

Andrea Pirlo quitte l'Italie pour la MLS

Vingt ans de football à la Pirlo

Sommaire

Après près de deux décennies passées sur les pelouses de Serie A (et de Serie B), Andrea Pirlo a décidé de quitter l'Italie. Il part terminer sa carrière à New York, en MLS, laissant derrière lui un immense vide. Car Pirlo, ce n'est pas seulement des passes élégantes et des coups francs en pleine lucarne. C'est 20 ans de football italien.
Marco Schenardi n'en avait certainement pas la moindre idée. Le 21 mai 1995, pour la dernière journée de Serie A, le milieu de terrain de Brescia va participer à l'histoire avec un grand H. À quelques minutes du terme du match face à la Reggiana, il est rappelé sur le banc par son coach, Adelio Moro. Ce jeune entraîneur de 43 ans, qui sera viré quelques heures plus tard, offre son baptême à un jeune joueur de 16 ans. Un certain Andrea Pirlo. Le gamin devient d'ailleurs le plus jeune joueur de l'histoire de Brescia en Serie A, à 16 ans et 2 jours. C'était il y a 20 ans. 20 ans de régal, 20 ans de passes magiques, 20 ans de feintes de corps. 20 ans de trophées, aussi. Au cours des deux décennies qui se sont écoulées depuis, Andrea Pirlo est devenu le métronome du football italien. Un génie parmi les génies, un Maestro. Il a porté les maillots des trois plus grands clubs italiens : l'Inter, le Milan AC et la Juventus. Il a côtoyé les plus grands entraîneurs, Carlo Ancelotti et Marcello Lippi en tête. Et il a tout gagné. Le Scudetto, six fois, la Coupe d'Italie, deux fois, la Ligue des champions et la Supercoupe UEFA, deux fois aussi. Et surtout la Coupe du monde, brandie dans le ciel de Berlin un 9 juillet 2006. 20 ans de classe. 20 ans de football italien. Que c'est dur de se dire au revoir, bordel.
Par Éric Maggiori

Cartographie des voyages d'Andrea

Pirlo en chiffres


- 692 matchs pour 72 buts en club.

- 4e joueur le plus capé de l'histoire de la Nazionale derrière Buffon, Cannavaro et Maldini.

- 884 matchs pour 110 buts toutes compétitions confondues.

- 46 coups francs en carrière.

- Débuts en Serie A à 16 ans et 2 jours.

Brescia, les prémices du champion


Tout a commencé lors d'un tournoi de jeunes avec l'équipe de sa ville natale de Flero. Pirlo est alors repéré par Roberto Clerici qui l'embarque dans ses valises au Voluntas. Cinq ans plus tard, il passe au Brescia Calcio et fait la connaissance de Gino Corioni, son premier président.
Par Valentin Pauluzzi, à Brescia.

Mini Cosmos

« Tu vois ce mini-stade, là ? C'est une reconstitution miniature de celui des New-York Cosmos. On était allés faire un tournoi de jeunes là-bas dans les années 80, et la structure m'avait marqué. » Roberto Clerici a 70 ans et fait partie de ces increvables découvreurs de talents italiens. Le centre de formation de Brescia lui doit tout, notamment les excellentes infrastructures du complexe sportif San Filippo qu'il a fait lui-même construire avant de le revendre à la commune et d'en tirer un gros billet. Il est également l'âme de la Voluntas, l'autre club de la ville qui se consacre uniquement aux catégories de jeunes. Des occasions de partir dans des équipes plus huppées, Roberto en a eu, mais il n'a jamais voulu quitter son territoire. Celui où il a découvert Andrea Pirlo.

Pirlo vu par…

Edy Reja, Corriere della Sera, avril 2015 :
« Pirlo est certainement le meilleur joueur que j'ai entraîné. Même s'il était très jeune à Brescia, je me suis immédiatement rendu compte de son potentiel, et je ne me suis pas trompé. Un fuoriclasse absolu, il n'a pas d'égal au milieu de terrain. »

Roy Hodgson, Gazzetta dello Sport, juin 2014 :
« Avec moi, il jouait très peu, parce qu'à cette époque, l'Inter avait Baggio et Djorkaeff (en trequartista), et Ze Elias et Paulo Sousa au milieu. Pirlo était très jeune et Ancelotti a été inspiré de le ramener à Milan, et d'en faire un regista. »

Marco Tardelli, Gazzetta dello Sport, septembre 2002 :
« J'avais dit que c'était notre meilleur joueur et je n'ai pas exagéré. Pirlo était incroyablement fort. Il a toujours eu les qualités qu'il démontre aujourd'hui. Il était génial, il changeait le visage de l'équipe. Il avait seulement besoin de progresser tactiquement. »

Carlo Mazzone, Calciomercato.it, septembre 2013 :
« Dans ma longue carrière, j'ai eu l'occasion d'entraîner tant de joueurs, et, en haut du classement des joueurs les mieux éduqués, je mettrais justement Andrea. C'est un garçon exceptionnel du point de vue moral, et sur le terrain, on voit rarement des joueurs comme lui. »

Le maestro du Maestro

« C'était un tournoi de poussins à Villaggio Sereno pas loin d'ici. Il avait neuf ans et jouait à Flero, le club de sa ville. La finale se disputait contre mon équipe de la Voluntas. On gagne 8-0, mais j'ai surtout remarqué ce petit, sauf que ses dirigeants ne voulaient pas s'en séparer si facilement. J'ai donc dû également prendre six de ses coéquipiers. Je n'ai pas eu besoin de l'observer une seconde fois. Cela a été un coup de cœur. » Coupe au bol vissée sur le crâne, le petit Andrea vient à Brescia plusieurs fois par semaine pour s'entraîner et jouer avec des coéquipiers plus vieux de deux ans : « J'ai fait comme avec Eugenio Corini quelques années plus tôt. Pirlo était trop fort et avait besoin de difficultés. Les motivations sont fondamentales, et lui en avait besoin, car il provient d'une bonne famille qui n'avait pas de problèmes d'argent. C'était un prédestiné, mais il fallait le stimuler. Il avait un gros défaut, une fois qu'il faisait une belle passe, il la contemplait et ne suivait pas l'action. Contre des adversaires plus vieux, il n'avait pas trop le temps de tergiverser. »

En plus d'être le plus jeune, Andrea est aussi le capitaine. « C'était un leader reconnu, ce sont ses coéquipiers qui l'ont désigné. Parmi eux, il y avait Diana et Baronio, la bande de potes de Brescia. Il n'y a eu aucun problème de jalousie. À l'époque, il était déjà comme ça, blême. Andrea ne rigolait pas, il souriait, il n'a jamais été un grand expressif. » Les performances à l'école suivaient celles du terrain. « Un garçon très intelligent qui n'a jamais posé problème. » Il faut dire qu'il était bien encadré. « Si je n'ai presque jamais vu sa mère, son père, lui, le suivait de près, mais sans l'asphyxier. Il a toujours agi dans l'intérêt du fiston et ne l'a pas forcé à aller voir ailleurs, malgré les approches de clubs plus huppés. » Les Pirlo, une famille de footeux ? « Pas vraiment, il est arrivé comme ça, un miracle ! Son frère Ivan, d'un an plus âgé, jouait également avec lui, c'était un milieu récupérateur, mais il était effacé par le talent d'Andrea. »


Avec Baggio, un sacré duo

Pirlo joue alors au poste de numéro 10. Il faut attendre Carlo Mazzone en 2001 pour le faire jouer quelques mètres plus bas. Mais pourquoi personne ne l'a fait avant ? « Quand un garçon a du talent, je préfère le mettre dans le cœur, là où il est obligé de se bouger, de se proposer. Si je l'avais reculé à l'âge de 12 ans, j'aurais fait une très grosse erreur, et il aurait reculé encore plus. En restant trequartista, il a ainsi pu peaufiner certaines qualités. Il n'a jamais été un adepte des dribbles, il préfère les feintes de corps. Dans un tournoi au Danemark, je l'ai vu en mettre quatre le cul à terre de cette façon. » Parti dès 1998 (hormis un bref retour de six mois), Andrea Pirlo reste pourtant un des symboles de Brescia et son centre de formation toujours aussi prospère. « Tu vois la trentaine de coupes sur l'étagère, là ? Ce sont les compétitions remportées… cette année-là. Le reste est dans un bâtiment en ville, je pourrais remplir des hangars entiers… » En fait, à Brescia, il y a deux maestri : Andrea et Roberto.

En se déplaçant quelques kilomètres vers l'ouest, on tombe sur la ville d'Ospitaletto. C'est là où Gino Corioni a commencé à « faire du football » , comme on dit en italien. Après un détour à Bologne, il a ensuite pris en main Brescia en 1989 et pendant un quart de siècle. Désormais retiré de ce monde, il accueille dans sa villa, plus précisément dans son gigantesque salon. Lunettes de soleil vissées sur le nez, la scène rappelle une célèbre trilogie. Du haut de ses 78 ans, ce personnage marquant du Calcio ouvre volontiers la boîte à souvenirs : « Avec la Voluntas de Clerici, on avait un accord, les meilleurs venaient à Brescia à partir de l'âge de 14 ans. » L'été 1993, Roberto Clerici l'appelle donc pour lui parler d'un certain Pirlo. « Il insistait pour que je le voie, disant qu'il y avait d'autres gros clubs dessus et qu'il fallait se dépêcher. Son père aussi voulait me rencontrer. Moi, je me méfiais, vous savez, pour les parents, tous leurs fils sont des futurs Maradona. »

Corioni reçoit père et fils dans son bureau quelques mois plus tard. « J'ai alors demandé au fiston s'il se trouvait bon. Il m'a répondu : "Je suis le meilleur au monde à mon poste !" Son père est resté impassible, pas même un geste pour lui faire comprendre qu'il exagérait. Je lui ai répondu que c'était important de se trouver bon, mais qu'il fallait montrer l'exemple, qu'il devait être plus humble. Être le premier à arriver à l'entraînement, et le dernier à en repartir. En fait, il avait parfaitement conscience de ses moyens, mais il n'avait pas pour autant la grosse tête. » Pirlo fait ses débuts pros en mai 1995, mais doit attendre un an pour intégrer l'équipe pro : « Je n'ai jamais insisté pour le faire jouer et le mettre en valeur. Sa progression a été un processus tout à fait naturel » , tient à préciser l'ex-président.

Pirlo a dit :


« J'ai pensé à arrêter ma carrière après la finale perdue à Istanbul contre Liverpool. Pendant quelques jours, je croyais vraiment que c'était fini. Je n'avais plus la force et ne réussissais pas à trouver une explication de cet effondrement. » Undici, avril 2015

« Carlo Ancelotti a été comme un père pour moi, un maître, un ami qui rendait les choses amusantes. » Daily Mail, avril 2014



Andrea Bambino

Au final, Pirlo effectue deux saisons pleines, une en Serie B et une autre en A au terme de laquelle le club retourne à l'échelon inférieur. « Je n'avais pas besoin de le vendre, le club était en très bonne santé financière et le football ne m'avait pas encore appauvri. Mais Pirlo ne voulait pas jouer en Serie B, son agent était fourbe et l'avait même déjà vendu 10 milliards de lires à Parme derrière mon dos. Pour 2 de plus, je l'ai envoyé à l'Inter de Moratti. » Il reviendra finalement un an et demi plus tard pour un prêt de six mois. « Dans quel état d'esprit était-il ? Impossible à savoir, c'est quelqu'un de froid, linéaire, qui ne s'exprime jamais avec un grand enthousiasme. » Et un troisième passage de Pirlo à Brescia, est-ce possible ? « Tant qu'il est joueur, non, il finira sa carrière aux États-Unis. Maintenant, c'est quelqu'un de très attaché à ses racines, alors pourquoi pas une fois qu'il aura raccroché les crampons. » Mais ça, on n'est pas pressé.

« Le match qu'il a fait, pour un joueur de 20 ans, à San Siro, fut très très impressionnant »


Franco Colomba

Le métronome, la reine et la colombe


Il y a un peu moins de seize ans, Andrea Pirlo, grippé par une concurrence exacerbée et une instabilité chronique à l'Inter Milan, prenait avec humilité le chemin de la Calabre. Direction Reggio (di Calabria) et la Reggina Calcio - en prêt - où l'attend une équipe aussi jeune qu'ambitieuse ainsi qu'une promesse de temps de jeu conséquent. Récit d'une saison décisive dans le cheminement du jeune Andrea, en compagnie d'un observateur de luxe : Franco Colomba, entraîneur des Calabrais cette année-là.
Par Éric Marinelli

17 septembre 1999. Le marché des transferts est encore ouvert, et le communiqué passerait presque inaperçu. « Andrea Pirlo, 20 ans, milieu de terrain, a été cédé en prêt par l'Inter à la Reggina. Il a rejoint l'équipe calabraise en mise au vert à Loiano, sur les collines tosco-émiliennes, en vue de la rencontre de dimanche prochain contre Bologne. » Effrayé par le bal incessant des entraîneurs du côté d'Appiano Gentile, et la perspective de cirer le banc de touche une saison de plus, le jeune espoir lombard s'est laissé tenter par les perspectives offertes par le promu calabrais. Qu'importent son arrivée tardive et sa préparation tronquée, Andrea sait qu'une place de titulaire l'attend chez les Amaranto. Pour cause, le garçon a tapé dans l'œil de Franco Colomba et de son staff technique depuis longtemps : « On avait déjà vu chez lui des qualités exceptionnelles, quand il jouait dans les secteurs jeunes. On était persuadé que la Reggina pouvait être l'endroit idéal pour lui » , explique l'entraîneur, toujours ému lorsqu'il s'agit d'évoquer cette saison 1999-00.

Pirlo a dit :


« Les larmes font du bien. Elles sont des explications visibles de qui tu es. Une vérité incontestable.  » - Tiré du livre Je pense donc je joue, sorti en avril 2013

« Le talent vient avant le travail, mais il doit être entretenu, développé avec le travail. Si tu n'as pas de talent, tu peux travailler toute la journée, il ne viendra pas. » - Gazzetta dello Sport, mai 2012

« Comme style de jeu, je me sens proche de Rivera. Comme origine et façon de faire, de Baresi : nous sommes des personnes qui parlent peu et laissent parler les faits pour nous. » - ESPN, aout 2009

Première victoire de son histoire en Serie A

Pour la première saison de son histoire en Serie A, l'équipe phare de Calabre – avec Catanzaro – se veut ambitieuse. Les deux premiers matchs de la saison déjà disputés – avant l'arrivée de Pirlo – résonnent d'ailleurs comme de belles promesses. En effet, la Reggina est allée chercher un nul historique et héroïque au stadio Olimpico de Turin contre la Juve (1-1), avant d'en faire de même contre la Fiorentina à domicile (2-2). Au sein d'un effectif où la moyenne d'âge oscille entre 22 et 23 ans, Pirlo ne peut que s'épanouir et apporter une réelle valeur ajoutée. La présence de son ami d'enfance Roberto Baronio ne peut, elle, que favoriser son intégration rapide. Immédiate même. Franco Colomba se souvient avec exactitude de la première apparition de sa fraîche recrue : « C'était lors de la troisième journée contre Bologne, à l'extérieur. Il venait à peine d'arriver et je l'ai fait entrer en seconde mi-temps (à la 72e minute, ndlr). Trois minutes plus tard, il récupère un ballon et fait la passe décisive sur le but de Possanzini. » Le seul but de la rencontre. La Reggina vient de gagner le premier match de son histoire en Serie A. Et Pirlo est loin d'y être étranger. Mieux encore, l'histoire se répète la semaine suivante, face à Piacenza, devant un stadio Oreste Granillo en fusion. Le numéro 30 n'est, cette fois, qu'à l'avant-dernière passe – sur coup franc –, mais le résultat est identique : la Reggina s'impose à nouveau 1-0 et peut savourer son début de championnat de rêve.

Le doux classement d'un soir laisse toutefois place à des lendemains qui déchantent. Pirlo est désormais titulaire et ouvre même son compteur but – de la tête – contre le Parme de Buffon, mais la Reggina fait du surplace. De la 5e à la 14e journée, les Amaranto enchaînent effectivement 10 matchs sans victoire, plongeant ainsi dans la zone rouge. Franco Colomba revient sur ce passage compliqué : « Il y a toujours des hauts et des bas dans une saison, d'autant plus avec une équipe aussi jeune que l'était la nôtre. L'inexpérience fait qu'on peut vite se relâcher après quelques bons matchs » , analyse le frais sexagénaire, avec plus de 15 ans de recul. « Mais avec la même jeunesse, on retrouve vite le bon état d'esprit, et il ne manque plus grand-chose pour se remettre sur le bon chemin. »

San Siro redonne des ailes à Colomba et aux siens

19 décembre 1999. La Reggina se déplace à San Siro, pour y affronter le Milan AC, alors champion d'Italie en titre. Dans la peau d'un relégable, certes, mais certainement pas dans celle de faire-valoir. Surtout pas avec un Pirlo des grands soirs. « Ce jour-là, dans un tel stade, il a réellement montré tout son potentiel. Le match qu'il a fait, pour un joueur de 20 ans, à San Siro, fut très très impressionnant » , admire Colomba. Auteur de l'ouverture du score, puis directement impliqué sur l'égalisation de Kallon – après que Shevchenko avait permis aux Rossoneri de mener 2-1, Pirlo est le grand bonhomme de la rencontre. La Reggina a retrouvé un élan positif, que la trêve hivernale ne vient pas briser. La réception du Torino, pour l'Épiphanie, marque effectivement le retour à la victoire des Amaranto (2-1). Même la Lazio - le futur champion - reste muette (0-0) dans la foulée au stadio Granillo.

Il faut dire que l'ambiance est absolument incroyable dans cet antre qui vient d'être rénové. « Il y avait 25 000 abonnés pour à peine 28 000 places ! » s'extasie Colomba, qui poursuit sur les raisons de cet engouement populaire. « C'est aussi grâce aux joueurs intéressants que le club a ramenés. Souvent, pour se sauver, les équipes cherchent des joueurs expérimentés, alors que nous, nous sommes allés chercher des joueurs prometteurs de qualité comme Kallon, Baronio et Pirlo. » Les bons résultats s'enchaînent. La Reggina ne perd que trois fois en 18 matchs (contre la Juve, la Fiorentina et Parma) et même une seule fois en onze matchs de la 20e à la 30e journée. « Le match nul à San Siro a vraiment été le déclic. Ça nous a convaincus de notre potentiel, de nos possibilités. Ça nous a vraiment convaincus qu'on avait notre mot à dire dans ce championnat » , appuie Colomba. À quatre journées du terme du championnat, la Reggina pointe à une improbable 9e place avec 10 points d'avance sur le Torino, premier relégable. Le maintien ne fait plus de doute et est définitivement acquis, lors de l'avant-dernière journée, en même temps que la barre symbolique des 40 points est dépassée. Un véritable exploit, d'autant plus dans une Serie A extrêmement dense, qui ne compte alors que 18 équipes pour quatre relégations.

Pirlo à la Reggina, maillot granata


L'âme du regista

Andrea Pirlo a, lui, réalisé une saison bien pleine, avec 28 apparitions (sur 34 matchs) dont 19 titularisations, six buts inscrits, dont trois sur coup franc, et au moins autant d'autres, à l'avant-dernière ou à la dernière passe. Des stats largement honorables malgré un temps de jeu réduit en fin de saison. « Un gros coup de fatigue physique, rien de plus. C'était son premier vrai championnat en tant que titulaire. C'est normal qu'il ait un peu coincé » , convainc Colomba. Positionné soit en trequartista soit en mezzala, le petit Andrea s'est effectivement dépensé sans compter. Que ce soit en match ou à l'entraînement. « Il fallait hurler pour le renvoyer chez lui (rires). Il arrivait toujours en premier et repartait en dernier. À la fin de l'entraînement, il tirait toujours des coups francs, avec Baronio. Tant qu'il ne faisait pas noir, ils restaient » , se remémore Colomba, un brin nostalgique.

Pirlo vu par…


Dunga, Tuttosport, juillet 2012 :
« Pirlo est un joueur fantastique. Comme tous les champions, il hausse son niveau de jeu, quand la pression monte. J'ai toujours dit que je l'aurais voulu dans mon Brésil. »

Zbigniew Boniek, Guardian, juin 2014 :
« Passer la balle à Pirlo, c'est la cacher dans un coffre-fort. »

Michel Platini, La Stampa, juillet 2006 :
« Quand Pirlo va, tout va. »

Carlo Ancelotti, conférence de presse d'avant-match Juve-Real, mai 2015 :
« Pirlo est un joueur fantastique, un fuoriclasse. J'ai lu qu'il me considérait comme un père. Moi, je le considère comme un frère, pas comme un fils. »

Giovanni Trapattoni, Gazzetta dello Sport, septembre 2002 :
« Pirlo n'est pas une découverte. C'est une réalité. Il jouait peu, mais maintenant qu'il a trouvé de la continuité et enchaîne les bonnes prestations avec un grand club (le Milan), l'année de la consécration est arrivée. Il est en train de prendre conscience de ses moyens. C'est un "10" avec ses qualités de départ de classe et d'inspiration, qui a mué tactiquement dans un nouveau rôle. Un rôle qui deviendra important dans le football. »

Marcello Lippi, Tuttosport, juin 2011 :
« C'est un fuoriclasse absolu et il est capable de s'adapter à tout système tactique. Il a la classe, l'intelligence et la personnalité pour marquer de son empreinte n'importe quelle équipe. »

Pirlo évolue alors dans un registre bien différent de celui qui le verra exploser quelques saisons plus tard : « On avait déjà un autre regista : Baronio. Il fallait donc les faire cohabiter et ce fut un peu compliqué de trouver nos marques au début. Mais on a ensuite trouvé le bon équilibre avec Pirlo plus libre d'aller vers l'avant, et Baronio plus bas. Avec un tel joueur qu'Andrea, on pouvait prendre plus de risques. » Colomba révèle toutefois avoir songé au repositionnement du Maestro : « Pirlo n'était pas fait pour être trequartista même s'il avait des qualités qui lui permettaient de briller à ce poste. Il n'avait pas la rapidité d'un trequartista » , analyse-t-il avec la casquette de l'entraîneur expérimenté. « S'il était resté une saison de plus, j'avais déjà pensé à le mettre en regista. C'était évident avec sa facilité d'orienter le ballon, de ralentir le jeu, de l'accélérer, de mettre la balle dans le dos de la défense adverse. Malheureusement je n'ai pas pu en profiter davantage (rires). » L'heure des adieux à la Reggina avait déjà sonné. Le prince Pirlo pouvait s'en aller l'esprit léger, convaincu que son couronnement finirait par arriver. Un an plus tard, il signe au Milan AC.
Un homme de go�t.

Pirlo, le sommelier du Montenetto


Voilà plusieurs années qu'Andrea Pirlo a investi dans une vieille ferme de sa ville natale. Il a décidé d'y produire son propre vin dans une région, le Montenetto, qui souffre de la concurrence de la Lugana et la Franciacorta. Le pari est en passe d'être gagné et il pourra bientôt ajouter une ligne de plus à son palmarès.
Par Valentin Pauluzzi, à Coller

Andrea Ingalls

Chemise à carreaux et manches retroussées, jambes croisées et verre de son vin rouge « Arduo » porté nonchalamment à la bouche. Le regard au loin, Andrea Pirlo s'apprête à savourer la production de ses vignes qui l'entourent. Voici un cliché qui a fait le tour de la toile ces dernières années, renforçant sa réputation d'homme de goût. Nous sommes à Coller, petite fraction de Flero, ville natale du Maestro. Au nord, les montagnes qui amènent vers le val Camonica ; au sud, l'infinie plaine du Pô. Entre les deux, ce lieu-dit où s'érige une élégante ferme datant du XVe siècle au bord d'une départementale. Le papa Luigi est né dans la maison adjacente et a passé toute son enfance sur ces terrains du « Bresciano » . Andrea aussi a longtemps fréquenté cet endroit, aidant notamment sa grand-mère lors des vendanges afin de produire le vin familial, comme toute bonne famille italienne. Lorsque le propriétaire a décidé de mettre en vente terres et édifices, papa Luigi a sauté sur l'occasion pour réimplanter ses racines ainsi que quelques vignes, avec l'aide de son fiston, alors tout juste sacré champion du monde.

Une petite maison dans la prairie

Un pari osé quand on sait que les 100 hectares de vignoble de la zone du Montenetto se trouvent à quelques encablures de la Franciacorta et de la Lugana, deux autres secteurs qui dominent la région en termes de vin. Dans la première, on y produit notamment un mousseux qui s'apparente à notre champagne national. Le paternel d'Andrea s'est entouré de sa belle-fille Claudia, épouse de son aîné Ivan, pour la partie administrative, et de Lorenzo, œnologue averti. Il faut slalomer entre les brouettes et gravats pour trouver un coin d'ombre sous le préau. En effet, les travaux battent leur plein, et pour cause : « On est en train de tout restructurer pour ouvrir un agritourisme. On servira des plats 100% maison avec fruits et légumes du jardin. Ce sera également un centre multiculturel ouvert à tous, on organisera des expositions, on projettera des films en extérieur » , révèle Lorenzo. Et tout ceci sous la supervision du maître des lieux. « Andrea tient à être tenu au courant de l'évolution des choses. De toute façon, ils s'appellent tous les soirs, avec ses parents » , enchaîne Claudia avec un fort accent de Brescia qui trahit de suite ses origines.

À l'intérieur de la propriété s'étend une longue prairie comparable à un terrain de football, elle a donné le nom à l'entreprise « Pratum Coller » . Les vignes, elles, se situent dans les alentours et s'étendent sur un total de six hectares. En empruntant les chemins de traverse, Claudia raconte comment son beau-frère s'est enivré : « Il était déjà amateur avant de racheter ces terrains, mais il est parti de zéro et n'avait aucune expérience. Son papa travaille dans la vente de matériaux de chantier par exemple. Andrea aime goûter les vins et donne parfois quelques pistes pour les retoucher. » Nous voici arrivés dans une zone très légèrement vallonnée. Au sommet d'une petite colline se dresse une maisonnette : « C'est là que sa grand-mère et la famille venaient se reposer lorsqu'il faisait les vendanges en contrebas. » Une petite maison dans la prairie du Montenetto. Le raisin n'a plus que quelques semaines de maturation avant d'être récolté : « Fin septembre en théorie, mais sûrement plus tôt, car on a un été extrêmement chaud. » ../..
Il est tombé dedans quand il était petit

Andrea, Eōs, Nĭtŏr, Rěděo et Arduo

Ces grappes fermenteront et permettront d'obtenir ensuite quatre vins différents dont les noms n'ont pas été choisis par hasard, comme l'explique Lorenzo : « Le père d'Andrea aime beaucoup la culture classique, il a choisi des termes latins et grecs. Le rosé se nomme Eōs qui signifie "aube". Le blanc s'appelle Nĭtŏr, terme latin qui symbolise la conception de propreté. Le premier rouge s'appelle Rěděo qui rappelle le retour aux origines. Enfin, l'autre rouge porte le nom d'Arduo, car c'est un vin très structuré, difficile comme approche à la dégustation, mais aussi à produire. » Style épuré et à la fois complexe, sans jamais s'éloigner de ses solides racines. On retrouve là une description parfaite du footballeur Pirlo. En huit années de production, les ventes ont bien progressé, mais est-ce seulement grâce au nom de son propriétaire ? « Bien sûr que c'est important pour le marketing, on ne va pas le nier. On exporte beaucoup en Belgique, Suisse, Japon et Chine. Mais vous savez, c'est à double tranchant, si nous produisons du vin de mauvaise qualité, la nouvelle se répandrait encore plus rapidement » , répond fermement Claudia.

Quant aux touristes de la région, ils n'hésitent jamais à faire une petite halte dans le coin. « Durant l'été, il y a beaucoup d'Européens du Nord qui viennent en vacances sur le lac de Garde. Ils sont curieux et viennent goûter le vin. » Et parfois quelques coéquipiers : « Gilardino et Matri sont venus faire un tour ici, tandis que Bonera, originaire de Brescia lui aussi, s'est également lancé dans l'aventure. » Dans les caves se reposent les bouteilles des millésimes précédents, prêtent à être envoyées aux quatre coins de la terre, notamment à New-York, prochaine destination du Maestro. « On lui expédiera quelques caisses pour lui faire passer la nostalgie du pays » , conclut sa belle-sœur. À consommer avec modération. Le vin, hein, pas le joueur.

«  On pouvait comprendre quelles étaient nos positions respectives sans même se regarder. »


Pippo Inzaghi

Les danses milanaises de Pirlo

Devenu adulte à Brescia, Andrea Pirlo est parti chercher l'amour à l'Inter à 19 ans en 1998. Une parenthèse trouble qui durera quatre années s'est alors ouverte dans la carrière du prodige. Une histoire d'amour lombarde remplie d'obstacles. Numéro 10 de formation, Pirlo est alors une partition que ses entraîneurs n'arrivent pas à déchiffrer. Jusqu'à l'arrivée dans sa vie de deux chefs d'orchestre : Carlo Mazzone et Ancelotti. Musique.
Par Markus Kaufmann

Pirlo interista

D'après le Corriere della Sera, l'adolescent Andrea Pirlo était un habitué du second anneau de San Siro lors de sa première étape à Brescia au milieu des années 90. Il y allait voir « son » Inter : Dennis Bergkamp, Giuseppe Bergomi, Maurizio Ganz, Nicola Berti ou encore Roberto Carlos. Quelques années plus tard, Pirlo a 19 ans lorsqu'il rencontre Massimo Moratti pour la première fois. Nous sommes en 1998, et le meneur de jeu de Brescia a déjà 48 matchs de joueur pro dans la tête. Lors de sa première saison en noir et bleu, celui qui joue alors trequartista est surnommé « le nouveau Baggio » pour sa conduite de balle élégante. Si l'Inter est dramatique et change trois fois d'entraîneur en cours de saison, Pirlo dispute tout de même 32 matchs toutes compétitions confondues.

Pirlo vu par…


Gianluca Vialli, Hurra Juventus, janvier 2014 :
« Pirlo est un chef d'orchestre. Il donne le tempo, fait jouer son équipe et envoie des passes incroyables dans les 30 derniers mètres. Si j'avais eu un milieu comme ça, j'aurais mis le double de buts. »

Marco Verratti, Gazzetta dello Sport, mai 2012 :
« Pirlo est le milieu le plus fort d'Italie, peut-être même du monde. Je le regarde toujours à la télé, en cherchant à apprendre quelque chose. »

Johan Cruijff, inauguration d'un centre sportif à son nom à Como, novembre 2014 :
« Pirlo est fantastique. Il a une vision de jeu supérieure à la moyenne et met la balle où il veut. Le foot se joue avec la tête. Si tu n'as pas la tête, les jambes ne suffisent pas. »

Pirlo vu par…

Xavi, conférence de presse d'adieu, mai 2015 :
« Cela fait désormais 16-17 ans que j'affronte Pirlo et j'ai toujours admiré sa façon de jouer. Je ne pense pas qu'il y ait un joueur plus talentueux dans le monde. Je regarde les matchs de la Juventus, juste pour lui. »

Roberto Baggio, Milan Channel, novembre 2007 :
« Andrea a démontré tout son talent. Quand on jouait ensemble, tout dépendait de lui. Il a toujours eu le mérite de voir avant les autres ce qui pouvait arriver à la fin de l'action. Sa vision du jeu, ce qu'il sait faire, ce qu'il sait construire, font de lui un fuoriclasse. Andrea a quelque chose qu'on ne voit pas souvent. »

Alessandro Nesta, La Stampa, mai 2011 :
« Pirlo est un des derniers génies du football. On dirait qu'il dort, mais c'est une forte personnalité du vestiaire, et humainement. L'amitié existe dans le foot et nous sommes très liés. Cela me déplaît qu'il s'en aille, mais c'est juste que chacun suive sa voie. »

« Je me réveillais le matin, et je ne savais même plus qui allait nous entraîner » , écrit-il dans son autobiographie Je pense donc je joue. En 1999, Marcello Lippi débarque, mais Jugović et Di Biagio aussi. Finalement, le bon semestre de Recoba à Venise (11 buts en 19 matchs en prêt) envoie Pirlo en prêt à son tour, à la Reggina. Auteur d'une très bonne saison, couronnée par un sacre lors de l'Euro U21 sous les ordres de Marco Tardelli (il finira même meilleur buteur de la compétition), il revient à l'Inter à l'été 2000 motivé comme jamais. La mélodie semble lancée, mais de retour à Milan, Pirlo n'a pas de temps de jeu. Si les carrières des footballeurs sont des danses, il est juste de croire que celle d'Andrea Pirlo démarre sur un faux pas.

L'histoire gâchée d'un « amour inconditionnel »

Au moment où Lippi est remplacé par Tardelli en octobre, l'Italie est convaincue que le talent du Bresciano va enfin danser sur le bon pied. « J'avais gagné l'Euro des moins de 21 ans avec lui (Tardelli, ndlr). Peut-être qu'il ne m'a pas reconnu à l'Inter, mais le fait est que je n'ai jamais joué. J'étais mal, je souffrais. Combien de fois j'aurais aimé lui dire "Tu sais où tu peux te la mettre, cette célébration qui t'a rendu célèbre ?" (…) Quand je vois Lippi, ça me rappelle que s'il était resté le coach de l'Inter, je serais probablement devenu une légende là-bas. » Le barbu poursuit : « À cause de lui (Tardelli) et du déclin de l'équipe, je n'ai pas voulu rester plus longtemps. Ils ont empêché l'histoire d'un amour inconditionnel. » En janvier 2001, après avoir joué 4 matchs en 5 mois, Pirlo part en prêt à Brescia. Un pas en arrière symbolique, mais surtout tactique : l'intuitif Carlo Mazzone change la musique et le place devant la défense. Pour son toucher de balle soyeux, on voulait en faire un nouveau Baggio. Mais Pirlo est moins rapide, moins agile, moins finisseur. Plus tard, d'autres le verront trop peu hargneux pour devenir un grand milieu défensif. Mais alors que l'Italie s'attardait sur les mauvaises notes, seul Mazzone avait vu un problème de rythme.

Aux côtés de Baggio et du buteur Hübner, Pirlo danse, obtient une belle septième place et offre à l'histoire cette passe décisive sur le but mythique de Baggio contre la Juve.

Youtube

Alors que Brescia espère obtenir la copropriété du joueur, le Milan perd Leonardo et Boban au même moment et part à la recherche d'un trequartista de rechange. Si la rumeur d'un échange est persistante aujourd'hui, Pirlo est bien vendu par l'Inter pour une somme importante (35 milliards de lires, plus l'anonyme Dražen Brnčić), et le joueur passe du côté rouge et noir de la cité milanaise. Sauf que le Milan ne souhaite pas conserver Pirlo : d'après la Rai, le plan est alors d'intégrer l'Italien dans un échange pour obtenir Rui Costa de la Fiorentina (Pirlo plus 50 milliards). Le club toscan refuse, et Pirlo se lance dans une nouvelle aventure de concurrence sans aucune garantie de temps de jeu. Si l'échec est symbolique pour l'Inter démente de cette époque, le joueur garde de jolis mots pour son ex-président : « Moratti est comme un père de famille, c'est un lord hors norme, une bonne personne dans un monde de sous… Si seulement il y avait plus de présidents comme lui. » À Brescia, Guardiola vient finalement occuper le rôle de Pirlo, tandis que Luca Toni remplace Hübner. Chaises musicales.

Le métronome bresciano du Milan roi d'Europe

Alors que Héctor Cúper fait enfin voler l'Inter en Serie A – jusqu'au crash du 5 mai 2002 – Pirlo vit une première saison tiède sous le maillot rossonero, telle une dernière glissade d'une danse hésitante. Le Milan subit un changement d'entraîneurs (Terim remplacé par Ancelotti en novembre), et le jeune milieu ne joue finalement que 18 matchs de Serie A. Comme en 2014, quand il a suivi l'intuition de Sabella et replacé Di María au poste de relayeur, Ancelotti suit l'idée de Mazzone et met Pirlo devant la défense, à la suite des blessures d'Ambrosini et Gattuso. De 2002 à 2008, Pirlo devient le « métronome bresciano » de ce Milan magnifique, cette équipe construite pour l'Europe qui « aurait pu gagner cinq Ligues des champions d'affilée » , d'après Alessandro Nesta. Avec Pippo Inzaghi, notamment, la danse est parfaite : « On pouvait comprendre quelles étaient nos positions respectives sans même se regarder. »

Pirlo milanista

Mais en 2010, le Milan a de nouveaux symboles. Zlatan Ibrahimović et Thiago Silva, en premier lieu. À 31 ans, Andrea Pirlo subit le manque de confiance de Massimiliano Allegri et joue moins que Flamini et Ambrosini (17 matchs de Serie A). « Le Milan avait peur que je perde mon envie de courir, c'est pour ça que je me sentais triste » , écrit-il. Dans son livre, Pirlo raconte les propos de Galliani : « Andrea, notre coach Allegri pense que tu ne peux plus jouer devant la défense si tu restes avec nous. Il aimerait que tu aies un rôle différent, au milieu, mais à gauche. (…) Même avec toi sur le banc ou en tribunes, on a réussi à gagner le Scudetto. Et puis, à partir de cette année, le club a changé de politique. Ceux qui ont plus de 30 ans n'auront plus que des contrats de 12 mois. » D'où deux problèmes d'après le regista : « Je pensais encore pouvoir donner le meilleur de moi-même devant la défense » et « je ne m'étais jamais senti vieux » . La saison suivante, Allegri fait venir Muntari, Nocerino et Aquilani pour entourer Mark van Bommel (34 ans). Et le danseur quitte la scène.

Le bruit et la musique, les sifflets et le jeu

L'Inter tentera alors un ultime appel. « En 2011, Leonardo me voulait à l'Inter. Un lundi matin, il m'appelle. La saison venait de se terminer. "Écoute Andrea, finalement tout est prêt. J'ai le feu vert du président Moratti." Leonardo me racontait de grandes choses sur l'Inter, comment il se sentait enthousiaste et heureux là-bas. Cela pouvait être un beau défi, c'était fascinant : revenir là où j'étais déjà passé, revenir de l'autre côté après dix ans du Milan, dont neuf extraordinaires. Il me disait qu'à l'Inter, j'aurais eu un rôle fondamental, et oui, à un moment, j'y ai pensé. Mais je n'en aurais pas été capable. Cela aurait été trop, cela aurait été un affront que les tifosi du Milan n'auraient pas mérité. » En octobre 2013, l'Inter rappellera, en vain. Tant pis pour l'Inter, tant pis pour le Milan, tant mieux pour la Juve, celle qui aura eu le courage, la chance et la vision nécessaires pour miser sur un talent qui était censé jouer au passé.

Depuis 2011, Pirlo est devenu l'inspiration créative et le caractère de cette Vieille Dame plutôt jeune et travailleuse. Plus que jamais indispensable et consacré, Pirlo n'a jamais raté l'occasion de faire mal à ses anciens clubs. Le 2 mars 2014, le Bresciano se fait d'ailleurs siffler par San Siro lors d'une énième démonstration de force turinoise contre le Milan, et répond avec calme : « Je suis parti du Milan en bons termes. Mais c'est normal que ça se passe ainsi. La première année, ils t'applaudissent. La deuxième, ils ne disent rien. La troisième, si tu continues à gagner, ils te sifflent. » Une situation qu'il ne devrait pas connaître à New York. De toute façon, au milieu du bruit, Pirlo danse toujours. Un jour, peut-être, il s'arrêtera. Calme, comme toujours, il ira lui-même arrêter la musique.
Le Christ

Top 10 : ses plus beaux buts


Quand on évoque les buts d'Andrea Pirlo, on pense majoritairement, d'abord, aux formidables coups francs qu'il a inscrits tout au long de sa carrière en Serie A. Effectivement, le Metronomo bresciano s'est imposé comme l'un des tout meilleurs tireurs de l'histoire avec 46 coups francs inscrits jusqu'ici de Brescia (2) à la Juve (15) en passant par la Reggina (3) et le Milan (14), sans oublier la Nazionale A (8) et les Espoirs (4). Mais il ne faut pas oublier les merveilles qu'il a inventées dans « le jeu » . Tour d'horizon de 20 ans au plus haut niveau, avec un top 10 fait de frappes enroulées dans la lucarne et de missiles venus d'ailleurs.
Par Éric Marinelli

10. Italie U21 - République tchèque U21 : 2-1 (04/06/2000)
En finale de l'Euro Espoirs, contre la République tchèque, le tout jeune Pirlo se charge de tout. Un penalty et un coup franc magistral plus tard, l'Italie U21 décroche son quatrième Euro, en cinq éditions. Aux commentaires, Arrigo Sacchi est admiratif. Numéro 10 sur les épaules, Pirlo file lever le trophée de meilleur joueur de la compétition.

Youtube


9. Milan - Sampdoria : 3-1 (07/03/2004)
Face à la Sampdoria, Andrea montre qu'il sait ne pas marquer que sur coup franc. Le club génois découvre ainsi les boulets de canon de 30 mètres. Le poteau de San Siro en tremble encore. Et que dire de sa roulette quelques minutes plus tard…

Youtube


8. Milan - Chievo : 2-2 (28/03/2004)
Le Chievo mène 2-0 à San Siro à 10 minutes du terme. Le moment choisi par Pirlo pour sortir une merveille de son chapeau : une frappe avec un effet dingue qui vient se loger dans la lucarne d'un Marchegiani totalement impuissant. Shevchenko égalise ensuite à la 97e minute. Le Milan décroche le Scudetto quelques semaines plus tard.

Youtube


7. Genoa - Juventus : 0-1 (16/03/2014)
Genoa-Juventus, 88e minute de jeu. Le score est toujours bloqué à 0-0 lorsqu'Andrea pose son ballon à l'entrée de la surface de réparation. La trajectoire qui suit est divine. Mattia Perin ne peut que constater les dégâts. La grande classe.

Youtube


6. Italie - Ghana : 2-0 (12/06/2006)
Coupe du monde 2006, l'Italie attaque la compétition à Hanovre face au Ghana. La première mi-temps est tendue, et la Squadra Azzurra sait pertinemment que l'ouverture du score est vitale dans ce genre de rencontres. Profitant de la désorganisation des Black Stars, Totti trouve Pirlo en retrait sur corner. Le milieu du Milan ne se fait pas prier pour décocher une flèche dans les filets de Kingson. La grande aventure italienne est lancée.

Youtube


5. Torino - Juventus : 2-1 (26/04/2015)
Sur la pelouse du Torino, en avril dernier, Andrea inscrit de magnifique manière son quinzième et dernier coup franc avec la Juve. Portant ainsi son total en Serie A à 27 réalisations, comme Mihajlović (même s'il y a débat à propos du total du Serbe, 27 ou 28, à cause d'un coup franc dévié en 1999, ndlr). D'ailleurs, Pirlo a également à son actif un coup franc sujet à débat - contre Cagliari en mai 2014 -, enregistré comme un CSC de Silvestri. Match nul entre les deux légendes des « punizioni » .

Youtube


4. Italie - Écosse : 2-0 (26/03/2005)
En 2005, « chez lui » à San Siro, Pirlo tape l'Écosse, tout seul comme un grand. Le Metronomo bresciano inscrit effectivement les deux buts de la rencontre, sur coup franc. Tout juste moins bien que Mihajlović et son triplé contre la Samp en 1998.

Youtube


3. Juventus - Torino : 2-1 (30/11/2014)
On dit souvent que pour entrer dans le cœur dans les supporters, il faut réussir une prouesse lors d'un derby. Que dire alors de la cote d'amour de Pirlo chez les tifosi bianconeri après sa frappe décisive sur la toute dernière action du match face au Torino ? Le commentateur de la Juve, Claudio Zuliani, ne s'en est toujours pas remis.

Youtube


2. Cagliari - Milan : 1-2 (25/11/2007)
13e journée de Serie A. Milan ne pointe qu'à une piètre 11e place et est en difficulté face à Cagliari après l'ouverture du score d'Acquafresca et le péno manqué de Kaká. Gilardino parvient toutefois à égaliser, et Milan se dirige vers un bon vieux match nul. C'était sans compter sur Pirlo, qui envoie une sacoche pour forcer la décision à la 86e minute. Propre.

Youtube


1. Parme - Milan : 0-1 (02/10/2010)
Gêné physiquement, poussé vers la sortie par Allegri : la dernière saison de Pirlo au Milan a été bien compliquée sur le plan personnel. Mais le Maestro se devait de soigner ses adieux avec un dernier but, ou plutôt chef-d'œuvre, en rossonero, son 41e toutes compétitions confondues. Ce sera d'ailleurs le seul qu'il inscrira cette saison-là, face à Parme donc. On lui pardonne tant il est sublime. Il suffit de juger la réaction de Ronaldinho pour s'en convaincre.

Youtube


Bonus - Les coups francs déviés par Inzaghi :
Finale de Ligue des champions 2007, Andrea Pirlo est au coup franc. Sa frappe se dirige vers les gants de Pepe Reina. Sauf que Pippo Inzaghi est sur la trajectoire du ballon et prend ainsi à contrepied le gardien espagnol. Volontaire ? Travaillé à l'entraînement ? Difficile de répondre avec certitude, même si ce n'était pas une première. Moitié sérieux, moitié blagueur, SuperPippo avait commenté ce but original dans la foulée du titre athénien : « Ce sont des schémas qu'on travaille à l'entraînement avec Ancelotti. Pirlo est doué pour me tirer dessus. Je pensais aussi l'avoir touché de la tête, mais en fait non. Mais je voulais la toucher et j'espérais qu'elle me touche. On s'est bien trouvés. » Pippo ou pipeau ?

Youtube

No Pirlo, no party

De l'art de faire chanter le ballon

Si la trajectoire d'Andrea Pirlo a pris de nombreux virages de 1995 à 2015, aussi bien en club qu'en sélection, la fée Clochette a tardivement fini par imposer un style et une élégance uniques. En 2011, après une décennie passée dans un football qui ne jure que par la vitesse et la puissance, il est dit que le toucher de balle de Pirlo n'a que « participé » aux épopées glorieuses du Milan d'Ancelotti et de l'Italie de Lippi. À partir de 2011, alors qu'un autre contexte et d'autres systèmes font du Bresciano un mythe, le monde comprend que son pied droit avait en fait dessiné ces conquêtes. Telle une lumière alternative en plein milieu de l'ère de la possession ibérique, Pirlo est peut-être le joueur ayant le plus influencé le football que nous regardons aujourd'hui.
Par Markus Kaufmann

Alors qu'Andrea Pirlo affronte l'Allemagne de Joachim Löw en demi-finale de l'Euro 2012 en Pologne, la même Allemagne qui sera sacrée championne du monde deux ans plus tard au Maracaña, le monde observe un milieu qui semble jouer seul dans sa cabine, mais qui en réalité ne joue que pour les autres. Protégé par sa conservation de balle, qui lui permettrait de jouer en costume, avec la semelle alerte et la tête haute, Pirlo n'en finit plus de dynamiser une sélection italienne qui, sans lui, ne serait réveillée que par les fantaisies de Cassano et l'excentricité de Balotelli. À la suite du match, Massimo Moratti avait décrit l'impression dégagée par l'Architecte : « On dirait un trentenaire qui joue avec des gamins de 16 ans. » Mais alors que cette image pirlesque s'est durablement inscrite dans notre imaginaire, elle n'a pas toujours eu le même impact.

Années 2000 et Fabio Grosso

Dans cette Inter où Moratti le fait venir à 19 ans, Pirlo joue des fausses notes au poste de trequartista. À Brescia, alors que la classe pirlesque se révèle dans l'orchestre de Mazzone, la partition reste couverte par les sons étonnants de Roberto Baggio. Au Milan, Pirlo devient un métronome. Entouré des créations de Seedorf, Rui Costa ou Kaká, et de la densité de Gattuso et Ambrosini, il régule, ordonne et dicte le rythme de croissance du sapin d'Ancelotti. Mais il ne fait pas voler l'équipe, qui se laisse porter plus haut par les accélérations de Kaká, entre autres. En 2007, après une saison déjà hors norme, il finit cinquième du Ballon d'or que remporte le Brésilien. Dans les années 2000, l'apport tactique unique de Pirlo est plus évident lors des parcours internationaux de la Nazionale. Après un Euro 2004 de jeunot dans la troupe du Trap, il fait de la Coupe du monde 2006 un chef d'œuvre encore très sous-estimé aujourd'hui. Alors que l'Italie met en vitrine les interventions de légionnaire de Cannavaro, le leadership de Buffon et l'envie folle de Materazzi, Pirlo est dans les coulisses le joueur le plus important du système Lippi. Il en est même le seul élément indispensable, comme le démontre le fiasco du Mondial 2010 en son absence. No Pirlo, no party.

Après le but face au Ghana en 2006

Élu homme du match contre le Ghana et surtout contre l'Allemagne en demies et la France en finale, Pirlo est aussi le meilleur passeur du tournoi, tire le corner du but italien en finale et marque son tir au but. Sa passe pour Grosso à Dortmund est devenue un chef-d'œuvre de la culture italienne. Pourtant, à une époque où la possession de balle n'est pas une vertu comparable avec ce qu'elle est devenue dans les années post-2008, Pirlo n'a pas l'impact que son jeu mérite. À l'image de Xavi, malgré toute sa classe et son habileté, Pirlo ne va pas aussi vite et ne tape pas aussi fort que les milieux qui font la loi des années 2000. La fin tragique de cette mauvaise conception du joueur reste évidemment son éviction du Milan en 2011. Satisfait de la densité de Van Bommel, Muntari, Nocerino, Gattuso, Aquilani, Ambrosini et Flamini, Allegri retire à Pirlo sa place devant la défense, estimant qu'il n'est plus capable de tenir le rythme. L'année suivante à Turin, il démontrera qu'il pouvait carrément l'accélérer si les bonnes pièces étaient réunies autour de lui.

Le tableau de l'Euro 2012

Après une saison glorieuse à la Juve au milieu du 3-5-2 imaginé par Antonio Conte, c'est l'Euro 2012 qui finit par couronner le style Pirlo. Peu importent le système, l'adversaire et les besoins de l'Italie, Pirlo devient omniscient. À partir des quarts, Prandelli oublie même le 3-5-2 et relance le losange. Le diamant. Le rombo, ce système adoré par toute la Botte, permettant de jouer avec un trequartista et d'apporter une densité axiale sans équivalent. Montolivo en artiste, De Rossi et Marchisio en gladiateurs, Pirlo en architecte. Un diamant en théorie impénétrable, mais surtout peu créatif... Sauf quand Pirlo est la base du schéma. À lui seul, Pirlo crée et varie. Impossible de créer du jeu à partir des pieds d'un seul homme, pense-t-on alors. Et pourtant. Dans cette position reculée où il joue au niveau de ses défenseurs centraux et qui a montré « le vrai Pirlo » , on relève alors quatre variations principales de son jeu. Première option : tenter une passe verticale pour les créateurs Cassano et Montolivo (Tévez et Vidal à la Juve) pour sauter le milieu adverse. La seconde est de faire bouger les ailes. Pirlo choisit un côté, fait bouger le bloc adverse et construit patiemment. D'ailleurs, que deviendra Lichtsteiner sans son quarterback ?

No Pirlo, No Brady

Le volume de jeu de Marchisio et De Rossi (Pogba, Vidal et Marchisio à la Juve) permet aux latéraux de s'offrir toutes les montées imaginables, tant que l'un des deux couvre, rigueur transalpine oblige. Troisième option : Pirlo pénètre dans l'axe à l'aide de passes courtes, ou même en allant provoquer le un-contre-un. Un une-deux, et voilà que le meneur déséquilibre une défense, tête levée, prêt à tuer la dernière ligne. Un style de box to box tout en délicatesse et coup d'œil. Face à l'Allemagne, ses roulettes, doubles contacts et petits ponts ont fait sensation. Enfin, Pirlo peut jouer dans la profondeur. Inutile alors de prendre l'initiative dans le jeu, et Allegri l'a bien compris cette saison, en proposant des schémas très conservateurs contre Monaco par exemple. Le quarterback envoie alors une passe de 60 yards pour un Balotelli aux airs de Terrell Owens, ou un Morata transformé en sprinter. Un véritable attirail de jeu court, mi-long et très long, tout en ayant ce sens de la conservation de balle. En vieillissant, bien aidé par des collectifs de coureurs très dynamiques, Pirlo a appris à devenir une menace constante.

Pirlo vu par…

Mircea Lucescu, Sky, octobre 2013 :
« Pirlo mériterait le Ballon d'or pour tout ce qu'il a fait dans sa carrière, en Nazionale et à Milan. C'est moi qui l'ai lancé. À 15 ans il faisait des choses que personne d'autre ne pouvait faire. Je ne crois pas qu'il y ait un autre joueur dans le monde capable de jouer comme lui. »
Gigi Buffon, Gazzetta dello Sport, septembre 2011 :
« Quand je l'ai vu jouer, j'ai pensé : "Dieu existe". Parce que ses qualités footballistiques sont sensationnelles. »

Paul Pogba, Daily Mail, mai 2014 :
« J'ai la chance de jouer avec mon idole : Andrea Pirlo. Je veux devenir comme lui. C'est un joueur qui a tout gagné et en jouant un rôle majeur à chaque fois. En le voyant, j'ai compris que je devais m'améliorer techniquement et tactiquement. »

Création individuelle, mouvement collectif

En Italie, Pirlo est appelé Trilli Campanellino, la fée Clochette. Celle dont la poudre fait voler Peter Pan et ses potes. En 2012, les Azzurri auront d'ailleurs été les joueurs ayant le plus couru durant la compétition. Courir, tout le monde sait le faire. Mais vers où ? Et quand ? Pour les Azzurri, c'était quand et où Pirlo le disait. Cette faculté à créer du mouvement ou, plus précisément, à accélérer le mouvement, Conte et Prandelli en avaient fait leur atout principal. Et si l'Allemagne semblait être une lourde bâtisse forçant sur son rez-de-chaussée Schweinsteiger, l'Italie avait les airs d'une jolie villa toscane avec un Pirlo à chaque étage, attaquant sur les ailes, dans l'axe, dans le dos de la défense, avec la possession et en contre-attaque. Alors que l'Espagne visait un troisième titre international consécutif en se basant sur un collectif d'une vingtaine de joueurs adaptés à un système brillant, Pirlo détonnait parce qu'il se montrait capable de créer beaucoup avec peu. Le football italien était alors un mouvement collectif dynamisé par les pieds d'un seul homme. Et aujourd'hui, le chevalier a quitté ses terres comme un seigneur.

«  J'ai eu mon Eureka un jour aux toilettes. »

À la recherche du coup franc parfait


C'était il y a plus d'un an. Un jour avant le Mondial brésilien, le 11 juin 2014 exactement, Andrea Pirlo et Juninho se rencontraient à Mangaratiba. Au centre des discussions ? L'art du coup franc, évidemment.
Par Ugo Bocchi

Joue la comme Pirlo

Des dizaines de caméras sont là, quelques journalistes et des fans de la Nazionale. Avant la plus grande compétition du monde, forcément, c'est un micro-événement. Juninho, l'un des dieux du coup franc, rend visite à Andrea Pirlo. Verlaine et Rimbaud, Van Gogh et Gauguin, ou encore Bowie et Mercury. Il y a des rencontres, comme ça, qui ne peuvent pas passer inaperçues. L'élite artistique se reconnaît, se réunit et marque l'histoire. De ce mélange découlent une réflexion, une création ou juste un symbole. Pour les amateurs de trajectoires imprévisibles, de gardiens humiliés et de filets qui tremblent, ce court échange a surtout une valeur symbolique. Avec ces deux-là et un troisième larron qu'est Siniša Mihajlović, le coup franc a pris un virage. Il est devenu l'arme d'une certaine classe, plus âgée que la moyenne, et il leur permet de rester jeunes au-delà de la trentaine.
« Il était comme un chef d'orchestre qui aurait été assemblé à l'envers » Pirlo à propos de Juninho

Avant eux, beaucoup s'y sont essayés. Maradona, Chilavert, Beckham... Ils n'y sont parvenus qu'à moitié. Parce qu'ils n'ont jamais réussi à trouver la recette ultime. Celle qui ferait mouche à chaque fois, comme c'était pratiquement le cas avec Michel Platini. Et cela paraît logique, puisqu'ils n'ont jamais regardé plus loin que les deux alternatives évidentes qui s'offraient à eux. Au dessus du mur enroulé, ou côté gardien en force. Roberto Carlos a amené une source de réflexion avec son extérieur du pied. Juninho et Pirlo, eux, ont apporté bien plus que cela : une infinie diversité. Avec leurs trajectoires imprévisibles, ils peuvent marquer, et faire marquer de n'importe où. Que ce soit aux vingt mètres, comme de la ligne médiane, Juninho et Pirlo sont capables de faire mal. Le jour de leur rencontre, Andrea résume ce qu'il écrit dans son autobiographie. Ses recherches ont débuté alors qu'il jouait au Milan. Elles ont duré de longues semaines avant de finalement trouver le secret.

« Quand Juninho était à Lyon, ce qu'il faisait à la balle était incroyable. Il la posait à terre, courbait son corps de manière assez bizarre, prenait sa course d'élan et marquait. Il n'était jamais dans l'erreur. Jamais. J'ai regardé ses stats et j'ai réalisé que ça ne pouvait pas être que de la chance. Il était comme un chef d'orchestre qui aurait été assemblé à l'envers, il tenait sa baguette avec ses pieds plutôt qu'avec ses mains. Ils ont dû se marrer à Ikea quand ils l'ont conçu. Bref, je l'ai étudié intensément, j'ai collectionné des DVD, et même des photos de matchs où il jouait. Et puis j'ai commencé à comprendre. Ça a pris du temps, de la patience et de la persévérance. Au début, je me disais simplement qu'il frappait la balle de manière non conventionnelle. Je voyais le "pourquoi", mais pas le "comment". Je suis allé au centre d'entraînement et j'ai essayé de le copier. Sans succès. Durant les premiers jours, le ballon finissait souvent à trois mètres au-dessus des cages. Et même quelques fois au-dessus de la clôture à Milanello. Du coup, j'étais obligé de mentir aux supporters présents, qui récupéraient les ballons, en leur disant que je faisais exprès : "Les gars, je voulais juste vous faire un cadeau." »

Eureka sur le trône

« Ça a duré comme ça pendant des jours, ce qui énervait le mec en charge des équipements. Les jours se sont transformés en semaines... Et puis j'ai eu mon Eureka un jour aux toilettes. Pas vraiment romantique, mais bon… En fait, la formule magique, ce n'est pas où la balle est frappée, mais comment. Seulement trois de ses doigts de pied entrent en contact avec le cuir, pas tout son pied comme on peut le croire. Il maintient son pied le plus droit possible, puis le relâche d'un coup sec. Cela donne une trajectoire imprévisible au ballon. Le jour suivant, je suis parti vraiment très tôt de chez moi. J'ai même annulé mon habituelle partie de Playstation avec Nesta, et je me suis rué à l'entraînement.

Je portais alors une paire de mocassins. Je n'avais pas besoin de crampons pour prouver que j'avais raison. Le mec des équipements était déjà là. Je lui demande s'il peut me passer la balle. Il m'en file une à contrecœur. Mentalement, il se prépare déjà à un voyage dans les bois pour le récupérer. Au lieu de cela, je la mets dans la lucarne. Un bijou. Je place le ballon si parfaitement qu'un gardien n'y aurait rien changé. J'entends alors une voix derrière moi :
"Pourquoi ne pas essayer de le refaire, Andrea ?" C'était maintenant un deux contre un. Moi d'un côté. Le mec du staff et le fantôme de Juninho Pernambucano de l'autre. Là, je frappe une copie conforme du premier. Une beauté absolue, stylistiquement impeccable. J'en mets cinq autres pareils. C'était officiel : le secret n'en était plus un. »

Pirlinho

La légende ne dit pas comment Juninho a fait cette découverte. Le travail, le tâtonnement, la chance aussi certainement. Quoi qu'il en soit, c'est bien Pirlo qui l'a théorisée et qui l'applique le mieux encore aujourd'hui. Et le barbu n'en est pas peu fier : « Je suis italien, mais aussi un peu brésilien. Pirlinho, si vous préférez. Quand je frappe un coup franc, je pense en portugais, et au mieux je le célèbre dans ma langue maternelle. Tous mes tirs portent mon nom, ils sont mes enfants. Ils se ressemblent, mais sont tous différents. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ont tous des origines sud-américaines. Plus précisément, ils partagent tous une même source d'inspiration : Juninho. »

Et en ce 11 juin 2014, Juninho lui rend bien cet hommage. Comme il le raconte aux journalistes présents, il a fait le déplacement jusqu'au QG italien pour remercier Andrea de faire perdurer son art : « C'est un honneur de savoir que Pirlo a étudié mes coups francs et qu'il parle de moi dans son autobiographie. Moi aussi, je suis un grand admirateur : c'est un grand joueur, il est vraiment régulier, il peut frapper de loin, c'est vraiment un tireur de grande classe. En matière de coup franc, je frappe mieux de longue distance. Mais de près, Pirlo est meilleur. Et en plus, il est champion du monde. Il est donc meilleur que moi. » Ce qui pose un problème maintenant que la MLS est là et que la retraite de Pirlo s'approche à grands pas : qui pour récupérer le témoin et continuer de le faire évoluer ?

« À Milan, Allegri me dit : "Même avec toi sur le banc ou en tribune, on a gagné le Scudetto. Nous ne proposons que douze mois de renouvellement de contrat pour ceux qui ont plus de trente ans." On voulait me faire passer pour un type cuit. »

Sa relation avec Allegri


L'histoire retiendra qu'Andrea Pirlo aura gagné son dernier titre de champion d'Italie à la Juventus sous les ordres de Massimiliano Allegri. Les deux hommes avaient déjà travaillé ensemble à l'AC Milan. À l'époque, l'entraîneur était persuadé que le meneur de jeu italien était fini. Au point de le pousser vers la sortie.
Par Lucas Duvernet-Coppola

Pendant cette saison 2014/15, Massimiliano Allegri s'est beaucoup exprimé sur Andrea Pirlo. Ici pour saluer l'importance du joueur dans l'équipe. Là pour louer ses buts décisifs venus d'ailleurs. D'autres fois encore pour vanter son expérience si précieuse pour le groupe. « J'ai un excellent rapport avec Andrea, c'est un grand champion, on ne peut pas le remettre en question en tant que footballeur » , avait annoncé le Mister dès son arrivée à la Juventus à l'été 2014. Que pouvait-il dire d'autre ? Rien, forcément. À l'époque, Andrea Pirlo vient d'achever sa troisième saison avec les Bianconeri. Trois titres de champion et des étincelles à chaque apparition. À trente ans révolus, il est encore l'un des tout meilleurs du monde à son poste. De quoi amener Allegri à réviser complètement son jugement sur le milieu italien.

Qui s'en souvient aujourd'hui ? C'est à cause de ce même Allegri qu'Andrea Pirlo avait quitté l'AC Milan en 2011 pour la Juve, chassé comme un malpropre après dix saisons de bons et loyaux services. Pour comprendre, il faut justement remonter à la saison 2010-2011, au moment où l'entraîneur toscan s'installe sur le banc de San Siro. C'est une saison triste pour Andrea Pirlo. Longtemps blessé, rarement décisif, il ne dispute que 17 matchs et n'inscrit qu'un but. Sans lui, ses coéquipiers remportent le titre de champion d'Italie. Allegri en est persuadé : l'Andrea Pirlo flamboyant de la première décennie des années 2000 est sur sa fin. Trop lent, trop faible, trop anachronique, aussi. Ce n'est un secret pour personne : au milieu de terrain, Allegri préfère les joueurs physiques, capables de mettre un coup d'épaule au bon moment pour récupérer la balle et impressionner l'adversaire. Toute la saison, il a préféré placer Van Bommel devant sa défense plutôt que son quaterback d'un autre temps. Le Scudetto remporté avec sa bête hollandaise le conforte dans une certitude : Andrea Pirlo n'a plus sa place devant la défense.

Dans son autobiographie Je pense donc je joue, Pirlo raconte la suite : « Un jour, on est venu me voir et on me dit : "Andrea, l'entraîneur a pensé à un autre rôle pour toi si tu restes : toujours au milieu de terrain, mais sur la gauche." Puis Allegri me dit : "Même avec toi sur le banc ou en tribune, on a gagné le Scudetto. Et puis, la politique du club a changé. Nous ne proposons que douze mois de renouvellement de contrat en plus pour tous ceux qui ont plus de trente ans." (…) Je ne me suis jamais senti vieux, pas même en ce moment. J'ai eu la sensation qu'on voulait me faire passer pour un type cuit. » Quelques jours après, Pirlo et son agent rencontrent Galliani au siège du club, via Turati. La rencontre dure à peine trente minutes. Pirlo, en fin de contrat, refuse de prolonger, décide de tourner la page, et rejoint la Juventus sans que la Vieille Dame n'ait à débourser le moindre centime. « C'est clairement à cause d'Allegri qu'Andrea est parti, confiait en 2012 un ami d'enfance du joueur à So Foot. Il était très remonté contre lui. » À Turin, les deux hommes ont pourtant toujours montré en public qu'ils s'entendaient bien, et ont remporté ensemble un nouveau Scudetto. Mais Pirlo a également choisi de ne pas prolonger son aventure à la Juventus. Et Allegri n'a pas essayé de le retenir…

Déjà paru sur SOFOOT.com

Pirlo a croqué la Pomme

C'est officiel : Andrea Pirlo jouera la saison prochaine en MLS, à New York City. Une perte pour la Juventus et le football italien, forcément, mais Andrea a eu le courage de partir avant de ...

Top 10 : Coups francs de Pirlo

Jeudi soir, Andrea Pirlo a qualifié la Juventus pour les quarts de finale de l'Europa League grâce à un magnifique coup franc sur la pelouse de la Fiorentina. Déjà buteur décisif de la même ...

« Pirlo est le football »

Poussé vers la sortie par le Milan après dix ans de bons et loyaux services, Pirlo s'engage à la Juve en mai 2011 pour relancer les Bianconeri et assurer sa place en sélection. Un an plus tard, ...

Les salauds, ils ont oublié Pirlo...

Hier soir, Andrea Pirlo n'a pas gagné son quatrième Ballon d'or d'affilée. D'ailleurs, il n'était même pas sélectionné parmi les trois premiers. Bah ouais… Il n'avait qu'à jouer en ...

Rédaction

Ugo Bocchi, Lucas Duvernet-Coppola, Markus Kaufmann, Éric Maggiori, Éric Marinelli, Valentin Pauluzzi


Édition

Éric Maggiori


Design et coordination technique

Aina Randrianarijaona


Secrétariat de rédaction

Julie Canterranne


Crédits photo

Réactions (25)

Poster un message
par Toto Riina il y a 1 an
I M M E N S E
par MyArsenal il y a 1 an
C'est pour ça que je vous aime SoFoot !! Merci !
par Eärendil il y a 1 an
Magnifique !
Je critique trop souvent les articles pour ne pas dire quand un article est super bon
C'est parfait, faut dire que le sujet est un joueur exceptionnel. Sa relation avec Ancelotti, c'est juste magique
J'espère qu'il sera entraîneur une fois sa carrière finie, même s'il parle peu, il a une telle intelligence de jeu…

Merci Sofoot !
par dizzymusictv il y a 1 an
J'en ai presque la larme à l'oeil.
par Hilltop Hoods il y a 1 an
Magnifique, rien à ajouter. Chapeau!
par Blatter m'a tuer il y a 1 an
Je pleure et je bande en meme temps. C'est assez bizarre. Merci Andrea, merci la redac de So Foot.
par Krugg il y a 1 an
Du lourd.
par aerton il y a 1 an
Si on devait faire un classement des plus grands footballeurs des 10 dernières années je mettrais Pirlo, Iniesta et Xavi sur le podium. Ce sont ceux qui ont le mieux maîtrisé le football dans sa globalité (davantage que Messi ou Ronaldinho certes beaucoup plus doués). D'ailleurs ce sont les 3 dont l'œuvre prodigieuse en club ne se distingue pas des performances exceptionnelles en sélections. Et ca ne trompe pas : c'est un juge de paix. A toutes les époques ils auraient été de grands footballeurs, c'est une évidence.
par Sidney G'Ovule il y a 1 an
J'ai parcouru cet hommage-fleuve au joueur avec un recueillement proche du sacré
par MLDG11 il y a 1 an
Magnifique ! Merci beaucoup ! C'est le genre d'article qu'il faut lire en plusieurs fois pour en profiter vraiment.

Aucun sentier battu, un superbe maniere de raconter. Quand uen partie de l'elite redactionnelle de Sofoot raconte l'un des plus grand joueur de l'histoire, on ne peut qu'adherer.
par Here it's Cape Town il y a 1 an
C'est beau, je pense que je le lirais encore 2-3 fois cet hommage
par egiova il y a 1 an
Superbe article, qui souligne la difficulté de certains joueurs "à part" pour imposer leur style. Les meilleurs joueurs, ceux qui comptent, seront toujours ceux qui seront capable de bien faire jouer leur équipe.

C'est un petit peu pour cela que j'ai des doutes à propos du duo polémique à la mode, je parle de CRsiete et Lio Messi. Ces deux types sont au-dessus du lot, sans l'ombre d'un doute, mais leurs équipes n'ont pas besoin d'eux pour jouer. Quant vous avez Andrea, c'est différent.

À mon humble opinion, il est dans la même catégorie que Cruijff, Maradona, Platini, Charlton, Xavi, Iniesta, Xavi Alonso et beaucoup d'autres dans l'histoire qui ont été essentiels pour le jeu de leurs équipes. Alors, les chevauchées fantastiques, les accélérations fulminantes c'est bien, la géométrie variable, l'orientation du jeu, le "reset" collectif, c'est mieux.
par Superman il y a 1 an
Je dirais même mieux ... 21 ans de football avec Pirlo. Merci
par doncarnol il y a 1 an
Emotion...
Je pense que...pfff, j'ai pas de mot.
Ou alors un seul, qui est même devenue une blague le concernant mais je vois rien d'autre : LA CLASSE
Ce but contre TORINO à la dernière seconde c'est équivalent à un véritable orgasme sexuel et même plus. (si tu es un vrai tifoso juventine)
par kantinho il y a 1 an
C'est beau ce que vous faites les gars !
par friquentv2 il y a 1 an
Merci pour tout, Andrea! Tu me fais rêver depuis que je suis gosse. Aujourd'hui, je n'ai qu'un mot à dire : MAESTRO
par baggioforever il y a 1 an
ENORME!!!

Ca c'est un vrai article qui rend justice a ce genie du football.

Merci Sofoot!
par barbu il y a 1 an
merci so foot superbe article sur mon idole!!nuff respect
par BJMcQuad il y a 1 an
Bravo SO FOOT et merci pour cet article! Quel régal! Andrea Pirlo pratique l'art du football à un tel niveau depuis plus de vingt an, doublé d'un personnalité attachante, je suis assez d'accord avec Buffon :) !
par barcelonista il y a 1 an
pirlo > kuroko lol. Pirlo je t'aime snif
par bofbof2004 il y a 1 an
Excellent article.

C'est pour cela que j'achète le magazine.

Merci pour ce très bon boulot.
par broly1236 il y a 1 an
Pirlo le plus beau joueur des 20 dernières années ok mais Vous oubliez Riquelme les gars !
par Guinness boy il y a 1 an
génial, c'est ça So Foot. merci
par maxlojuventino il y a 1 an
De mémoire c'est le meilleur hommage que j'ai lu sur un joueur de foot! Cet hommage est fantastique et je vous en remercie.
par Taran il y a 1 an
Magnifique hommage. Merci So foot pour cet article.