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D'un salon à Totteridge à quelques questions sur un avenir encore incertain, retour sur vingt ans de révolution Wenger à Arsenal.

Arsène for Arsenal

Sommaire

La scène a aujourd’hui un peu plus de trente-deux ans, mais personne n’a oublié. Absolument personne, tant elle raconte beaucoup de choses en si peu de mouvements. Cette fois encore, la moustache de Daniel Xuereb avait frappé. Deux fois, en trois minutes. Le stade Bollaert venait d’éteindre ses lumières sur une victoire éclatante du RC Lens contre Nancy. Un 3-0, sec. Sur la route, le bus lorrain ne fera que 300 mètres avant d’être arrêté. Un homme ouvre la fenêtre et vomit. De colère, retourné par la défaite. C’était en 1984. Le 14 septembre 1984. Arsène Wenger n’est alors personne, n’a que trente-quatre ans et vit ses premières sorties d’entraîneur pro. L’obsession du succès attachée aux chevilles.

Plus de trois décennies ont passé. Trois décennies à se construire, à se faire accepter, à dessiner ses méthodes, ses idées et « une révolution » . Trois décennies de trench-coat, de costumes, de doudounes et de larges lunettes. Mais surtout vingt ans construits sur la base de l’intuition d’un homme. Un homme rencontré un soir de janvier 1989, à Londres, alors que Wenger est entraîneur de l’AS Monaco. Il s’appelle David Dein, est vice-président d’Arsenal et rêve ainsi : « Arsène for Arsenal. » Voilà comment, le 30 septembre 1996, Arsène Wenger a débarqué les bras ouverts sur la pelouse d’Highbury, comment il a bousculé les mentalités et l’Angleterre du foot avec et comment il s’est retrouvé le 12 octobre de la même année sur le banc des Gunners pour la première fois à Blackburn, à côté de Pat Rice et du kiné Gary Lewin.

L’Alsacien n’a pas bougé. 1996-2016. Vingt ans, assis sur trois titres de champion d’Angleterre, six FA Cup, six Community Shield et deux finales européennes perdues. Un peu moins de 200 joueurs. De l’odeur d’Highbury à un Emirates Stadium aseptisé. Le départ de David Dein et un changement de politique, d’approche. Une statue et des premières manifestations il y a quelques mois. La première évocation d’une retraite à bientôt soixante-sept ans. Les premiers doutes. Mais reste la légende écrite par l’un des plus grands entraîneurs de l’histoire du foot français. Elle est indélébile et on ne pourra jamais y toucher. Reste qu’il faut savoir partir au bon moment pour ne pas gribouiller le passé. Alors, profitons encore un peu de cette mèche. Juste un peu.

Par Maxime Brigand

Le Wenger masqué



Nick Hornby a souvent eu les mots justes pour parler de la notion de relation. Voilà ce qu’il disait dans son roman Fever Pitch en 1992 : « Je suis tombé amoureux du football, comme plus tard je m’éprendrais des femmes, d’une manière soudaine, mystérieuse, aveugle, sans me soucier des chagrins et désordres que cette passion me causerait. » Hornby, lui, est tombé amoureux d’Arsenal, et plus particulièrement d’Highbury grâce à son père. Sa voix porte, elle est écoutée et souvent respectée. Lorsqu’il s’agit de rembobiner ses souvenirs de l’été 96, il raconte ceci : « Je me rappelle bien du moment où Bruce Rioch a été viré, l’un des quotidiens britanniques avait lâché trois ou quatre noms. Il y avait Terry Venables, Johan Cruyff et, à la fin, Arsène Wenger. Je me rappelle avoir réfléchi comme un supporter, j’ai parié que ce serait ce putain d’Arsène Wenger, car je n’avais jamais entendu parler de lui et que j’avais déjà entendu parler des deux autres. Il fallait faire confiance à Arsenal et nommer the boring one [en VO] dont on n’avait jamais entendu parler. » C’est le temps des mille questions : qui est cet étranger ? Va-t-il tout changer ? Ma place, en tant que joueur, est-elle en jeu ? A-t-il vraiment les compétences ? Mais est-ce qu’il parle anglais, au moins ? Personne ne connaît vraiment Arsène Wenger. Lui, en revanche, connaît déjà tout en ce qui concerne le jeu. Ce n’est pas un novice, il a quarante-six ans, a déjà testé ses idées et a même déjà gagné, en France, à Monaco, et au Japon, d’où il arrive directement de Nagoya. C’est là que beaucoup de choses ont changé et qu’il aurait aussi pu rester toute sa vie. Il l’expliqua quelques années plus tard : « Si je ne revenais pas à ce moment, j’aurais probablement travaillé au Japon pour toujours. Après deux ans, vous vous immergez doucement dans cette culture, et ce qui vous manque en Europe devient de moins en moins important. » Wenger est alors un pari, celui de David Dein, le vice-président d’Arsenal, avec qui l’Alsacien développera rapidement une « relation fusionnelle » . « En réalité, c’était presque un couple, pose l’ancien milieu des Gunners Emmanuel Petit. Dein est un homme très fin intellectuellement, qui a beaucoup d’éducation, qui a toujours le sourire et qui possède surtout cet humour anglais très acide. En face, tu avais Arsène avec toutes ses qualités humaines, son intelligence particulière et ses compétences. D’habitude, une relation président-entraîneur ne se passe pas comme ça. Là, c’était quelque chose de rare, de fort. »

Une nuit, à Totteridge

12 janvier 1989, à Londres. Il fait froid sur Highbury, glacial sur Avenell Road, quand une silhouette élancée s’échappe d’un taxi laissant apparaître un long trench-coat et de larges lunettes fines. Grâce aux connexions de son ami Denis Roach, alors agent de Glenn Hoddle, Arsène Wenger s’apprête à connaître un solide dépucelage : un Arsenal-Tottenham, à Highbury, surnommé modestement « The Home of football » , et donc l’occasion de voir pour la première fois de sa vie un match de foot en Angleterre. Le Français revient alors de Turquie, où il a été superviser son futur adversaire en quarts de finale de C1, Galatasaray, et ne sait pas encore qu’il vient de s’installer devant un groupe qui sera sacré champion d’Angleterre quelques mois plus tard au terme d’un finish fou à Anfield. Arsenal est alors entre les mains du légendaire George Graham, qui sera également champion avec les Gunners en 1991. Arsène, lui, est toujours sur le banc à Monaco et n’a toujours pas connu ses premières déceptions amoureuses avec l’Europe. Ce soir de janvier, des buts de Paul Merson et Michael Thomas laissent Highbury avec le sourire et son Cocktail Lounge à la fête. C’est là qu’après la rencontre, Arsène Wenger rencontre Barbara Dein, sans garder un souvenir fou d’un match qui « n’était pas le plus excitant à regarder » . La femme fait alors appeler son mari, David. C’est là que l’histoire lâche son premier jet d’encre. Le vice-président des Gunners découvre un homme « très élégant, rien de comparable à un entraîneur de football traditionnel » . Les deux philosophies se correspondent, et Dein invite même Wenger à un dîner entre amis dans le nord de Londres, à Totteridge, où l’entraîneur français a acheté l’an passé une demeure estimée à 13,5 millions d’euros. « David Dein a toujours eu une longueur d’avance sur tout le monde. Certains, c’est sur le terrain, lui, c’était dans la vision : c’est un vrai passionné de foot, et ce qu’il a fait pour Arsène était remarquable et culotté pour l’époque. Il prend du temps et on peut parler de lui comme du dirigeant parfait » , complète Gilles Grimandi, à qui Arsène Wenger a été indispensable en le formant à Monaco avant de l’emmener avec lui à Arsenal en 1997, puis de devenir lui-même une pièce maîtresse du système Wenger en devenant recruteur pour le club anglais en France. Lors du dîner à Totteridge, David Dein raconte qu’il a réussi à « prendre en otage » l’entraîneur français qui s’est retrouvé à mimer Songe d’une nuit d’été de Shakespeare devant l’assistance. « Je sais que la destinée, celle d’Arsène, des Gunners, mais aussi du foot anglais s’est nouée cette nuit-là. Mais personne ne s’en doutait. »

« Je sais que la destinée, celle d’Arsène, des Gunners, mais aussi du foot anglais s’est nouée cette nuit-là. Mais personne ne s’en doutait. » David Dein

Pendant plusieurs années, Dein et Wenger continuent de se voir lors de rendez-vous à Antibes. L’architecte des Gunners continuera même d’échanger par fax avec le Français lors du voyage initiatique de l’Alsacien au Japon – les messages arrivaient alors sur la boîte de l’ancien titulaire de la ligne qui n’était autre que Gary Lineker – et lui enverra même les VHS de tous les matchs d’Arsenal. Histoire de commencer à potasser. En 1995, Graham est viré du club londonien après avoir touché illégalement de l’argent sur le transfert de deux joueurs scandinaves, et Dein tente une première fois de pousser Wenger sur le banc des Gunners. Tentative avortée par le board. Le résultat du vote ? Sept contre un. Puis Highbury vit la parenthèse Bruce Rioch, commence à faire connaissance avec Dennis Bergkamp, arrivé à l’été 95, et assiste à la bataille entre l’entraîneur écossais et les dirigeants. Voilà comment, à force de patience, Arsène se présente finalement en septembre 1996 à Highbury dans la peau de « Arsène Who ? » « Arsenal souffrait alors de cette image du boring Arsenal. À chaque rencontre, l’objectif était de conserver notre solidité défensive, même si Rioch avait tourné doucement notre style de jeu vers quelque chose de plus offensif » , cadre Adrian Clarke, formé à Arsenal, qui ne connaîtra Wenger que quelques mois. Tout le monde se souvient du premier jour où il a vu Wenger. De Grimandi, qui décrit un homme à « l’allure de professeur » lors de ses jeunes années à Monaco à l’international anglais Paul Merson – « Il est arrivé, on a commencé à rire en se demandant tous : "Mais qui est ce type ? Il ressemble à un professeur d’école !" et quand il a commencé à parler, on aurait dit l’inspecteur Clouseau ! » – en passant par Emmanuel Petit dont la rencontre avec Wenger a changé la vie. Tout le monde se souvient aussi des mots du capitaine historique des Gunners, Tony Adams, mis en premier dans la confidence par David Dein et qui affirmait que le Français ne pouvait être « aussi bon que George Graham » .


« Que se passe-t-il ? »

C’est là que la « révolution » a commencé. Et même un peu avant, avec le recrutement estival de Patrick Vieira, dont la première entrée contre Sheffield Wednesday le 16 septembre 1996 a changé la rencontre, mais a surtout cassé la mâchoire de Dennis Bergkamp alors blessé – « Je pense que c’est à ce moment que tout le monde dans le stade a pensé : "Que se passe-t-il ?" » –, et celui de Rémi Garde, qui était « comme un pont entre les Français et les Anglais » selon Clarke. L’Angleterre ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive dans une bulle où seul Aston Villa a tenté l’expérience de l’entraîneur étranger avec le Dr. Jozef Vengloš au début des années 90 et où toute approche non anglaise repousse. En son temps, le Slovaque avait déjà parlé de « nutrition » , de « récupération » ou « d’approche psychologique » , mais cela sonnait alors comme une insulte dans un pays où la culture de la compétition est souvent mêlée à la culture de la pinte. Reste qu’en 96, l’Angleterre du foot a la gueule en vrac et sort d’une élimination terrible en demi-finales de son Euro. Paul Merson se bat contre ses addictions, Tony Adams tente de vaincre ses démons. Ce que ne sait pas encore le capitaine d’Arsenal, c’est que l’arrivée de Wenger va lui permettre de gratter cinq ou six ans sur un terrain. Comment ? Pourquoi ? Pour ça : « Je n’ai rien créé. Je suis un facilitateur de ce qu’il y a de beau en l’homme. Je me définis comme un optimiste. Mon combat perpétuel dans ce métier est de sortir ce qu’il y a de beau en l’homme. J’ai choisi un sport collectif. Il y a une magie quand les hommes unissent leurs énergies pour exprimer une idée commune. Alors là, le sport devient beau. » Car après les doutes, son nouveau groupe a accepté d’attraper la main tendue avec un goût pour le détail, un accent mis sur la nutrition, la récupération, le travail en mouvement… Paul Merson raconte : « George Graham a fait beaucoup pour Arsenal, mais, s’il était encore entraîneur aujourd’hui, je pourrais te dire exactement ce que je ferais à l’entraînement le 8 mars de l’année prochaine. C’était ennuyeux, prévisible, périmé. Quand Wenger est arrivé, il a tout changé et a donné un nouvel élan avec des entraînements pointus mais courts, entre 15 ou 20 minutes, car, après, la concentration s’envole. Et il ne criait jamais. Les joueurs adorent ça. Ils se sentent en confiance. »

«  Mon combat perpétuel dans ce métier est de sortir ce qu’il y a de beau en l’homme. J’ai choisi un sport collectif. Il y a une magie quand les hommes unissent leurs énergies pour exprimer une idée commune. » Arsène Wenger

Un joueur anglais n’avait par exemple jamais entendu parler d’un medecine ball. Wenger lui a calé entre les mains, tout en utilisant la science pour expliquer les séances d’étirements. « Arsène est vraiment un homme visionnaire, détaille le neuropsychiatre Yann Rougier, qui a bossé avec l’entraîneur français à Monaco et à Arsenal. Dans sa carrière, l’humain l’a toujours emporté et il est honnête dans sa démarche. Lors de son arrivée à Arsenal, il a d’abord bossé sur la restructuration du club autour des notions de professionnalisme et de discipline. L’idée était de mettre le groupe dans les meilleures dispositions physiques, mentales et émotionnelles. » Le premier jour, il a donc supprimé le Tuesday Club qui se retrouvait jusqu’alors pour s’arracher jusqu’au lendemain matin, a filé des brocolis à tous les joueurs la semaine, de la caféine et un morceau de sucre à la mi-temps des matchs plutôt qu’une barre de Mars. « C’était bizarre, mais comme ça marchait… » , sourit aujourd’hui Merson. Car dès sa première saison complète, en 1997-98, Arsène Wenger réalise un doublé historique après avoir notamment remporté un retard de onze points sur le Manchester United de Ferguson, battu en mars grâce à un but d’Overmars, qui est alors un symbole à dépasser pour le Français. Grimandi : « Il y a des moments dans le foot où à chaque fois que tu entres sur le terrain, tu sais que tu vas gagner… On n’a pas mesuré tout de suite ce qu’on venait de faire, mais c’était grand. » Comme un signe, Tony Adams valide le titre d’une volée parfaite contre Everton (4-0), ce qui poussera Wenger à glisser à son capitaine cette phrase après la victoire en FA Cup contre Newcastle quelques jours plus tard : « Maintenant, j’ai tiré le meilleur de toi. » Les premières fondations sont solides et Highbury n’aura mis que quelques mois à tomber sous le charme alors qu’en coulisses, l’Alsacien commence à bosser avec son physiothérapeute et son staff sur les plans de London Colney, son futur centre d’entraînement qui sera rendu possible par le transfert de Nicolas Anelka au Real Madrid en 1999. Un lieu dont Wenger parle comme d’un « sanctuaire » .

Les Invincibles, le stade de France et la page tournée

Voilà l’entraîneur français devenu quelqu’un à la force de ses idées. « Au départ, ça râlait tout le temps, mais quand tu arrives avec une méthode, qu’elle donne des résultats, c’est facile, et les joueurs ont vite compris que tout ça était fait pour eux, donc ils ont ouvert les yeux » , éclaire Gilles Grimandi. Ce premier doublé permet à Arsène Wenger d’asseoir sa crédibilité dans un pays qui commence à accepter l’ouverture. Plus qu’un coach, il devient surtout un manager, avec tout ce que le titre dégage comme responsabilités, du choix du nombre d’arbres à London Colney à la moindre recrue. « Dans tout ce qu’il se passe au club, et je dis bien vraiment tout, que ce soit du plus détail au plus grand, il est impliqué, explique Jérémie Aliadière, resté huit ans à Londres après avoir été recruté en 1999 à l’âge de seize ans. Et quand il s’agit de prendre une décision finale, c’est lui qui la prend. À tous les niveaux, que ce soit médical, sportif ou autres. Il a toujours son mot à dire. » Wenger est dans le détail poussé à l’extrême et c’est aussi ce qui fascine. Il n’y a qu’à regarder le projet de London Colney, loin du terrain loué au départ à l’University College de Londres et plus adapté aux étudiants qu’aux athlètes. On parle là d’infrastructures ultramodernes étalées sur cinquante-huit hectares avec dix terrains tracés selon les mêmes dimensions d’Highbury. « C’est simple, à London Colney, il a tout, vraiment tout supervisé lui-même jusqu’à l’architecture, les puits de lumière, les matériaux utilisés, le bois pour être plus chaleureux, en passant par les salles indépendantes pour des spécialistes comme moi » , replace Yann Rougier. De cet épisode reste surtout les premiers traits du Wenger économiste, à la logique rationnelle aiguë, tirés d’une licence de sciences économiques obtenue dans sa jeunesse. Auteur du livre Arsenal : The Making of a Modern Superclub et membre influent de la création de la Premier League, Alex Fynn précise : « Quand Arsène est arrivé, Arsenal était plus outsider que favori. Il fallait faire un gros travail, en profondeur. Ce que David Dein voulait plus que tout, c’était lui offrir une équipe de vainqueurs, donc il a écouté tous ses désirs quand il a eu besoin de plus d’argent. » C’est aussi comme ça que sont nés les Invincibles.

Car, plus que tout, Arsène Wenger veut gagner, mais avec style. Aliadière : « Il met en place son système et la manière dont il veut que les joueurs jouent, c’est quelque chose qu’il a toujours fait. Arsène a toujours eu cette volonté de jeu, que le stade soit pourri ou qu’il se retrouve face à une défense regroupée, il ne reniera jamais sa philosophie. C’est sa culture, c’est comme ça. » Voilà comment Arsenal a progressivement pu regarder le Manchester United de Ferguson dans les yeux au début des années 2000 dans ce qui reste comme le plus gros choc de l’époque. Avec un jeu alléchant, rapide, direct, vertical. Tout est solide : Seaman, Adams, Keown, Vieira, Petit, Henry, Bergkamp. Tout. Un mélange d’efficacité et d’esthétisme qui touche les dorures du Royaume. Il y aura d’abord un nouveau doublé, en 2002, qui fait office d’apéritif, avant ce que Wenger considère comme son rêve de toujours : remporter un championnat invaincu. 2003-2004. Un rêve, une première dans l’histoire de la Premier League. Un chef-d’œuvre impossible. « On a marqué l’histoire, s’émeut encore aujourd’hui Pascal Cygan, l’un des membres de l’aventure. Parce qu’on se rend compte que plus de dix ans plus tard, on continue d’en parler. C’est le but de chaque footballeur professionnel de graver son nom dans la pierre et de se construire un palmarès. » C’était beau, sanguin aussi parfois, mais intouchable donc. Puis, il y a eu ce second rêve. Après avoir séduit, parfois conquis l’Angleterre, Wenger est en quête d’Europe. En 2000, la marche a été trop haute, en finale de Coupe UEFA contre Galatasaray. Six ans plus tard, malgré un énorme parcours (le Real et la chevauchée de Thierry Henry à Madrid, la Juve et Villarreal), Jens Lehmann est exclu trop rapidement en finale contre le FC Barcelone, qui s’empare solidement des grandes oreilles. Le lendemain de la finale, Robert Pirès s’en va. Puis suivront Sol Campbell et Ashley Cole. Et la chaude ambiance d’Highbury aussi, car l’Emirates Stadium, quelques pas plus loin, deviendra à l’été 2006 le nouvel écrin des Gunners. Pour « pouvoir accueillir tous les supporters demandeurs et changer de dimension » , dixit Wenger. Et la dimension visée a une certaine ambition. « Il voulait faire d’Arsenal un plus grand club que Manchester United » , résume Alex Fynn.

« A good pass is better than a fresh idea »

Le défi est immense, car l’attractivité d’Arsenal pour les meilleurs joueurs s’effrite. Les Gunners n’ont toujours pas gagné leurs galons de prétendant à la victoire en C1. Sur les terrains anglais, le Chelsea de Mourinho et Abramovitch a bouleversé les équilibres. Sur le marché des transferts et des salaires aussi. Passés de boring à entertainers, parfois winners en Angleterre durant près de dix ans, les Canonniers commencent à se trimbaler l’étiquette de losers presque magnifiques. Arsenal ne connaît plus les titres. Le changement de dimension s’annonce encore plus ardu avec le départ de David Dein en 2007, en profond désaccord avec les actionnaires du club. Wenger mettra d’ailleurs un temps son avenir en jeu pour sauver Dein, avant d’être raisonné. « Ne fais pas ça. Wenger est bon pour Arsenal. Arsenal est bon pour Wenger, théorise Dein. Le fan d’Arsenal que je suis te demande de rester. »

Arsène a surtout une autre raison de rester. Une contrainte plutôt. 280 des 390 millions de livres nécessaires à la construction de l’Emirates Stadium, déboursés à la livraison du stade, sont conditionnés au maintien de Wenger à la tête de l’équipe professionnelle. « Les banques ont demandé que je signe pour cinq nouvelles années, a avoué le manager français devant la presse en avril dernier. Voulez-vous que je vous dise combien de clubs j’ai éconduits pendant cette période ? » Étiqueté « professeur » , « développeur de talents » , « développeur de jeu » , « révolutionnaire » , Arsène Wenger est désormais réduit par les banquiers à une caution de prêts immobiliers, estampillé « plan sûr pour s’assurer une place dans la lucrative C1 » . Arsène Wenger poursuit : « Les banques voulaient une régularité technique pour se garantir une chance de remboursement. Je m’y suis attaché et je suis resté, dans des circonstances très difficiles. » Pour au moins cinq ans, Arsène doit jouer au comptable, ne cède pas à la mode des achats au-dessus de 20 millions d’euros (Rosický, Eduardo, Sagna, Arshavine, Nasri, Vermaelen, Koscielny, Mertesacker, Gervinho, Arteta), tente des coups sur quelques jeunes (Denilson, Ramsey, Oxlade-Chamberlain, Jenkinson, Joel Campbell), tente un coup tout court (Chamakh arrivé libre par exemple), espère quelques fruits compétitifs issus de l’académie (un Gibbs et un Wilshere, pour résumer), maintient sa masse salariale à moins de 50% du chiffre d’affaires et se résout à vendre ses meilleurs actifs, saison après saison, à des clubs en course pour les titres : Thierry Henry, puis Hleb, Adebayor, Kolo Touré. Le site redéveloppé d’Highbury ne laisse pas sa part au chien, rapportant près de 40 millions d’euros sur les cinq premières années. À l’Emirates, en tribunes, il y a trois fois plus de loges et d'espaces réceptifs qu’à Highbury, 25 000 sièges en plus, un revenu « jour de match » passant de 50 à 120 millions d’euros par an, selon les comptes publiés par le club. Mais ce premier quinquennat à l’Emirates Stadium ne rapporte pas plus de titres sur le terrain pour autant.

« Les banques voulaient une régularité technique pour se garantir une chance de remboursement. Je m’y suis attaché et je suis resté, dans des circonstances très difficiles. » Arsène Wenger

Au sommet de leur lose, les Gunners s’assommeront notamment en finale de League Cup 2011, contre Birmingham City, sur une mésentente Koscielny-Szczęsny à cinq minutes de la fin… Trop pour Nasri et Fàbregas, qui quittent le projet du professeur Arsène pour les titres à City et Barcelone. L’année suivante, malgré une offre de salaire à 9 millions d’euros l’année, Robin van Persie préfère les 13 millions de Manchester United, pour y gagner aussi des titres. Son principal pourvoyeur en ballons, Alex Song, s’envole pour Barcelone. Pour la crème du moment, Arsenal n’est plus le club où poser ses valises pour espérer garnir sa vitrine. Arsène passe alors cinq années à hausser quelque peu le curseur, est plus large sur les salaires, pose de plus grosses sommes sur le marché des transferts pour Özil et Alexis Sánchez notamment. Il en ressort finalement deux FA Cup, mais une Premier League et une Europe encore et toujours indomptables. La dernière saison donne un goût encore plus amer à la frustration des Gunners. Comment ne pas s’imaginer avoir raté quelque chose de grand en voyant l’inattendu Leicester chaparder la couronne anglaise, alors que MU et Chelsea pataugeaient ?


Le club n’a jamais été aussi riche, sain financièrement et auto-suffisant, mais la marque Arsenal, certes inéluctablement qualifiée pour la C1, n’est toujours pas devenue plus attractive, chargée d’émotions, ni pour les supporters, de moins en moins patients dans cet Emirates Stadium réputé être « le stade le plus cher d’Angleterre » , ni pour les tout meilleurs joueurs. « Je lui avais dit que c’était impossible de devenir un plus grand club que Manchester United, ressasse Alex Fynn, sûr de son expertise. Il faut comprendre que j’ai passé la plupart de mon temps dans les agences de consulting et de pub. Je connais le concept de la marque. Arsène ne comprenait pas ça : la marque United sera toujours plus grande que celle d’Arsenal. » Être le meilleur élève de la réforme UEFA du fair-play financier ne semble donc pas rendre plus sexy. Pas de quoi décourager Arsène Wenger dans sa méthode, qui a, comme souvent, reconcentré ses efforts – des efforts à 40 millions d’euros pièce quand même, dopés aussi à la Sky – sur deux joueurs plutôt jeunes, vingt-quatre ans, qui ont encore à confirmer au très haut niveau : Shkodran Mustafi et Granit Xhaka. Mais les nouvelles révolutions, les nouvelles idées de stratégie sportive réclamées par certains à Wenger, se font toujours désirer. Peut-être parce qu’il ne reste plus qu’une année de contrat à Arsène, déjà. Sans doute aussi parce que, encore aujourd’hui, le manager français n’en démord pas : « Une bonne passe est meilleure qu’une idée fraîche. »

Par Ronan Boscher, Maxime Brigand et Romain Duchâteau.
TOUS PROPOS RECUEILLIS, SAUF CEUX D’ARSÈNE WENGER, EXTRAITS DE LA PRESSE ANGLAISE ET DE CONFÉRENCE DE PRESSE, DE DAVID DEIN, TIRÉS DE L’ÉQUIPE ET DE INVINCIBLE D’AMY LAWRENCE

Wenger vu par...


Lee Dixon, L’Équipe, septembre 2016 :
« Il voulait qu’on s’étire tout le temps, avant, pendant et après les entraînements. Il souhaitait aussi que notre alimentation s’améliore et il nous a fait manger des brocolis à tous les repas, même au petit-déjeuner. À tel point qu’aujourd’hui, quand on me sert des brocolis, je pense à Arsène. »

Tony Adams, dans son autobiographie Addicted :
« Au départ, je me suis dit, qu’est-ce que ce Français connaît au foot ? Il portait ses lunettes et ressemblait plus à un professeur. Il ne pouvait pas être aussi bon que George Graham. Et, d’ailleurs, est-ce qu’il parlait un anglais correct ? »

Wenger vu par...


Robert Pirès, à propos de la finale de Ligue des champions perdue contre Barcelone en 2006 :
« À aucun moment je ne pense que je vais sortir. Je tournais le dos au banc avant de savoir que c’était moi. J’étais persuadé que j’allais rester sur le terrain. Je crois qu’avec Arsène, sur le moment, on ne s’est même pas regardés. »

Gilles Grimandi :
« Il est complètement épanoui dans le foot, c’est son truc, mais il sait qu’il faut beaucoup donner. Il ne néglige rien, il a un respect énorme envers son métier, gestion totale du club. Son métier n’est pas un métier, c’est une passion ancrée en lui. Il fait tout : il regarde, il enregistre. Pour lui, c’est un métier où il faut donner 100%. »

« Ce soir, Christian, je suis triste »


Pour beaucoup, Arsène Wenger a longtemps été un idéal au poste de sélectionneur national, ce qu’il a toujours refusé. Alors, il a accepté de devenir consultant, sur TF1 notamment, où il a partagé l’antenne avec Christian Jeanpierre pendant plusieurs années. Le journaliste se souvient avec, en écho, son célèbre « Connaissez-vous ce joueur, Arsène ? »


Quand as-tu rencontré Arsène pour la première fois et qu’est-ce qui t’a marqué ?
On s’est rencontrés le lendemain de la catastrophe de Bastia, le 6 mai 1992, lors de la finale de C2 de l’AS Monaco contre le Werder Brême. Ce qui marque rapidement, tout simplement, la première fois, c’est sa classe. Ce que je dis souvent, c’est que la classe, c’est un truc qui ne s’achète pas, tu l’as ou tu ne l’as pas. Il était à Monaco et je le trouvais grande classe. Et ça, c’était avant de le connaître.

Comment ça se caractérisait ?
Il avait cette allure de professeur svelte. Arsène, c’était un peu le prof que tu rêves d’avoir quand tu sors de tes années d’étudiant. On s’est rapidement entendus. C’est un mec qui fait énormément confiance, mais qu’il ne faut pas trahir. Il n’oublie rien. La preuve de sa confiance, c’est qu’il fait beaucoup de choses en dehors du foot pour aider, conseiller, sans le crier sur tous les toits. Il le fait parce qu’il a des rapports et une fidélité incroyable avec les gens qu’il côtoie. Le plus bel exemple, c’est encore le dernier PSG-Arsenal où, la veille du match, il s’est retrouvé avec quatre amis avec qui il jouait en cadet. Ces mecs-là ont entre soixante-cinq et soixante-quinze ans et ils sont systématiquement de tous les déplacements d’Arsène en Ligue des champions. Et je t’assure que quand tu passes une soirée avec eux où ils se remémorent leurs conneries en parlant alsacien, tu éclates de rire, hein.

Il est pourtant souvent présenté comme une énigme. Arsène Wenger est quelqu’un qui s’est souvent protégé par rapport aux médias. A-t-il été dur à convaincre pour devenir consultant sur TF1 ?
Non, pas du tout. Je me souviens très bien l’avoir présenté à Étienne Mougeotte. J’étais marqué par une chose : quand tu fais une interview avec Arsène, tu n’as rien à jeter. Chaque phrase qu’il te dit est un truc intelligent, un truc qui a un sens. Je n’ai jamais vu ça de ma vie. C’est un mec qui a un sens de la communication extrême avec un côté super pédagogique. Je l’ai tout de suite vu, et Étienne Mougeotte l’a rapidement compris aussi.

Votre collaboration a notamment été marquée par le « Connaissez-vous ce joueur, Arsène ? » Comment installe-t-on une proximité à l’antenne avec Arsène Wenger ?
(Rires) C’est un truc extrêmement sensible chez moi. Pour moi, Arsène est un mec, en tant que consultant, que je place au sommet et j’ai toujours dit qu’on pouvait l’exploiter encore mieux. Si, un jour, la vie me redonne l’occasion de bosser avec lui, j’aimerais montrer à quel point ce qu’il dit est pertinent et juste. C’est mon grand regret : je trouve qu’on ne s’en est pas assez rendu compte à l’antenne.

Tu penses qu’on l’a sous-estimé ?
Oui. Après, c’est peut-être dû au fait qu’on a traversé ensemble une période où l’équipe de France était moins bonne, entre Knysna et des matchs de qualifications où on faisait 0-0 avec une équipe qui était nulle. Le spectacle pouvait être chiant. J’espère qu’un jour, je pourrai effacer ce regret. Je voulais montrer à tous les fans de foot à quel point il est érudit et à quel point il voulait faire partager sa passion. C’est un super consultant. À chaque fois que je l’ai entendu sur beIN avant les matchs pour te filer les clés du match, c’étaient toujours les bonnes clés. Et ça, tu l’as ou tu ne l’as pas. Autre exemple : le 7-1 de l’Allemagne contre le Brésil à la Coupe du monde 2014. Après le premier tour, tous les spécialistes disaient qu’après un premier tour compliqué, le Brésil allait monter en puissance et filer en finale. Il faut bien s’en rappeler. Lui, il arrive au pupitre. Il est 20h30. Il regarde la compo du Brésil. Il regarde la compo de l’Allemagne. Et il me dit : « Ce soir, Christian, je suis triste. Parce que le Brésil va prendre une volée. » Il faut voir ce truc. Au bout d’un quart d’heure, il me regarde et me fait un clin d’œil. Il était vraiment triste, super touché pour les Brésiliens.

D’un autre côté, Arsène Wenger a toujours été un rêve pour le public français dans le sens où on aurait rêvé le voir un jour à la tête de la sélection.
Il a toujours été un grand amoureux et un grand défenseur de l’équipe de France. Il aime le foot, partager ces moments-là. Il a vu les audiences, donc il était aussi déçu pour tout le monde. En venant bosser à TF1, il a tout de suite vu la portée incroyable des Bleus et il avait des retours sur ce qu’on faisait. Oui, ça le touchait. Après, on peut dire qu’il parlait moins que les autres, etc, mais tout ce qu'il dit est malin. Tout est pesé.

Il avait aussi un côté chauvin avec les joueurs d’Arsenal, non ?
Ouais, grave ! (Rires) Bien sûr, hyper chauvin. Il était content, il allait les voir à la fin du match. Mais sa force, aussi, c’est de connaître tous les joueurs. C’est un ordinateur. J’ai rarement vu un mec intellectuellement aller aussi vite. C’est vraiment impressionnant. Il ne fait pas du tout partie des consultants qui lisent L’Équipe le matin pour la recracher le soir à l’antenne. Il a ses connaissances, mais, surtout, il vit le foot. C’est un ascète du foot.

Vous ne l’imaginez jamais arrêter ?
Non, il ne faut surtout pas qu’il arrête. Il a toujours considéré que le boulot de sélectionneur était un boulot à temps partiel. Lui, il veut être sur le terrain, tous les matins, avec ses crampons. C’est ce qu’il aime, malgré le fait qu’il a des propositions tout le temps. Pour lui, c’est un autre métier, mais je pense que dans un coin de sa tête, quand il aura fait tout le tour de la question, il prendra peut-être une sélection. Car malgré son âge, Arsène, il est super vert. On n’imagine pas. Les mecs, prenez-le au footing. Il y a un décalage énorme entre le physique qu’il a, mais c’est une barre à mine ! Tu peux taper où tu veux, il est affûté, ça ne fera pas floc-floc. Il adore la bonne bouffe, le bon vin, mais il surveille tout, donc je le vois encore longtemps dans le foot. Je refuse de faire tout pronostic sur son avenir à Arsenal, mais il ne peut pas bouger. Le foot est toute sa vie. Il en parle tellement bien. C’est un prof pour moi. Il m’a tout donné. J’ai appris le football avec lui : comment repérer un bon latéral gauche, la communication entre les joueurs, etc. Je lui dois tout, à Arsène, parce que c’est un mec qui donne sans rien attendre en retour.

Et en dehors du foot ?
Il est incollable sur l’histoire, il lit beaucoup, mais s’intéresse aussi beaucoup à l’économie. L’avenir, l’économie mondiale, tout ça le passionne et il est consulté là-dessus. C’est un dingue de foot, mais il peut parler de tout. Sa force, c’est que publiquement, il ne donne son avis que sur le foot et ne l’ouvre pas sur tout et n’importe quoi. Le rugby le botte grave aussi ! La cohésion d’équipe l’intéresse, le courage. Tant qu’il y a du défi et de la tactique, ça l’intéresse. Ça, c’est Arsène.

Propos recueillis par Maxime Brigand.

C’étaient les invincibles


Il y a un peu plus de douze ans, Arsenal signait la plus belle saison de son histoire. Au terme d’un exercice 2003-04 majuscule, les Gunners grimpent au sommet de la Premier League. Plus que tout, au terme d’un dernier match de championnat face à Leicester, la bande à Wenger termine invaincue. Et les Invincibles sont nés.

Derrière son phrasé laconique, son flegme inébranlable, Arsène Wenger a toujours eu ce rêve. Son rêve, accroché aux chevilles et mûri dans son esprit. Une ambition presque insensée, une idée impensable et une tâche que beaucoup considéraient jusqu’ici « impossible » . C’est la saison parfaite : un titre de champion, sans perdre un seul match, après avoir enfilé la couronne de lauriers sans la moindre défaite à l’extérieur en mai 2002, où l’ensemble du groupe s’était alors courbé devant Robert Pirès, blessé, soulevant le trophée sur le parterre d’Highbury. La Premier League n’avait alors jamais connu ça. « Je savais que j’avais une équipe spéciale en 2003-04 à Arsenal. Mon rêve a toujours été d’arriver à finir une saison sans perdre un match, bien que ce ne soit pas une ambition normale, expliquait avec conviction celui qui fête ses vingt ans de règne chez les Gunners en 2014. Ce qui fait que c’était une aspiration si spéciale, c’est parce que je m’efforçais d’atteindre la perfection. La saison précédant les "Invincibles", j’avais dit à mes joueurs que l’objectif idéal était de terminer une saison en étant invaincus. »


Un vestiaire, une réunion. La pré-saison, l’été 2003. « Essayons d’analyser pourquoi nous avons perdu le championnat. » (Manchester United venait alors de le remporter, ndlr.) Face à Arsène Wenger : des cadres attentifs, dont Martin Keown, qui avait alors pris la parole pour dire le fond de la pensée du groupe à l’entraîneur français. « C’est votre faute. » Réponse de l’Alsacien : « Oui. Je suis prêt à en prendre la responsabilité, mais pourquoi ? » Keown : « Vous avez mis trop de pression sur nous. L’idée de gagner le championnat sans perdre un match représentait trop de pression à assumer. C’est impossible. » Wenger relève la tête : « J’ai dit ça, car je pense que vous pouvez le faire. Mais vous devez réellement le vouloir. Ce serait un accomplissement incroyable d’être la première équipe à faire ça. » Voilà comment est né un rêve devenu réalité le 15 mai 2004. Il fait beau sur Highbury, un peu moins de 40 000 fêtards sont là, et Arsenal vient de récupérer sa couronne de champion en battant Leicester (2-1). Cette fois, Arsène Wenger savoure, il ne voile plus ses émotions. L’exploit est écrit. La quête est enfin accomplie.

Battle of Old Trafford

Plus qu’écrire une page de l’histoire, Arsène Wenger vient surtout de porter à son maximum une révolution entamée depuis huit ans avec son bras armé sur le marché des transferts, David Dein. Sans cette liaison fusionnelle entre un entraîneur rêvé et un vice-président rêveur, les Invincibles n’auraient jamais été. Sauf qu’à l’été 2003, Arsenal est limité financièrement par le projet de construction de son nouveau stade, et l’effectif ne peut qu’être retouché. Tant mieux, Arsène Wenger a souvent avancé par petites touches plutôt qu’à coups de chaussures lustrées dans un vestiaire. Alors, Jens Lehmann arrive avec José Antonio Reyes, puis quelques gosses débarquent (Clichy, Fàbregas). Pirès et Vieira, eux, en profitent pour prolonger leur contrat. La concurrence s’amuse et claque à tout-va, entre les 120 millions de Chelsea (Makelele, Verón, Duff, Crespo, Joe Cole ou encore Mutu) et Manchester United qui peaufine son groupe avec l’intégration de jeunes (Ronaldo, Saha, Howard). Arsenal n’a alors plus perdu la moindre rencontre de championnat depuis le 4 mai 2003 et une défaite à domicile contre Leeds à Highbury (2-3). Puis, l’histoire va toucher à son point de bascule, en septembre, à Old Trafford. Le match est rebaptisé depuis « Battle of Old Trafford » . Une rencontre où les Gunners marchent sur un fil, sont privés d’un captain Vieira excédé par la tête à claques de Van Nistelrooy à qui il cale un coup de pied sur la cuisse, avant d’exploser nerveusement. Le temps additionnel, un penalty obtenu par le vicelard néerlandais, une praline sur la barre et la volonté d’humilier publiquement l’attaquant de United au terme d’un nul (0-0) fondateur.



« Peut-être qu’on ne se doutait pas qu’après ce match nul, on allait être lancés sur une dynamique extraordinaire, mais arriver à faire match nul chez eux, alors qu’ils étaient nos rivaux numéro un dans la course au titre, ça a forcément eu de l’impact, assure Pascal Cygan, alors défenseur d’Arsenal. C’est ce qui a permis d’entrer dans cette folle aventure. » La machine est lancée. Pour ne plus s’arrêter. À partir de janvier 2004, suite à un succès face à Middlesbrough (4-1), Arsenal ne quittera plus son fauteuil. « On avait le sentiment que plus rien ne pouvait nous arriver, poursuit Cygan. On ne pouvait pas perdre. Tout tournait en notre faveur. On avait un groupe de très grande qualité avec des internationaux en poste. » Les Gunners gagnent avec un XI type monstrueux (Lehmann-Cole, Campbell, Touré, Lauren-Vieira, Gilberto-Près, Ljungberg-Bergkamp, Henry) auquel s’ajoute un banc qui balance entre expérience et insouciance (Edu, Parlour, Cygan, Reyes, Wiltord, Clichy, Keown, Aliadière, Kanu). Le groupe vacille parfois, contre United en mars (1-1) ou Liverpool en avril (4-2), mais jamais ne tombe. Jusqu’à faire un bras d’honneur au destin en assurant le troisième titre de champion de l’ère Wenger à White Hart Lane, sur la pelouse du rival honni Tottenham après un nul (2-2).

« Je veux désormais que vous deveniez immortels »

Fauchée dans tous les autres compétitions nationales et en quarts de finale de la Ligue des champions par le Chelsea de Ranieri, l’escouade londonienne n’a plus qu’un seul objectif : être adoubée sans perdre un match. Une prouesse jamais accomplie depuis Preston North End en 1889. « C’était l’un des défis les plus compliqués, expliquait Wenger. Généralement, quand vous êtes champion, la concentration s’en va, tout le monde se relâche et vous perdez le match suivant. Après le titre gagné, j’étais plus stressé lors des derniers matchs. » Arsenal enchaîne alors deux nuls contre Birmingham et Portsmouth avant de battre Fulham et finalement Leicester, le 15 mai 2004, malgré des prestations moins abouties. « C’était un beau Highbury, se souvient l’ancien milieu des Foxes Lilian Nalis, qui évolue alors dans un groupe déjà condamné à la relégation. La gueule du faire-valoir idéal. Pour avoir discuté avec certains joueurs d’Arsenal avant la rencontre, on sentait chez eux une volonté d’écrire une page de l’histoire. Ils n’étaient pas habités d’un gros stress, car le match était largement à leur portée. » Pourtant, Arsenal patauge, se retrouve mené rapidement à la demi-heure de jeu au bout d’un coup de tête de Paul Dickov et les questions fusent dans les esprits. Interrogé en 2014, Gilberto Silva expliquait : « C’était un match assez étrange. C’était comme si chacun dans l’équipe avait perdu de sa force. On n’avait pas d’énergie. » Puis, à la pause, Arsène Wenger se la joue Tony D’Amato : « Je leur ai dit : "Écoutez, nous avons gagné le championnat, je veux désormais que vous deveniez immortels." » Dès le retour des vestiaires, Ashley Cole obtient un penalty. Henry claque son trentième but en championnat (une première pour un joueur d’Arsenal depuis les 33 pions de Ronnie Rooke en 1947-1948, ndlr). Bergkamp offre une dernière parabole superbe à Vieira qui pose le point final. L’histoire vient de s’écrire. Highbury explose sur un tableau unique : 90 points, 26 victoires, 12 nuls, 0 défaite. Arsène Wenger, lui, n’a aujourd’hui plus qu’un souhait. « Je veux encore le faire. » Mais rares sont les hommes qui parviennent à réaliser deux fois leur rêve.

Par Romain Duchâteau.
TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR RD SAUF CEUX D’ARSÈNE WENGER, LAUREN ET GILBERTO SILVA, EXTRAITS DU LIVRE INVINCIBLE D’AMY LAWRENCE.

Wenger vu par...


Emmanuel Petit :
« Arsène a peur de la retraite. C’est une hantise. Le football est un besoin viscéral. C’est plus que de la passion, on peut assimiler ça à une forme de rage. Il a un besoin existentiel de se lever le matin avec cette envie de manager ses hommes, c’est comme une drogue. Demain, il se retrouve au chômage ou il décide de prendre sa retraite, ce serait une vraie mort pour lui. »

Jérémie Aliadière :
« Arsène, c’est la classe. De tout ce que j’ai connu dans le foot, c’est la classe incarnée à tous les niveaux et c’est le premier mot qui me vient à l’esprit. Que ce soit dans la façon de s’exprimer, de manager, d’entraîner. »

Yann Rougier :
« Wenger a presque un rapport neuro-émotionnel avec le joueur, il essaye toujours de comprendre, de discuter, d’aider les gens au niveau professionnel et humain. Il a toujours préféré l’humain au business pur et même parfois aux résultats sportifs. L’humain n’a jamais été négligé par rapport à un résultat sportif. Il a toujours essayé de protéger ses joueurs. »

« Il y a quelque chose ici que vous ne trouverez nulle part ailleurs dans le monde. C’est spécial, ce stade est spécial, son histoire est spéciale.  »


Arsène Wenger

The home of football


Ian Wright aimait s’y mettre en slip devant la fenêtre donnant sur la rue. D’autres préfèrent parler du bois de ses vestiaires, de son odeur particulière et du poids de l’histoire qu’il dégageait. Highbury était un temple sacré. Un lieu de passion, de fièvre et de souffrance. Le 7 mai 2006, ses lumières s’éteignaient définitivement sur la première décennie de l’ère Wenger. Entre changement d’ère, de politique, mais aussi certains sourires.

Ils aimeraient que le temps s’arrête. Au fond, ils savent que plus rien ne sera pareil, alors les deux hommes sont là, assis sur un petit podium, et tentent d’enfermer un maximum de souvenirs sur la scène de ce théâtre à ciel ouvert. « Je dirais que c’est un moment qui me revient en tête une fois toutes les deux semaines. Quand j’étais assis avec Ashley (Cole, ndlr) sur ce petit podium, je savais que je ne reverrais plus ce stade. C’était un jour triste. Je me sentais comme un fan d’Arsenal. Je l’étais devenu. Je comprenais ce que c’était. J’aimais Highbury. Et, ce jour-là, une petite partie de moi s’est éteinte, parce que j'aimais cet endroit. » Thierry Henry était une pièce rare d’une enceinte surnommée modestement « Home of Football » . Le fil était invisible, mais incassable. Au terme d’une dernière course, le maître des lieux avait souhaité se mettre à genoux. Comme une ultime révérence. Henry avait alors pris son temps, reculé encore et encore, histoire de retarder une échéance qui se dessinait comme un crève-cœur, puis avait trompé Mike Pollitt pour la troisième fois de la journée. La dernière image de Thierry Henry à Highbury aura donc été celle-ci. Un triplé et un baiser sur la pelouse. L’attaquant français aimait l’appeler son « jardin » . Le 7 mai 2006, Arsenal clôt sa saison par une victoire éclatante contre Wigan (4-2), boucle son championnat à la quatrième place en passant sur le fil devant Tottenham et ne pense pas encore à sa finale de C1 prévue dix jours plus tard au stade de France. Cela aurait pu être un jour comme un autre, mais tout le monde sait qu’il va falloir déménager. Changer de place l’historique Clock End. Mettre de côté quatre-vingt-treize ans d’histoire. Alors chacun entend profiter jusqu’au bout de cette dernière danse.


« Personne ne voulait quitter le stade, personne ne voulait partir, se remémore, encore mélancolique, Robert Pirès, buteur lors de cette tournée d’adieux. Pour nous, les joueurs, cela a aussi été une journée difficile et très triste. On voulait rester au maximum, en profiter jusqu’au bout. Je me souviens que les trois derniers à avoir quitté la pelouse, c’est Thierry Henry, Ashley Cole et moi. On n’avait pas envie d’y croire. On se disait : "Non mais attends, ce n’est pas possible !" » Autour d’eux, les 38 000 spectateurs tassés dans les gradins arborent fièrement un maillot rouge ou blanc barré de l’inscription « I was there » . Le président de l’association officielle des supporters francophones d’Arsenal, Francis Peyrat, se souvient : « Une, deux heures après le match, les supporters étaient restés dans les tribunes. Le chanteur de The Who, Roger Daltrey, avait participé à la cérémonie, tandis qu’Henry et Wenger se sont vus remettre des prix. Aux abords du stade, les rues étaient toutes fermées. C’était comme une kermesse, mais on était tous à moitié contents, à moitié tristes. Parce que c’était comme quitter sa chambre de gosse. » Comme si tout le monde avait aussi conscience que plus rien ne serait jamais pareil.

« La souffrance de l’échec, l’extase, l’amour, je les devais tous à Highbury. »

« Il y a quelque chose ici que vous ne trouverez nulle part ailleurs dans le monde. C’est spécial, ce stade est spécial, son histoire est spéciale. » Arsène Wenger aimait probablement Highbury plus que n’importe qui. Car il connaissait son atmosphère particulière, le poids de son histoire et l’impact que pouvait avoir la taille réduite du terrain sur le style de jeu de son équipe, qui s’est transformé au moment de se produire sur le pré géant de l’Emirates Stadium. L’histoire cabossée d’Arsenal s’y mêlait, entre l’ivresse, la communion et les déconvenues brutales aussi. Car, au départ, Highbury était le rêve d’un homme. Celui d’Henry Norris, président de Fulham et de Woolwich Arsenal, qui avait décidé de s’investir davantage aux côtés des Gunners après l’échec d’une fusion entre les deux clubs auprès de la Football League au début du siècle dernier. Highbury est né en septembre 1913 sous les dessins d’Archibald Leitch, un architecte également impliqué dans la construction de White Hart Lane, Stamford Bridge, Anfield, Goodison Park, Old Trafford ou encore du Celtic Park. Et le novateur Herbert Chapman a débarqué avec son WM, l’idée du staff technique, de la numérotation des maillots, des crampons en caoutchouc, pour lancer l’histoire de l’écrin. Les 30’s seront ceux d’Arsenal et des idées sagaces de son entraîneur écossais. Il faudra ensuite attendre les seventies pour revoir le club caresser les sommets avec George Graham, Pat Rice et Frank McLintock. Une période durant laquelle le romancier Nick Hornby est tombé amoureux, lui aussi : « À cette époque, le football était ma vie et il ne s’agit pas ici d’une métaphore. Je l’éprouvais dans ma chair : la souffrance de l’échec, l’extase, l’ambition frustrée, l’amour et même l’ennui (la plupart des samedis à vrai dire), ces états d’âme, je les devais tous à Highbury. »


Le temple des grandes histoires

Reste qu’Highbury était aussi un peu plus que ça. On parle là d’un marqueur temporel, un théâtre où ont eu lieu les premières retransmissions radio et TV de l’histoire du foot, où les premiers projecteurs pour jouer en nocturne ont été installés, les premiers écrans géants, où a été tourné l’un des premiers films liés au football en 1939 – The Arsenal Stadium mystery – et où Ali a boxé avec Henry Cooper en mai 66. Sauf que pour ce lieu aussi, le drame d’Hillsborough a eu des conséquences : la restriction à 38 500 places assises en 1993 notamment. « C’était un stade typique à l’anglaise, avec quatre tribunes très proches des joueurs, sans grillages ni barrières et pas de séparation entre les fans des deux équipes, replace Robert Pirès, qui y a cavalé entre 2000 et 2006. Tu sentais que c’était très familial. C’était un stade particulier pour l’atmosphère qui y régnait à chaque match, pour le feeling qu’il y avait entre les fans et les joueurs. » Ce que partage aussi Francis Peyrat. « Pour nous, fans, Highbury était comme un temple. On sentait vraiment une proximité avec les joueurs, on pouvait les entendre parler entre eux sur le terrain. Je me souviens aussi d’un 7-0 contre Everton en mai 2005 où la foule avait été assez hystérique. » Sauf qu’au fil des succès et de la nouvelle politique insufflée avec l’arrivée d’Arsène Wenger en 1996, Arsenal veut grandir et accueillir tout le monde. Voilà comment est né la construction de l’Emirates Stadium en février 2004. L’entraîneur français s’expliquait il y a quelques années : « J’ai réalisé que ce club avait énormément de fans. Aucune entreprise ne peut laisser de côté 30 000 personnes chaque week-end. C’était injuste pour tous ces gens et il fallait bien faire quelque chose de spécial. On l’a fait avec ce nouveau stade. » Avec un nouveau public, plus aseptisé et costumé, mais surtout au terme d’une dernière saison 2005-06 marquée par un maillot grenat magnifique en référence à celui arboré en 1913 par les joueurs du club et le retour au bord de la pelouse de la mascotte David Stacey tiré des années 50. Highbury aura connu 1689 représentations, les Invincibles, des titres et est aujourd’hui un complexe immobilier où Robert Pirès a acheté un appartement. Et le terme de « club » a été remplacé par celui d’ « entreprise » .

Par Romain Duchâteau
TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR RD SAUF CEUX DE THIERRY HENRY, EXTRAITS D’ INVINCIBLE DE AMY LAWRENCE.

Le Foot selon Wenger...


Lors de sa première conférence de presse :
« J’ai essayé de regarder un match de Tottenham à la télévision à l’hôtel hier, mais je me suis endormi. »

À propos de son passage au Japon :
« L’une des choses que j’ai découvertes au Japon, c’est en regardant des matchs de sumo. À la fin, vous ne pouvez jamais dire qui a gagné le combat, qui l’a perdu, parce qu’ils ne montrent jamais leurs émotions, car ça peut embarrasser le perdant. C’est incroyable. C’est pourquoi j'essaie d’enseigner à mon équipe la politesse. Il n’y a qu’ici, en Angleterre, que les gens sortent leur langue quand ils ont gagné. »

À propos de Sir Alex Ferguson :
« Tout le monde pense avoir la plus belle femme à la maison. (...) Ferguson devrait se calmer. Peut-être qu’il se serait mieux senti s’il nous avait mis contre un mur et nous avait tiré dessus. »

À propos du monde du foot :
« Une équipe de football est comme une belle femme. Quand vous oubliez de lui dire, elle oublie qu’elle est belle. »

« Je tournais le dos au banc avant de savoir que c'était moi. J'étais persuadé que j'allais rester sur le terrain.  »


Robert Pirès

Stop the clocks


C'était en 2006. Au sommet, au stade de France, pour soulever ce que les Anglais appellent la « Coupe aux hautes épaules » . Arsenal affrontait Barcelone pour ce que l'Europe du foot proposait de mieux cette année-là. Tout était parfait, jusqu'à cette dix-huitième minute de jeu. Jusqu'à une main de Lehmann dans la patte gauche de Samuel Eto'o. Retour sur la minute la plus cruelle de l'histoire de deux hommes : Jens Lehmann et Robert Pirès. Souvenirs croisés d’un jour où Arsène Wenger n’a fait qu’effleurer son rêve européen.

Il est seul. Absolument tout seul, le regard planté, comme enfoncé dans une pelouse qu'il ne connaît que trop bien. Ce jour-là, et certainement pour la seule fois de sa carrière, il ne détournera pas le regard. Comme pour refuser l'évidence. Thierry Henry reste debout, immobile, aux côtés de son guide. Le père d'une génération qui a perdu le sourire, dans une chemise entrecoupée d'une cravate rouge. Le rouge et le blanc. Les couleurs d'une famille, de sa famille. Celle qu'il rêvait ce soir-là, chez lui à Paris, de porter sur le toit de l'Europe. Avec ceux qu'il appelait affectueusement ses enfants. Arsène Wenger est à côté de son capitaine, face à la tribune présidentielle du stade de France et assiste au soulevé de Carles Puyol. Arsenal vient de perdre une bataille qu'il contrôlait. Henry avait allumé d'entrée par deux cartouches les gants de Víctor Valdés, Sol Campbell avait même ouvert le score d'un coup de crâne. Avant de craquer dans le dernier quart d'heure et après avoir lâché lors du premier. Lors de la dix-huitième minute de cette finale de Ligue des champions 2006 devant près de 80 000 personnes. Le FC Barcelone vient d'être sacré roi d'Europe pour la seconde fois de son histoire. Jens Lehmann, lui, n'a rien vu du sacre.

«  J'aurais dû laisser Eto'o marquer  »

Le gardien allemand des Gunners est assis, dans les couloirs du stade de France. Loin de ses potes, loin de la troupe des Invincibles. « Je pense que c'est le pire moment de ma carrière. De loin. Ce jour-là, j'ai fait une connerie. J'aurais dû laisser Eto'o marquer, ou l'arbitre aurait dû laisser le but du Barça. Personne n'aurait dû être expulsé » , explique aujourd'hui Jens Lehmann. Au cœur de cette action, un homme habillé en noir : Terje Hauge. Et un carton rouge, levé au visage de Lehmann. Quelques instants plus tôt, le gardien d'Arsenal a laissé traîner son bras sur la patte gauche de Samuel Eto'o. Le ballon a continué sa course, Ludovic Giuly a ouvert le score, mais M. Hauge a arrêté l'action. Pour donner un coup franc au Barça et expulser le gardien d'Arsenal en position de dernier défenseur. Lehmann : « Lorsque je repense à notre parcours, je regrette parfois de ne pas avoir pris de buts lors des matchs précédents. Le jour de la finale, je voulais être irréprochable. Mais... » Arsenal se retrouve à dix au bout d'un quart de jeu. Le score est de 0-0. La finale vient de basculer, Arsène Wenger de faire « le choix le plus difficile de sa carrière d'entraîneur » .



Car le coach français doit repenser son dispositif et faire entrer Manuel Almunia. Il faut sacrifier un homme. Ce sera Robert Pirès. « À aucun moment, je ne pense que je vais sortir. Je tournais le dos au banc avant de savoir que c'était moi. J'étais persuadé que j'allais rester sur le terrain. Je crois qu'avec Arsène, sur le moment, on ne s'est même pas regardés » , détaille Pirès. Le Français traverse alors la pelouse, la tête basse et s'installe sur le banc. Un choix impensable, mais une volonté pour Wenger de conserver une assise défensive solide face à un Barça jusqu'ici contrôlé. « On était plus fort que le Barça ce soir-là. Car même à dix, on tenait le match » , lance Lehmann. Arsenal vient alors de terminer quatrième de Premier League et s'apprête à tourner la page sur une génération : celle des Invincibles de 2004, « une génération humainement fantastique » , de Dennis Bergkamp qui va dire au revoir au football, de Campbell et Pirès qui s'en vont et d'Henry qui prépare tranquillement son départ de Londres. « En 2004, on était certainement plus forts, notamment grâce à la présence de Patrick Vieira. Son départ nous a fait mal. Si lui avait été dans l'équipe face à Barcelone, les choses n'auraient sûrement pas été les mêmes. Même si Cesc a bien pris le relais. Entre les deux, la différence, c'est l'expérience » , pose le milieu français.

Les couloirs de Saint-Denis

Sur le plateau final de l'Europe, Arsenal laisse donc passer sa chance. Arsène Wenger aussi. C'était, avec du recul, certainement l'année ou jamais pour l’entraîneur français qui ne reverra plus les sommets avec sa « nouvelle génération » . En privé, l'Alsacien affirme avoir connu la pire soirée de sa carrière ce 17 mai 2006. Pirès aussi. Jens Lehmann, lui, s'excusera « dans la douche auprès de Robert. J'étais déçu pour lui, car je sais ce que représente une finale de Ligue des champions » . La pilule avalée, Terje Hauge concédera même quelque temps après la rencontre être allé trop vite dans sa décision. Sur un instant où tout va trop vite et où tout bascule, Pirès avoue « s'être mis plusieurs fois à la place de Wenger. Il faut faire un choix, savoir lequel et c'est difficile » . Quelques années plus tard, le Barça a remporté trois C1 supplémentaires et casse toujours les dents des Gunners. Arsène Wenger est encore là, repense parfois à ce choix de 2006 avec cette phrase lancée à son ancien joueur : « Si un jour, tu te retrouves entraîneur, tu verras à quel point c'est difficile de prendre une décision comme celle-ci. » Toujours, dix ans après, alors que Pirès annoncera à Wenger son départ pour Villarreal le lendemain de la finale.

Par Maxime Brigand
TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR MB.

Le Foot selon Wenger...


À propos du monde du foot :
« J’ai commencé à être manager à trente-trois ans et parfois, je pensais que je ne pourrais pas survivre. J’étais malade. »

« Je crois que l’esprit d’équipe est un petit peu comme une fleur. Tu dois en prendre soin et regarder son évolution tous les jours, sinon elle va mourir doucement. Mais bien sûr, vous pouvez faire grandir cette fleur, la rendre plus forte et plus belle si vous en prenez soin. »

« Si vous mangez du caviar tous les jours, c’est difficile de se remettre à la charcuterie. » (En 1998, après nul 1-1 contre Middlesbrough.)

« C’est comme avec un enfant qui peut avoir une glace quand il veut. Quand il ne peut soudainement plus l’avoir, il commence à être nerveux et à s’agacer. » (Après la perte de sa place de leader en 2004)

« Religieusement, on dit que Dieu a créé l’homme. Je ne suis qu’un guide. J’essaye de tirer le meilleur des personnes que j’ai en face de moi. Je n’ai rien créé. Je suis un facilitateur de ce qu’il y a de beau dans l’être humain. »

Wenger et paix


C’est probablement sa plus grande force. En vingt ans, Arsène Wenger a d’abord traversé les succès avec distance avant de connaître les tempêtes du poste exposé de manager général d’Arsenal. L’homme a connu les banderoles, les sifflets, les critiques, mais n’a jamais bougé. Et il ne changera pas. Avec, derrière, une certaine idée de l’humanisme et d’un flegme britannique qui a fait de l’entraîneur français un coach à l’approche plus anglaise que française.

Arsène Wenger s’est toujours adapté, sauf une fois. Dès le premier jour, le Français a décidé de s’exprimer en anglais, toujours, histoire de respecter l’institution qui venait de lui mettre la bague au doigt. Sauf qu’il a refusé de le faire comme tous ses prédécesseurs. Lui a décidé d’y ajouter la forme. « On a rapidement compris à qui on avait affaire, même si, au début, on en a rigolé entre nous, se souvient Lee Dixon, qui a connu l’Alsacien à Arsenal jusqu’en 2002. Il ressemblait à un prof d’histoire à l’université, avec son air sérieux, ses lunettes rondes et sa veste avec des coudières en cuir. Jusqu’à présent, j’avais toujours vu mes coachs vêtus d’un survêtement. » Wenger, lui, a décidé de s’imposer le costume et la cravate rouge, couleur Arsenal. Les lunettes ont été rangées, mais le reste n’a pas bougé. Parfois, l’entraîneur français a décidé d’y ajouter une doudoune sans y trouver les poches ou le sens exact de la fermeture éclair. Parfois aussi, il a fait voler des bouteilles d’eau, mais il n’a jamais lâché un mot plus haut que l’autre. Au point d’expliquer un jour être le « paratonnerre de ses joueurs » , ce qui a poussé Wojciech Szczęsny à affirmer qu’ « Arsène Wenger, c’est Dieu » . Publiquement, il n’est jamais touché, toujours confiant, optimiste, et fauche parfois son époque. Sans colère, mais pas forcément sans inquiétude.


Reste qu’Arsène Wenger a toujours eu peur du temps. Il ne vit que pour ce « seul moment de bonheur possible, le présent » . Sa relation à l’horloge est complexe. L’Alsacien refuse de se retourner, il juge que « le passé donne des regrets (...) et le futur des incertitudes » . Voilà pourtant deux décennies qu’il s’amuse à l’étirer, jouer avec, le tester, histoire d’en comprendre les limites et d’en dessiner la raison. « J’ai toujours peur d’être en retard. De ne pas être prêt. De ne pas pouvoir accomplir tout ce que j’ai planifié. Ma relation au temps est angoissante à tous les titres. Remonter le temps, se pencher en arrière est tout aussi vertigineux. Tout d’abord ça fait peur, parce qu’il n’y en a pas autant à venir que de vécu… La seule manière de lutter contre le temps, c’est de ne pas trop regarder derrière soi. Si l’on s’y complaît, c’est angoissant et parfois culpabilisant. » Arsène Wenger a donc décidé de profiter de chaque minute au-delà d’une hygiène de vie irréprochable et passe une quinzaine de minutes par jour sur sa pelouse de Totteridge à marcher, torse nu et pieds nus, et à réfléchir à son rapport à la vie. Un reste de Nagoya, alors que ses seules activités hors foot sont dans la lecture, les documentaires historiques et un intérêt connu pour les débats politiques.


Sauf que le concernant, le temps a été un cadeau. Car on lui en a laissé. Comment ? Pourquoi ? Parce qu’avant de penser à sa réussite personnelle comme peut le faire un José Mourinho, monde opposé de celui dans lequel avance Wenger, le Français ne réussit qu’à travers la réussite des autres. L’exemple de son travail avec Tony Adams, mais plus encore avec Emmanuel Petit est le plus révélateur. « Après mon premier match professionnel à Monaco, Arsène voulait que je me découvre en tant qu’individu. Il m’a dit : "Il faut que tu puisses vivre en fonction de ton âge, de ton époque. Tu es en pleine émancipation, il faut que tu arrives à te découvrir. Je veux que tu sortes, que tu découvres la vie, que tu la regardes du bon côté parce le monde est meilleur quand on sait regarder où la vie est belle. Tous les êtres humains ne sont pas mauvais, donc si tu arrives à t’ouvrir au monde et à la vie, ton monde en sera bonifié et tu atteindras tes objectifs." » Petit vient alors de perdre successivement son meilleur ami, son frère et son grand-père en quelques jours. Arsène Wenger est un humaniste, il ne vit que pour ressortir le bon des individus. C’est ce qui fait sa force. « Lorsqu’on s’est rencontrés, Arsène se rappelait avant tout de ce que j’avais fait contre Arsenal, replace Guillaume Warmuz, passé six mois à Arsenal en 2003. La discussion était avant tout là : comprendre pourquoi, à cette période, je voulais partir de Lens. C’est la dimension humaine de son personnage. Mon seul regret est de ne pas avoir pu lui redonner la monnaie de sa pièce. »


Vingt ans dans un club est aujourd’hui une idée impossible alors que l’Angleterre a accepté de s’ouvrir : un Espagnol et un Portugais règnent aujourd’hui sur Manchester, un Allemand et un Hollandais se partagent la table à Liverpool, un Italien vient d’être champion et un Argentin s’amuse à lui répondre avec l’ennemi Tottenham. Mais au-delà du présent, l’avenir est forcément central, car Wenger sait que ce qui arrive après va « être un choc extrêmement dur. Beaucoup plus dur que lorsque je suis passé de joueur à entraîneur. Il s’agira de passer de l’hyperactivité au vide. (...) Là, si je vous dis, vous n’avez que 24 heures à vivre, vous allez imaginer le couperet qui va vous trancher la gorge – et ce pendant les 24 heures qui vous restent – ou simplement essayer de les vivre pleinement ? C’est la question de la fin de vie en fait. » Une « fin de vie » à laquelle Arsène Wenger ne s’est jamais préparé, au contraire de Ferguson, qui tue son temps entre les canassons et les bons vins. « J’espère pouvoir être autre chose que l’ex-entraîneur d’Arsenal. » Sauf qu’il est aujourd’hui statufié à l’Emirates et qu’il est déjà gravé dans l’histoire. La bouche fermée, les bras croisés et le costume serré. Plus britannique que français. Définitivement.

Par Maxime Brigand
TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR MB, SAUF CEUX DE WENGER TIRÉS D’UNE INTERVIEW DONNÉE AU MAGAZINE SPORT&STYLE EN NOVEMBRE 2015.

Le Foot selon Wenger...


À propos de José Mourinho :
« Quand vous donnez du succès à des gens stupides, cela les rend parfois plus stupides et non plus intelligents. »

À propos des médias :
« Le but des médias est de toujours envisager le pire. Le but du manager est de toujours imaginer le meilleur. (...) Je ne donne pas des coups de pied dans les portes des vestiaires, ni dans les chats, ni même dans les journalistes qui parlent de foot. »

À propos de ses joueurs :
« Nous n’achetons pas de superstars. Nous les faisons. »

« Le véritable caractère des joueurs ne se voit pas dans la vie sociale, mais dans la façon dont ils jouent. Dans ma vie sociale, je peux masquer ma personnalité réelle. »

« Nous n’achetons pas des stars, nous les fabriquons.  »


Arsène Wenger

Wenger, formateur ou développeur ?


« La démarche de tout entraîneur au départ doit être d’éduquer. » Arsène Wenger l’affirme lui-même et c’est une réputation qui l’accompagne toujours aujourd’hui : le coach d’Arsenal est un prospecteur patenté de jeunes talents. Un homme dont la vocation est de transmettre. Encore et encore. Reste que l’image qu’on lui prête est plus ambigüe qu’elle n’y paraît.

Le refrain, presque connu de tous, a parcouru les époques. Comme un slogan qu’on brandit fièrement, qu’on martèle comme une vérité manifeste et indubitable. « Nous n’achetons pas des stars, nous les fabriquons » , a ainsi énoncé un jour Arsène Wenger. Depuis son intronisation à la tête d’Arsenal, le manager alsacien a toujours cultivé cette philosophie. Lancer des jeunes, les faire grandir, les accompagner, les guider, les polir pour en tirer la quintessence. « Il a toujours été très correct et s’est comporté comme un deuxième père. Il s’est vraiment occupé de moi, se remémore aujourd’hui Jérémie Aliadière, arrivé à seize ans à Londres. Il me suivait tous les jours. Dans sa démarche, on a senti qu’il avait une responsabilité envers moi et on en reparle d’ailleurs souvent avec mes parents. Il m’a pris et c’était très sérieux. Il souhaitait m’emmener au plus haut niveau et que je joue avec Arsenal, c’était quelque chose de prévu. C’était comme un engagement pour lui. » Pour Wenger, que les médias britanniques ont pendant un temps affublé du surnom « The Professor » , c’est même là que réside l’essence de son travail : « La plus grande beauté de mon métier, c’est de pouvoir transmettre et influencer la vie des autres. De façon positive. » « Il est très humain. L’humain l’a toujours emporté sur l’intérêt dans sa carrière. Il est très honnête dans sa démarche footballistique » , appuie d’ailleurs Yann Rougier, neuropsychiatre et son ami de longue date. Le coach des Gunners reste dans l’inconscient collectif comme un formateur et un éducateur. En témoignent, par exemple, les sorties remarquées de Patrice Évra qui a, à plusieurs reprises, qualifié ironiquement Arsenal de « centre de formation » et d’équipe uniquement constituée d’ « enfants » . Ainsi, Aliadière a longtemps symbolisé la politique menée sous Wenger où les jeunes étaient recrutés très tôt (Fábregas à Barcelone, Van Persie à Feyenoord, Sagna à Auxerre, Clichy à Cannes, Song à Bastia, Walcott à Southampton etc.). Les exemples sont légion et mettent en lumière un point commun : tous sont arrivés à Arsenal après avoir été formés ailleurs. D’où l’image de club pilleur qui a souvent escorté l’équipe londonienne. Plutôt que de poser les bases, Arsène chercherait avant tout à les développer pour livrer à terme un produit fini. La formation, d’ailleurs, n’a jamais été un domaine où Arsenal excelle. Depuis l’ouverture de l’ère Wenger, Ashley Cole est le seul à avoir été façonné au club avant de s’installer durablement au sein de l’équipe première. Ironie de l’histoire, c’est aussi en Angleterre, ce pays où ses idées novatrices ont bousculé des habitudes bien ancrées, qu’il est devenu en février 2005 le deuxième coach dans l’histoire de la Premier League à aligner une équipe essentiellement composée de joueurs étrangers. Sans aucun Anglais, même sur le banc. « Je ne regarde pas le passeport des gens, je m'intéresse à leur qualité et à leur attitude » , se justifiera-t-il après coup. Parce que, oui, un professeur ne doit jamais être remis en question. Même quand celui-ci cultive les paradoxes.

Par Romain Duchâteau
Propos de Jérémie Aliadière et Yann Rougier recueillis par RD, sauf ceux d’Arsène Wenger tirés de Sport&Style

Le Foot selon Wenger...


À propos des critiques de Platini et Blatter sur l’achat de jeunes joueurs par Arsenal :
« Si vous avez un enfant qui est un bon musicien, quelle sera votre première réaction ? De le mettre dans une bonne école de musique, pas dans une école ordinaire. Alors pourquoi cela ne peut pas se faire dans le foot ? »

À propos de sa gestion financière :
« Ce qui est incroyable dans ma position, c’est que les gens me reprochent de vouloir faire des profits. Les gens qui perdent de l’argent, personne n’en parle. »

À propos du départ de Reyes :
« C’est comme quand vous voulez vous marier avec Miss Monde et qu’elle ne veut pas de vous. Je peux essayer de vous aider, mais si elle ne veut pas, qu’est-ce que je peux faire ? »

Arsène Wenguerre #1 : Le cas Sir Alex Ferguson


Inconnu des Anglais à son arrivée, Arsène Wenger va rapidement entrer dans les foyers du royaume au gré de belles passes d’armes avec son principal concurrent, Sir Alex Ferguson. Critiquant le favoritisme de la FA pour le calendrier de Man United, Arsène se fait immédiatement reprendre par le taulier écossais. « C’est un novice. Il devrait garder ses avis pour le football japonais. » Ça commence bien. La mayonnaise monte peu à peu. En 1999, Wenger refuse de serrer la main de Ferguson. Sur le terrain, les confrontations entre Red Devils et Gunners se tendent de plus en plus (Pat Vieira vs Roy Keane par exemple) et nourrissent la rivalité des boss. En 2002, Sir Alex minimise le doublé des Gunners (Premier League, FA Cup), regrette la froideur de son homologue français aussi – « C’est le seul manager du championnat à ne pas venir boire un verre après la rencontre. Ce serait bien qu’il accepte cette tradition. » –, et ne jalouse pas une équipe d’Arsenal qu’il qualifie de trop athlétique, trop « belliqueuse » . Une attaque esquivée habilement par l’Alsacien : « Chacun pense que la plus belle des femmes est chez soi. » Le climat atteint son pic de chaleur en octobre 2004, lorsque Man United met fin, à Old Trafford, à la série des invincibles Gunners (49 matchs consécutifs sans défaite), et que le retour aux vestiaires accouche d’une part de pizza lancée – par Fàbregas ? – depuis le tunnel sur Alex Ferguson, « la pire chose qu’il m’ait été donné de voir en sport jusque-là » dixit l’agressé. « Je n’attends pas de Wenger qu’il s’excuse. Ce n’est pas le genre du type. » Le technicien français décide alors d’observer un silence radio lorsqu’il s’agit de parler du Manchester United de Sir Alex Ferguson. Wenger a de toute façon du temps à consacrer à un nouvel ennemi, José Mourinho. En 2008, lors du dîner de gala des entraîneurs du championnat anglais, Sir Alex Ferguson et Arsène Wenger apparaissent bien plus apaisés, assis côte à côte sur le podium devant l’assemblée, dans le « respect mutuel » et une « bien meilleure compréhension » , du propre aveu de Wenger, dans un demi-sourire. Arsène offrira une nouvelle preuve de réconciliation en mai 2009, lorsque le Français invitera Ferguson à partager un verre dans les vestiaires de l’Emirates, témoin d’une nette élimination d’Arsenal contre les Red Devils, en demi-finales de Ligue des champions. Depuis, la hache de guerre semble définitivement enterrée, à en croire Guy, le frère d’Arsène Wenger, interrogé par le Telegraph : « Les gens pensent qu’ils se haïssent, mais c’est n’importe quoi. J’étais avec eux pour le dernier match de Ferguson à l’Emirates. Nous avons bu deux bouteilles de Bordeaux après le match. »

Par Ronan Boscher
Propos d’Arsène Wenger et Alex Ferguson issus de conférences de presse.

Arsène Wenguerre #2 : Le cas José Mourinho


Au deuxième semestre 2005, Arsenal n’est plus seul face à Manchester United. La machine Chelsea de José Mourinho contrarie les plans de Wenger, pas très adepte du style de jeu jugé trop restrictif des Blues : « Quand le sport encourage les équipes qui refusent de prendre l’initiative, le sport est en danger. » Quand Wenger est questionné sur le côté trop cosmopolite de ses équipes, il pointe Chelsea du doigt : « Je n’ai pas particulièrement l’impression qu’ils jouent avec plus d’Anglais que nous. Qui ont-ils formé ? Juste un joueur, John Terry. » Lassé des commentaires du Français, le Mou sort alors l’artillerie lourde : « Je pense que Wenger est ce que vous appelez en Angleterre un voyeur. Certains types, quand ils sont chez eux, ont un gros télescope pour voir ce qu’il se passe dans les autres familles. Wenger doit être l’un d’entre eux. C’est une maladie. Il ne fait que parler de Chelsea. » Alors que Wenger agite la menace des avocats pour cette sortie qualifiée d' « irrespectueuse » et « pitoyable » – « Quand vous offrez la gloire à des gens stupides, ça les rend parfois plus stupides et pas plus intelligents. » –, Mourinho en remet une couche : « À Stamford Bridge, nous avons une compilation des citations de M. Wenger des douze derniers mois, à propos du club de Chelsea. Ce n’est pas un dossier de cinq pages, mais de cent vingt pages. » Le dossier du Portugais prendra plus d’épaisseur en dix ans, avec quelques nouvelles sentences définitives – « Arsenal aime pleurer. C’est une tradition. » « Wenger, spécialiste des échecs, parce que huit ans sans gagner de titres, c’est un échec. » « Ce n’est pas si facile de défendre, comme il dit, sinon il n’aurait pas perdu 3-1 à la maison contre Monaco. » –, une confrontation physique de cour d’école en octobre 2014 à Stamford Bridge et une entrée en fonctions du Mou à Manchester United plutôt musclée, en juillet dernier : « Certains entraîneurs n’ont pas remporté un titre en dix ans. Certains n’ont même jamais gagné de titres. J’en ai remporté un il y a un an. Si j’ai beaucoup à prouver, imaginez les autres. Je pourrais concevoir mon job de manière plus défensive, en me disant qu’une place de quatrième et une FA Cup sont le mieux qu’on ait pu faire sur les trois dernières années, mais je ne peux pas. Ce n’est pas dans ma nature. » Coucou Arsène. En septembre dernier, à en croire Marca, Wenger aurait même refusé que Mourinho s'assoit à côté de lui, lors d’une réunion entre coachs au siège de l’UEFA à Nyon.

Déjà paru sur SOFOOT.com

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Rédaction

Ronan Boscher, Maxime Brigand et Romain Duchâteau


Édition

Paul Bemer


Design et coordination technique

Aina Randrianarijaona


Secrétariat de rédaction

Julie Canterranne


Crédits photo


Et la rédaction SO FOOT au Brésil.

Réactions (23)

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par Frenchies il y a 1 mois
Il y a 10 ans, ce monsieur était une référence absolue.
il aurait été plus sage de se retirer au sommet :s

MERCI SO FOOT pour ce bel article !
... ce grand coach l'a pas volé.


On sent qu'une page va et doit se tourner,
et je le verrais bien à L'OL perso :)
par FourFourTwo il y a 1 mois
J'ai bien mis 10 minutes à voir qu'il y avait Christian Vieri sur la photo tout en bas de l'article ! Allez savoir pourquoi !
par Swann Borsellino il y a 1 mois
@FourFourTwo cherche bien et tu verras Veron.
par GENERAL DE GOAL. il y a 1 mois
du bon boulot.Bravo

Pour les 20 ANS,il y a 6 ans de laxisme des dirigeants d'arsenal qui aurait du le virer .

La photo d'eN bas fait office de chute?
par FourFourTwo il y a 1 mois
@Swann Il me semblait bien que c'était lui mais encore une fois, j'avais des difficultés a être sur
par Guiwaz il y a 1 mois
Ca fait du bien des articles de qualité, merci SoFoot.

Frenchies tu mets l'eau à la bouche, c'est vrai qu'il serait bien à l'OL vis à vis de sa philosophie, mais je pense qu'il a trop trempé dans la culture anglo-saxone pour revenir en France.
par Scatos, Portos & Adilramis il y a 1 mois
Il mérite le titre de grand manager, n'en déplaise à certains, malgré les quelques redondances et pseudos turbulences qu'on a pu constater ces dernières années. Et je dis ça sans être un gunners, même si mon premier maillot anglais c'est le JVC.



Merci à Ari de l'avoir demandé.
Parce que c'est vrai qu'on rate souvent des articles intéressants. C'est pour ça qu'on aime SoFoot et qu'on y reste, malgré les news qui zozottent, qui sentent un peu trop le sobizz.

"je m'en vais rattraper mon retard _- ᕕ(ᐛ)ᕗ
par ceddamil il y a 1 mois
Et dire qu'il y a quelques jours ,je me demandais pourquoi on ne faisait pas d'articles sur les 20 ans de Wenger mais bien sur les 40 ans de Ronaldo et les anniversaires de Sheva et Larsonn (avec l'immense respect que j'ai pour ces joueurs évidemment).

Merci SoFoot pour ce si bel article, le fan des Gunners que je suis, salue cela. On peut le critiquer comme on veut, à tort ou à raison, mais l'Arsenal d'aujourd'hui, c'est uniquement lui ! (et merci à David Dein au passage, qui est notre plus grosse perte de ces dix dernières années)
par neal512 il y a 1 mois
Un des meilleurs managers de l'histoire de la premier league, merci pour cet excellent article.
par LeMagicienOz il y a 1 mois
Super Article, merci Sofoot.
par charleybrown il y a 1 mois
CJP se lâche, c'est incroyable :

"Ouais, grave ! (Rires)"
"des matchs de qualifications où on faisait 0-0 avec une équipe qui était nulle."

et le meilleur pour la fin évidemment :

"Il y a un décalage énorme entre le physique qu’il a, mais c’est une barre à mine ! Tu peux taper où tu veux, il est affûté, ça ne fera pas floc-floc."
par GoneNastyGone il y a 1 mois
Elle est belle quand même, cette histoire.

Quiconque a grandi devant sa télé dans les années 2000 avec Highbury et son angle de vue en gardera un souvenir impérissable.

Il faut bien avouer que cette finale de 2006 fut terriblement injuste; c'est la date pivot pour Arsène(al).

Rarement le destin d'un coach aura été confondu à ce point avec son club, pour ça respect éternel.
par Pig Benis il y a 1 mois
Superbe article !!!!
par Phil... il y a 1 mois
Comme d'habitude: superbe dossier.

J'espère que lorsqu'il partira, les plus irréductibles aveugles (qui sont par définition ceux qui ne veulent pas voir) constateront enfin quel entraineur et homme exceptionnel Wenger a été.

Ce qu'Arsène Wenger aura fait avec Arsenal, vraisemblablement plus personne ne l'accomplira jamais dans le football.
par Alchems111 il y a 1 mois
Superbe article! Tres interessant! Merci Sofoot!
par Le raté du siècle il y a 1 mois
J'aurais bien aimé lire un article qui retrace son expérience au Japon. Sinon dossier très intéressant et instructif.
par LaBenj19 il y a 1 mois
Superbe article!
Très bonne idée de sortir Christian Jeanpierre du chapeau. Dommage que Wenger n'ait pas plus donné en tant que commentateur.

Cette finale de 2006, quelle horreur... Le parcours était monstrueux, que des matchs tendus (le péno manqué de Riquelme en demi) pour prendre un rouge rapidement en finale. Et pourtant, on a tenu le Barça. Je me souviens du match monstrueux de Henry qui a fait que bouffé Puyol et Marques. Dommage que la finition n'est pas été au rendez-vous.

Pour les années sans titre, il y a quand même eu des années avec une équipe d'arsenal toute pourrie. Les 4e place était déjà des miracles. Il y a bien une année où l'équipe était très bien partie mais avait explosé en janvier-février.
Sinon quelle purge les Bentner, Denilson, Almunia, Julio Baptista...
par Franz il y a 1 mois
"Match monstrueux d'Henry?"
Il rate un face à face d'entrée de match et il gâche la balle du 2-0.
Quand tu es un buteur, et que tu fais ça en finale de LDC (même avec le CF pour Campbell), désolé mais c'est difficile de dire que tu as été "monstrueux".
Il a pas été bidon, mais tu vas trop loin dans l'adjectif là.
par hmiller il y a 1 mois
Bravo pour ce superbe dossier. J'ai pris mon pied.
par frednorthlondon il y a 1 mois
Maintenant ça prendrait un numéro Sofoot pour parler de celui qui est, finalement peut être le plus grand entraineur français:
Entrepreneur, visionnaire, formateur, bâtisseur, architecte, commercial. Il contribue en même temps que Pool et ManU à l'exportation de la EPL qui en récolte les fruits aujourd'hui, il a construit un stade, une académie, changé le foot anglais à tout jamais.

Non il n'a pas de titre depuis 10 ans, mais il ne sera jamais un homme de résultats et de court terme comme le vulgaire mourinho ou Ancelotti, ou Capello. Il est dans la catégorie et Sacchi, Cruyff, Ferguson et autre visionnaires.

Merci pour ton travail. à la fin de l'année remporte la EPL et prends toi une année sabbatique sur une ile, loin des médias et du foot qui réclamera ton retour.

La brigade Wengerout te regrettera et on passera a Gazidisout, car il est celui qui revoit les ambitions d'arsenal a la baisse
par Omar Listening il y a 1 mois
Quel dossier magnifique effectivement.

Je suis pas objectif sur Arsène, mais il était très très en avance sur son temps.

Globalement, sa vision du manager, à la fois éducateur et qui doit tirer le meilleur de ses hommes, ça ne se verra probablement plus quand on voit vers quoi se dirige le football. Le long terme ne fait plus du tout recette.

C'est assez révélateur d'ailleurs, qu'en 20 ans, pas une seule fois son vestiaire ne s'est retourné contre lui. C'est parce qu'il le leur a toujours rendu, je n'ai pas souvenir de le voir balancer un joueur sous le bus comme tant d'autres ont pu le faire.

Ses défauts, on les connaît, il peut se montrer assez mauvais perdant dans ses déclas, assez dogmatique dans sa conception du jeu, mais en terme de valeurs humaines, c'est un type immense.
par Alain Proviste il y a 1 mois
@ frednorthlondon : Ancelotti, un homme de court terme ??? Il est quand même resté coach du Milan pendant 8 ans, c'est pas vraiment ce que j'appelle du court terme, surtout actuellement !
D'accord pour le reste sinon... et merci à So Foot pour ce beau dossier !
par manutd77 il y a 1 mois
Vraiment là ou ont fait l'éloge de Wenger, on devrait omettre la partie sur son palmarès parce que aussi grandiose que soit son travail ça fausse la note. Pensez y une prochaine fois Sofoot.