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Saint-Étienne - Bayern Munich

40 ans, toujours puceau

Le 12 mai 1976, finale de coupe d'Europe des clubs champions

Sommaire

Il y a 40 ans jour pour jour, les Verts de Dominique Rocheteau, Jacques Santini et des frères Revelli disputaient la finale de la Coupe des clubs champions européens à Glasgow, face au Bayern Munich. De ce match de légende, il ne reste plus aujourd'hui que quelques souvenirs et deux poteaux carrés.

Journal télé du 12 mai 1976

La fiche du match


Mercredi 12 mai 1976 - Coupe d'Europe des clubs champions - Hampden Park (Glasgow)
Finale : Bayern Munich 1-0 ASSE
Spectateurs : 63 269 - Arbitre : M. Palotaï (Hongrie)

Bayern Munich : Maier - Hansen, Schwarzenbeck, Beckenbauer, Horsmann - Durnberger, Roth, Kapellmann, Hoeness, Müller, Rumenigge.
Entraîneur : Dettmar Cramer

ASSE : Ćurković - Janvion, Piazza, Lopez, Repellini - Bathenay, Larqué, Santini - P. Revelli, H. Revelli, Sarramagna (Rocheteau 83e).
Entraîneur : Robert Herbin

Buteur : Roth (57e)
Poteaux carrés : Bathenay (34e), Santini (39e)

12 mai 1976, jamais assez de souvenirs


Si les histoire d'A finissent mal, en général, peut-être était-il nécessaire que cette histoire de l'ASSE ne se finisse pas bien pour qu'elle puisse entrer dans la légende du football moderne. Peut-être que si la bande de Dominique Rocheteau s'était fait écraser, ou avait triomphé largement des Allemands du Bayern Munich, on se souviendrait moins de Hampden Park et de ses poteaux carrés. Mais les faits sont ce qu'ils sont et rien ne pourrait changer l'histoire. Et c'est sans doute mieux comme ça. Parce que partout en France, et plus particulièrement à Saint-Étienne, l'évocation du 12 mai 1976 ravive les souvenirs non seulement d'un match, mais d'une époque entière. L'époque pendant laquelle les Verts marchaient sur la France du football. La glorieuse époque de Dominique Rocheteau, qui, même blessé à la cuisse, pouvait arracher une qualification incroyable face au Dynamo Kiev, pendant la prolongation. Alors oui, les « si » persistent. Et si les si sont à ce point présents à l'évocation de cette finale, c'est qu'aujourd'hui encore, on aimerait refaire le match. Mais avec des « si » et des « peut-être » , on mettrait Glasgow en bouteille.

Blessures, confiance et engouement

Le 7 mai 2012, à quelques jours de la finale tant attendue, l'ASSE reçoit dans son chaudron Nîmes, pour le compte de la 27e journée de première division. Si la victoire est écrasante (5-2), le bilan est lui plus que mitigé. « C'est vrai que sur ce match, on a perdu Christian Synaeghel et Gérard Farison, et Dominique Rocheteau n'était pas en forme non plus  » , se souvient l'un des acteurs de la grande épopée des Verts, Dominique Bathenay. Forcément, les conditions ne sont pas optimales pour préparer une finale de Coupe d'Europe contre l'ogre allemand que représentait le Bayern Munich. Pourtant, les joueurs emmènent dans leurs bagages un bon plein d'enthousiasme. « Il y avait de la confiance. Un peu d'appréhension, c'est normal, c'est une finale. Il fallait être prêt à la minute près, au coup de sifflet, pas une heure avant, pas deux heures après. On avait eu un parcours difficile, on fait tomber un grand d'Europe, le PSV Eindhoven, pour arriver en finale et ça, ça nous avait donné beaucoup de confiance » , se rappelle Dominique Bathenay, 40 ans plus tard.




Au-delà des joueurs, c'est une grande partie de la France qui croyait à l'exploit des Verts. Ils étaient d'ailleurs très nombreux à s'envoler pour l'Alba. « Beaucoup de monde se préparait à aller à Glasgow, par avion, par bateau, par tous les moyens possibles. Il y avait un grand engouement autour de ce match » , explique le milieu de terrain de l'ASSE. Le 12 mai, les rues de Glasgow se remplissent d'un flot vert incroyablement dense qui file doucement de Buchanan Street à Hampden Park. Même les supporters du Celtic en sont impressionnés. « Tout le monde attendait qu'on gagne, même les Écossais étaient derrière nous. » Et puis, parmi les personnes présentes dans les tribunes en bois de Hampden, on retrouve même quelques « célébrités » : Muriel Robin, qui est née à Montbrison, dans la Loire, Bruno Solo, encore tout petit, et peut-être même Julien Clerc, un habitué du Chaudron. « Le stade Geoffroy-Guichard, c'était le Parc des Princes avant l'heure. Beaucoup de monde venait nous voir jouer, beaucoup de célébrités » , précise Dominique Bathenay, qui se souvient de la foule présente à quelques minutes de sa frappe mémorable.

Stupeur et tremblements

Le match, tout le monde le connaît. Minute par minute, même, pour les plus nostalgiques. La légende s'écrit une première fois à la 34e minute. Dominique Bathenay récupère le ballon dans le rond central, s'amuse balle au pied et envoie une minasse pleine barre. Trois minutes seulement avant que la tête de Jacques Santini ne trouve la même barre transversale sur son chemin. La barre carrée, donc. « Voilà, on ne saura jamais ce qui aurait pu se produire, on ne peut même pas dire si on aurait gagné au final ! On aurait pu marquer, puis perdre derrière. Tout était possible. Et si Dominique Rocheteau avait pu jouer, et si on n'avait pas eu tant de blessés, si tout le monde avait été au top... Il y a plein de si ! » , relativise aujourd'hui le premier canonnier des Verts lors de cette rencontre. « Oui, il y avait de la déception. Mais le soir, on a passé un moment avec nos familles, on a bu un petit verre pour nous réconforter, on a relativisé et puis on a retrouvé très vite le moral. On était heureux de voir qu'on avait donné beaucoup de plaisir à beaucoup de gens. »


Une déception vite oubliée. Le lendemain, les Verts défilent sur des Champs-Élysées combles. Parce que quelque part, pour le public français, Dominique Bathenay et sa bande n'ont pas vraiment perdu. « Si on avait perdu trois ou quatre à zéro, on n'en aurait pas tant parlé. On aurait dit : "Voilà, ils sont plus forts." Sauf que là, ils ne l'étaient pas vraiment. Ils n'étaient ni plus forts ni moins forts  » , juge Dominique. Forcément un peu plus forts, ce tout petit peu qui a permis à Roth de marquer et d'offrir la victoire aux siens. Ce tout petit peu qui a béni Sepp Maier, protégé par son ange gardien, sa barre transversale. Ce tout petit peu qui fait qu'aujourd'hui, les Verts de cette époque sont des légendes. Des martyrs du beau jeu, crucifiés sur des poteaux carrés. « Ce qui nous fait chaud au cœur, c'est que cette histoire se perpétue de génération en génération. Tout le monde nous parle non seulement de ce match, mais de cette période. On reste dans la mémoire collective du football, et ça, c'est quelque chose d'important » , conclut Dominique Bathenay.

Par Gabriel Cnudde

Károly Palotai : « J’ai calmé Beckenbauer avec mon allemand »



C’était le 12 mai 1976. Cela fait donc 40 ans que les poteaux, puis les regrets sont carrés. Si la finale de Glasgow, Bayern-Sainté, est aussi mythique, ce n’est pas parce que cela aurait pu, aurait dû, être le premier triomphe français. Ce n’est pas non plus parce qu’il s’agissait là d’une nouvelle défaite face aux Allemands. Ce n’est même pas parce qu’elle est perdue de peu, d’un rien, d’un signe contraire du destin. Non, si la finale de Glasgow est aussi mythique, c’est parce qu’elle a quelque chose de mythologique. Au sens premier, avec ses héros, ses méchants, sa fatalité, ses dieux du football contrariés. Une histoire parfaite, comme le football sait parfois en raconter.

Un conte vert dont l’arbitre de cette rencontre, Károly Palotai, le conservateur du musée des Verts, Philippe Gastal, et l’ange vert, Dominique Rocheteau, se font aujourd’hui les paroliers. Car les poteaux carrés n’en finiront jamais de faire parler.


Vous avez appris la nouvelle via un courrier de l’UEFA. Racontez-nous.
Deux-trois semaines avant la date fatidique, l’UEFA a écrit à la Fédération hongroise de football pour lui annoncer que je serais l’arbitre de la rencontre. Un journaliste dont j’étais proche, István Somos, m’a ensuite relayé l’info. Bien sûr, j’ai accepté avec joie. Une finale de Coupe des clubs champions, ça ne se dirige pas tous les jours ! J’ai joué une demi-finale de C1 avec Györ en 1965 face au Benfica d’Eusébio, je connaissais l’ambiance de ces matchs en tant qu’ex-pro. Du coup, j’étais d’autant plus honoré d’être de la partie, surtout s’agissant de gérer des gars comme Beckenbauer sur le terrain.

D’ailleurs, il paraît que Beckenbauer vous a cherché quelques crosses pendant le match...
Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il avait une sacrée personnalité ! J’étais entre Larqué et lui lorsqu’ils ont échangé les fanions. Et dix minutes avant le début du match, il m’avait reconnu dans les vestiaires au moment où je contrôlais les crampons parce que j’avais arbitré la RFA une fois. Il a un peu râlé au cours de la rencontre et j’ai réglé la situation en me servant de mes notions d’allemand. En fait, j’ai appris la langue lors de mon séjour à Fribourg entre 1956 et 1958, lorsque j’ai suivi mon frère aîné János (gardien de but du Györi ETO FC, ndlr) là-bas. Franz a très bien réagi et il s’est rapidement calmé.

Vous avez consigné tous vos souvenirs d’homme en noir dans un carnet où vous consacrez quand même cinq pages à cette finale de 1976. Ce Saint-Étienne–Bayern vous a sacrément marqué !
Et comment ! J’avais déjà plusieurs matchs de niveau international à mon actif plus quelques dizaines comptant pour le championnat hongrois (215 de 1970 à 1983, ndlr) qui sont tous résumés dans ce carnet, mais celui-là était l’un des meilleurs de toute ma carrière. Du talent et de l’engagement d’un côté comme de l’autre, une organisation impeccable, une ambiance extraordinaire avec 30 000 supporters verts et autant de Munichois qui chantaient à tue-tête depuis leurs tribunes respectives… Quelques détails m’échappent parce que je vieillis, c’est sûr, mais je me souviens de la grande majorité.

Donc forcément de ces fameux « poteaux carrés » sur lesquels ont buté Bathenay et Santini.
Difficile de les oublier ! La question revient à chaque fois sur le tapis, même quarante ans après. Et pour vous répondre, oui, ils n’avaient pas une forme habituelle, mais leur homologation ne faisait aucun doute à mes yeux. Mes deux partenaires et moi-même avons vérifié les poteaux comme de coutume avant n’importe quel match. Nous avons respecté le cadre au pied de la lettre. Par exemple, une partie du terrain avait besoin d’un coup de peinture blanche et nous l’avons signalé aux organisateurs. Les montants, eux, nous paraissaient totalement conformes lorsqu’ils ont été examinés.

Il n’empêche, Hamden Park ressemblait plus à un champ de patates qu’à un billard...
N’exagérons rien, hein. La pluie avait quelque peu compliqué les conditions de jeu, mais pas au point d’empêcher les joueurs d’évoluer correctement sur le terrain ou de nuire au match. Ils devaient juste faire attention aux quelques mottes de gazon qui traînaient de-ci de-là et c’est à peu près tout. La prétendue mauvaise qualité de la pelouse, qui était néanmoins tout à fait acceptable d’après moi, ne m’a en aucun cas perturbé ce soir-là. La fédé écossaise nous avait gentiment accueillis à Glasgow et elle s’était littéralement démenée pour que tout se déroule correctement, sans blessure grave ni incident.

Il n’y a pas eu d’incident à proprement parler, mais une situation assez confuse sur le but de Roth.
Je ne vois pas où est la confusion. Roth a attendu mon signal pour tirer son coup franc et le mur stéphanois était préparé. Ćurković m’a reproché d’avoir ouvert l’angle de tir pour Roth alors qu’on parle d’une simple erreur d’inattention. Et à ce niveau-là, la moindre baisse de vigilance devient dangereuse. Ce genre de « situation » , comme vous dites, fait partie du jeu. Les Stéphanois n’ont pas été suffisamment sur le qui-vive, ils ne se sont pas remobilisés à temps et ont encaissé un but complètement valable. Je comprends la frustration de Ćurković, mais j’assumerai toujours ma décision.

Hors Sainté-Munich, vous avez officié au cours de trois Mondiaux (1974, 1978 et 1982), dont une fois avec Cruyff sur la pelouse (Hollande-Uruguay 74, 2-0). Pas trop intimidant, le « prince d’Amsterdam » ?
Évidemment, ça se voyait qu’il était un leader, un meneur de troupes. On comprend pourquoi il a pu mener cette sensationnelle équipe des Pays-Bas quasiment à lui seul en finale. Cruyff était inégalable. L’ancien joueur qui sommeillait en moi se rendait bien compte de son aisance balle au pied et de son sens du jeu tutoyant les sommets. Beaucoup d’observateurs affirment qu’il avait un sale caractère dès qu’on osait le critiquer ou aller à l’encontre de ses souhaits, mais avec moi, il s’est montré extrêmement agréable, pas embêtant, et acceptait mes verdicts sans rechigner. Même ceux qui le désavantageaient.

Pour finir, votre compatriote Sándor Puhl a bénéficié de vos lumières avant de devenir une icône du sifflet comme Joël Quiniou ou Pierluigi Collina. Comment lui avez-vous mis le pied à l’étrier ?
Après ma retraite, j’ai intégré le conseil arbitral de la fédération hongroise par l’intermédiaire duquel j’ai vu débuter « Sanyi » . C’était en 1984 si ma mémoire est bonne (le 16 septembre en championnat hongrois, ndlr). Je lui ai donné des conseils de base sur l’attitude à adopter avec les joueurs, la manière de couvrir le terrain et au fur et à mesure des matchs, il s’est débrouillé de mieux en mieux jusqu’à ce qu’il soit nommé le meilleur du monde (de 94 à 97 en continu, ndlr), titre qu’il méritait. Maintenant, j’apprécie aussi le boulot de Viktor Kassai. Il a assuré sur le quart de finale retour de C1 Real-Wolfsburg.


Propos recueillis par Joël Le Pavous

Philippe Gastal : « Les Écossais voulaient 40 000 euros pour les poteaux carrés »

Philippe Gastal est le conservateur du musée des Verts, inauguré en décembre 2013. Premier du genre en France, intégré au stade, c’est, comme son nom l’indique, l’endroit où l’on peut retrouver plus de mille objets qui ont fait l’histoire des Verts. Des ballons, maillots, la mercedes d’Ivan Ćurković, et… les fameux poteaux carrés. Monsieur Gastal nous raconte ici leur histoire, à sa façon.

C'est quoi ce continent-là ?


« Les poteaux carrés, une page de l’histoire du football français. Non. Du sport français ! Les poteaux carrés. Ces maudits poteaux carrés, touchés par Bathenay et Santini, le mercredi 12 mai 1976. Malgré la douleur, quel honneur, quel plaisir, quelle fierté de les retrouver ici à Saint-Étienne.

31 mai 1970. J’ai 9 ans et des étoiles plein les yeux. Tel un ange, un parachutiste descend du ciel pour déposer le ballon sur la pelouse. Ça va commencer. J’assiste avec ma famille à mon premier match de football. L’AS Saint-Étienne de Keita, Revelli, Bereta, Bosquier, Carnus, Larqué, Jacquet, tous si élégants dans leurs sweats kaki au liseré bleu-blanc-rouge sur le col, affronte le FC Nantes dans le mythique stade olympique Yves-du-Manoir de Colombes. Une équipe de rêve, pour un match de rêve. Nous l’emportons 5-0. C’est le début de mon histoire d’amour avec l’AS Saint-Étienne. Chaque 31 mai, j’y repense.

Les fameux poteaux carrés au musée

Je m’appelle Philippe Gastal, j’ai un peu vieilli, 55 ans aujourd’hui. Je suis le conservateur-historien de l’AS Saint-Étienne. Nous sommes à quelques jours de commémorer les 40 ans de la finale de la Coupe des clubs champions 1976, qui s’est déroulée à Glasgow entre le Bayern Munich et l’AS Saint-Étienne. Défaite 1-0. Lorsque nous avons eu l’idée de créer ce musée, on s’est dit qu’il serait formidable d’imaginer une scénographie avec, placés à l’intérieur de ces poteaux carrés, les événements qui ont fait la légende des Verts. Un matin, je tombe sur un article relatant l’histoire de ces fameux poteaux et apprends qu’ils sont conservés dans le musée de l’Hampden Park, en Écosse.

J’en informe le président Romeyer. Il était à Glasgow lors de cette finale. « Il faut essayer de racheter ces poteaux carrés » , me lance-t-il enthousiaste. Les tractations peuvent débuter, elles vont durer plusieurs mois. Ces poteaux appartiennent à une dizaine de collectionneurs écossais. Après les avoir exposés dans un pub, ils ont décidé de les renvoyer à l’Hampden Park. Leur racheter ne sera pas facile. Ces poteaux font partie de l’histoire de leur équipe nationale, et Dieu sait si les Britanniques sont conservateurs. Eux, dont la culture footballistique est bien plus développée que la nôtre.

La Mercedes d’Ivan Ćurković

C’est alors que je reçois un appel d’Ivan Ćurković, l’illustre gardien des Verts et vice-président de la Fédération serbe. Sa sélection vient d’affronter l’Écosse et il a demandé à voir les poteaux carrés : « Philippe, je suis à l’Hampden Park. » Il est sur la pelouse, dans les cages où il a pris le but de Franz Roth. Pétrifié, il n’arrive plus à bouger. Le passé le rattrape. Il revit la scène, encore et encore : « Je viens de voir les poteaux carrés ! »
On décide d’envoyer des lettres à cette association de collectionneurs et au président de la Fédération écossaise. On avance palier par palier. 40 000 euros, c’est leur prix de départ. Ils doivent se dire : « Ces poteaux ont une valeur pour les Français, surtout pour les Stéphanois. » Attachés à ces poteaux oui, mais pas fous pour autant. Ivan me dit que si l’un est à peu près en bon état, l’autre est abîmé. On demande des photos, on négocie, difficilement. Mais mon tempérament auvergnat n’a pas à rougir face aux Écossais. 20 000 euros. C’est la somme que nous déboursons finalement. Cela peut paraître cher, mais par rapport à ce que cela représente… et puis, c’est la pièce la plus visitée du musée des Verts. »

Propos recueillis par Flavien Bories.

« Les poteaux carrés, une page de l’histoire du football français. Non. Du sport français! »


Philippe Gastal, conservateur du musée des Verts.

Dominique Rocheteau : « Les poteaux carrés ? Ce n’était pas important »


Pourquoi Saint-Étienne dominait à ce point le football français ?
On était en avance sur les autres clubs français à tous les niveaux, l’organisation, le sérieux, mais aussi parce que de grands entraîneurs sont passés avant : Jean Snella, Albert Batteux, c’était toute l’histoire du club. Une grande rigueur. Robert Herbin a amené sa personnalité et beaucoup de travail. Et puis des joueurs qui ont grandi ensemble qui se connaissaient bien, qui étaient en osmose. Des joueurs qui étaient bien ensemble.

Un ange passe.


En quart de finale de la Coupe des clubs champions 76 contre le Dynamo Kiev, vous perdez en quarts 2-0 à l’aller, au retour vous revenez à 2-2 sur l’ensemble des deux matchs, et là, blessé, vous marquez le but du 3-2. Racontez-moi.
La solidarité de l’équipe et l’ambiance du Chaudron. C’était fabuleux, une soirée de Coupe d’Europe. On était portés. On avait aussi des certitudes. Il fallait venir nous battre à Geoffroy-Guichard. On avait déjà fait des exploits. Dans le championnat de France, c’était difficile de nous battre. Comme les grandes équipes actuelles. Je ne veux pas comparer, mais le Bayern, Barcelone, il faut aller les battre chez eux. On était costauds. Ce jour-là, on a eu de la chance, enfin. Il y a l’action où Blokhine part seul au but avec Onischenko. Il veut faire un dribble, mais Lopez récupère le ballon. S’il marque là, c’est fini, le match est fini. Sur l’action, Revelli marque, 1-0. Larqué ensuite. 2-0. Il y a prolongation. J’avais une contracture à un mollet avant le match. J’ai pu jouer, mais je pouvais à peine courir. Je boitais, mais tu trouves des ressources pour aller chercher un résultat et on arrive à se dépasser, c’est ce qui a fait notre force. C’est vrai que lorsque j’ai marqué après j’ai oublié la douleur, je suis parti en courant, c’était marrant.

De l’après-match, vous dites : « J’avais envie de me retrouver seul à écouter de la musique après le match contre Kiev. C'était étrange d'être en pleine campagne après une soirée comme celle-là. Je me demandais même si le match avait eu lieu. Je me suis passé le film dans ma tête, allongé par terre, le casque stéréo sur les oreilles... »
Après le match, c’était la folie dans Saint-Étienne. C’était la fête partout. Certains joueurs sont allés dîner ensemble. Moi, j’avais envie… il y avait tellement de choses, de folie que j’avais envie de partir tout seul. Ma famille, mes amis étaient là, mais je voulais aller dans mon chalet à Saint-Héand à 20 km d’ici dans la montagne. J’aimais écouter de la musique pour me détendre.




En demies, vous vous blessez face au PSV. J’ai lu que vous aviez pleuré lorsque vous avez su que vous n’alliez pas jouer la finale.
Je ne sais pas si j’ai pleuré. Oui, j’étais très déçu, frustré, j’avais fait toute la saison. Je me blesse un mois avant la finale, à la fin du match d’Eindhoven où on se qualifie pour la finale. Là je me dis, je suis blessé, à la cuisse. J’avais un mois pour me reposer, me soigner. Je pensais quand même faire cette finale. Je m’entraîne et sens toujours cette douleur. Une semaine avant avec Robert Herbin, on décide que je ne jouerai pas, mais serai quand même dans le groupe. Ainsi, il était possible que j'entre. On me fait une piqûre pour endormir la douleur dans la cuisse, ce n’était pas l’idéal, mais bon, j’ai pu jouer 7/8 minutes.

Justement, vous faites une super entrée…
(Il coupe) Je ne sentais plus la douleur, mais si on avait égalisé, je ne sais pas si j’aurais pu disputer la prolongation.

Les supporters stéphanois sont sans doute frustrés de ne pas vous voir entrer plus tôt. Il manquait du tranchant sur le front de l’attaque.
Oui, j’étais frustré, mais à 20 ans, je me disais que des finales, j’en jouerais peut-être d’autre, mais en fait non.

Comment avez-vous vécu le mythe autour des poteaux carrés ?
Ça, ce n’était pas important. C’est entré dans la légende, c’est tout.

Je vous cite : « Je me suis posé beaucoup de questions sur cette foule des Champs-Élysées, après Glasgow, sur son besoin de nous voir, de nous toucher, d’arracher une signature. On en revient à un problème de société. »
Maintenant, après coup, les gens s’identifiaient. On ne savait pas tout ce qui se passait autour. Mais à l’époque, j’ai trouvé ça démesuré, un peu trop démesuré. Mais bon aujourd’hui, quand on y pense, pourquoi pas. Je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait autant de monde sur les Champs-Élysées, on avait perdu…

Quand je regarde vos interviews TV de l’époque, je vous sens oppressé.
(Rires) Ah oui. Je ne devais pas être bien. On avait perdu, je n’avais pas joué, j’étais un peu frustré. Le lendemain, je vois ça, on descend les Champs-Élysées, je n’avais pas envie. J’étais dans une petite voiture avec Dominique Bathenay. Il y avait des gens qui s’agglutinaient. On est arrivés à l’Élysée, on avait été invités par Giscard d’Estaing. La voiture était cabossée de toute part. C’était un peu trop. Après, on est parti en avion à Saint-Étienne, il y avait pas mal de monde. Ensuite, on est allés au stade où tous nos supporters voulaient nous fêter. Il y avait une communion, c’était sympa.



En 79, Georges Peyroche, l’entraîneur du jeune PSG vous contacte et vous propose le poste de numéro 9.
Il y avait le fait de venir jouer à Paris, même si le Paris de l’époque n’était pas celui d’aujourd’hui. C’était un jeune club en devenir et j’aimais bien l’entraîneur Peyroche. Quand il m’a dit qu’il voulait me faire jouer avant-centre, j’en avais envie. Je suis parti. Avec Saint-Étienne je venais de passer une saison difficile. Il y avait eu l’arrivée de Michel Platini, de Johnny Rep, il y avait beaucoup d’ambitions. Malheureusement, on n’est pas champions, on fait une saison en demi-teinte. J’ai cette possibilité, on ne me retient pas trop ici. Au fur et à mesure, peut-être qu’on cherche à… C’est la fin d’une génération. Ça fait 8 ans que je suis là. Certains sont partis avant moi, comme Piazza, Bathenay, Jeanvion.

On ne vous sentait pas bien la dernière année. Un truc s’était cassé.
Oui, je pense aussi. Mais j’étais content de l’arrivée de Michel Platini que je connaissais, on a fait des bons matchs au début, comme à Marseille, mais après, ça s’est un peu calmé, on n’a pas fait une super saison. Et puis, j’avais peut-être besoin de changer. C’était lourd à porter, tout ce qu’il s’était passé à Saint-Étienne. La vie parisienne m’attirait. Être un peu plus tranquille.

Pourquoi le PSG et pas l’étranger ?
Alors, il paraît qu’après la grande année 75/76, le Real Madrid avait fait des propositions, était passé par le club. Mais j’avais 4 ans de contrat, je n’ai pas pu partir. Pourquoi le PSG ? Parce qu'à l’époque, nous, les joueurs français, ne partions pas trop. Il n’y avait pas l’arrêt Bosman. On ne s’expatriait pas trop. Didier Six, Michel Platini l’ont fait.

Vous auriez aimé ?
Oui, j’aurais aimé partir en Angleterre.

Un club en particulier ?
Liverpool. En plus on a joué contre eux, la ville des Beatles…

Quel est votre plus beau souvenir avec Paris ?
Les finales, la Coupe de France, les matchs au Parc des Princes, je le connaissais bien. Que ce soit avec l’équipe de France ou avec le Paris Saint-Germain, j’adorais ce stade. Et puis j’ai joué avec de bons joueurs, Safet Sušić, Mustapha Dahleb… J’ai vraiment des bons souvenirs.

Le titre avec Gérard Houllier ?
Oui, bien sûr, je l’avais oublié, le titre de champion. Après, les titres de champion, j’en ai connu avec Saint-Étienne, moi ce que j’aimais, c’était les finales, sur un match. Une finale, c’est autre chose.

Il y en a une qui vous a marqué plus qu’une autre…
Oui, je n’aime pas trop en parler ici parce que ça les a marqués, celle que j’ai gagnée avec Paris Saint-Germain contre Saint-Étienne. C’est le premier titre de Paris. Je marque dans les dernières minutes, le but de l’égalisation.

Vous avez ressenti quelque chose ?
Jouer contre Saint-Étienne, c’était compliqué. Mais quand tu es dans le match, tu joues pour ton équipe… J’étais quand même content d’avoir gagné.



Qu’est-ce que le maillot de l’équipe de France représente pour vous ?
Énormément, beaucoup. J’ai commencé en Bleu avec l’équipe de France junior. Je l’ai porté pas mal de fois. À 20 ans, Ștefan Kovács me sélectionne. Après, j’ai fait 10 ans de carrière en équipe de France. J’ai arrêté à 31/32 ans. On faisait moins de matchs que maintenant, c’est pour ça que je n’ai que 49 sélections. Moi, l’équipe de France… c’est l’Euro en 84 bien sûr, c’était bien. Je l’ai un peu raté parce que je n’ai pas beaucoup joué. Je revenais de blessure. Les Coupes du monde, ça a été de grands moments pour moi. J’ai eu la chance d’en jouer trois dans des pays de football : Argentine, Mexique et Espagne. C’était de grands moments.

Lors de la saison 75-76, dans un match contre Leeds, vous vous illustrez en marquant deux buts. Ștefan Kovács, le sélectionneur de l’époque, vous dit à la fin du match : « On se voit en sélection, hein petit ? » Ce sera votre première.
Oui, j’avais joué trois ou quatre matchs avec Saint-Étienne en championnat. J’étais en pleine forme. Il était venu voir un match et des joueurs et, à la fin de la rencontre, il me croise et il me dit à bientôt. Dix jours après, j’étais sélectionné en équipe de France.

Qu’avez-vous ressenti ?
Il y avait l’insouciance, mais j’étais content. On a joué les premiers matchs de début de saison contre des grands clubs au Parc des Princes. On a affronté le Real Madrid, ça ne comptait pas comme une sélection, mais j’avais marqué. J’étais arrivé, on était quatre ou cinq Stéphanois à l’époque.

Avant la Coupe du monde 78 en Argentine, vous vous prononcez pour un boycott.
Non. J’avais reçu beaucoup de lettres pour le boycott parce que les journalistes savaient que j’étais engagé politiquement. Que je donnais mon avis parfois, mais je ne me suis jamais prononcé pour le boycott. J’avais fait des déclarations sur ce qui se passait en Argentine, sur la junte militaire, mais j’avais dit qu’au contraire qu’il fallait y aller pour faire quelque chose là-bas. Et une fois là-bas, on a essayé de sensibiliser, de mobiliser, faire quelque chose, mais comme on a été éliminés rapidement…

Qu’est-ce que vous auriez voulu faire ?
On voulait faire un peu comme les Néerlandais en finale. Mais il y avait aussi le fait que la presse et les médias sportifs, ce n’est pas pour critiquer, mais ils ne parlaient pas trop de ce qui se passait là-bas. Alors qu’il y avait la junte militaire, des assassinats. J’avais rencontré des étudiants, je m’en rappelle, ça c’était après, parce qu’on était en cercle fermé. On était dans l’hôtel en vase clos. On n'a rien fait de spécial malheureusement.

Avec l’instrumentalisation du foot par les politiques, l’argent. Où sont les « valeurs » du foot ?
Les valeurs restent sur le terrain. Le football reste un spectacle, on voit des beaux matchs, des beaux joueurs quand même. Maintenant, c’est le sport business. Même aux Jeux olympiques, il ne faut pas se leurrer. Les vraies valeurs, on les retrouve dans le sport amateur et des jeunes. Mais au niveau pro, il y a tellement d’intérêts en jeu…


1er avril 1976 : Quand Rocheteau fait croire qu'il va à Angoulême


Quinze buts en 49 sélections. Vous avez des regrets ?
J’aurais pu marquer plus de buts bien sûr, mais je n’ai pas de regrets. Il y a cette demi-finale à Séville où on aurait dû aller en finale. Ne pas avoir disputé de finale de Coupe du monde, c’est un regret. À 10 minutes, un quart d’heure, on menait, on était proche. C’était un match que je ne voulais pas regarder, puis je l’ai revu, il n’y a pas si longtemps. Finalement, ça reste un bon souvenir quand même. C’était un match fabuleux qui restera dans la mémoire des gens. À part les blessures qui ont fait que je n’ai pas pu disputer certains matchs, je n’ai pas de regrets, car j’ai eu beaucoup chance de jouer avec une grande génération, des grands joueurs, Michel Platini, Giresse.

Vous avez ressenti quelque chose à l’annonce du décès de Johan Cruyff ?
Comme la mort de grands personnages. Je ne veux pas comparer, mais Cruyff a été une idole… comme la mort de Mandela. Je suis triste, car c’est des gens qui m’ont marqué, que j’ai beaucoup apprécié. Cruyff, c’était mon enfance. J’étais un peu plus jeune que lui. C’est ce qui m’a fait aimer le foot, de regarder des joueurs comme Pelé, Cruyff… Et puis, j’ai eu la chance de le rencontrer. Si je devais parler d’une idole dans le foot, c’est Cruyff.

Qu’est-ce qui vous plaisait chez lui ?
Sa façon de jouer, ses grandes envolées, un créateur, une certaine liberté sur le terrain. Un grand joueur.

Propos recueillis par Flavien Bories.

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Rédaction

Flavien Bories, Gabriel Cnudde et Joël Le Pavous


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Crédits photo

Réactions (3)

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par ZizouGabor il y a 6 moiss
Par contre depuis 1976, le Bayern s'est bien goinfré ...
par holden il y a 6 moiss
La bise à So Foot pour cette merveille.
par @n@tole il y a 6 moiss
Attention souvenir perso. Inutile de me pourrir sur le mode "nous raconte pas ta life", z'avez cas pas lire mon com - J'avais 12 ans, on était partis avec mon école parisienne en classe de mer à Concarneau. Le matin du match, les profs nous annoncent que finalement il n'y aura pas quartier libre, nous allons tous ensemble à une soirée folklorique bretonne. Quasi émeute, on râle, on fait du chahut, on négocie, on menace mais rien n'y fait. Le soir venu, sous un grand chapiteau, on mate les danseurs en costume faire des rondes en se tenant par le petit doigt. À l'autre bout du chapiteau, en face, un gars d'une autre classe a un transistor, il écoute le match en douce du mieux qu'il peut (pas d'écouteurs à l'époque). Les rumeurs les plus folles nous parviennent. Les Verts ont marqué! Les boches ont égalisé! Puis 2-1, 3-1... jusqu'à 5-1, j'y ai cru. A 6-1 j'ai douté. Mais à la fin j'étais sûr qu'on avait gagné! On n'a appris la vérité que le lendemain!