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  1. // Enquête sur les terrains synthétiques

Vers un problème de « synthé » publique ?

L'enquête de So Foot sur la dangerosité supposée des terrains synthétiques provoque de nombreuses réactions à tous les niveaux : des utilisateurs aux politiques...

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Avant novembre dernier, Gilles Beaufils ne s'était jamais inquiété de la dangerosité des terrains de sport synthétiques. Il en avait même commandé un pour le village dont il est maire depuis cinq mandats, Moyon, dans la Manche. L'élu a regretté sa décision un matin en ouvrant son journal local. Un article y relayait les révélations de So Foot au sujet des petites billes noires des synthés, qui polluent l'environnement et pourraient menacer notre santé selon de nombreux scientifiques. « Ça m'a beaucoup inquiété, j'ai découpé l'article et j'ai interrogé notre architecte et le constructeur du sol. Ils m'assurent que leurs produits ne sont pas dangereux, qu'ils sont aux normes. Je vais essayer de vérifier ce qu'ils disent. S'il y a le moindre doute, on va tout faire pour trouver une alternative » , détaille-t-il.


Gilles Beaufils a peu de chance d'obtenir gain de cause. Le terrain est déjà commandé pour le printemps, et les professionnels avec qui il a signé des contrats lui assurent qu'il ferait mieux d'arrêter de se prendre la tête. Françoise Cartron, sénatrice de Gironde, décrypte : « La situation de ce maire est très révélatrice de ce qui se passe en France. Le rapport de force lui est complètement défavorable. On a des professionnels qui soutiennent les terrains synthétiques, c'est leur droit, mais ils ne devraient pas retirer aux élus locaux le droit de poser des questions. Moi-même, j'ai alerté pendant des années en tant qu'élue locale sans être écoutée par les gens du milieu, qui me répondaient avec l'air de dire "De quoi elle se mêle celle-là !" » Élue municipale à Nantes (Loire Atlantique), Catherine Bassani-Pillot confirme : « Il y a eu un gros travail de séduction des vendeurs de terrain auprès des collectivités et des présidents de clubs, pour dire qu'il fallait des terrains comme ça, que c'est la modernité, que ça allait résoudre plein de problèmes. » Les deux élues ont écrit, comme d'autres parlementaires, à la ministre des Sports pour obtenir des réponses scientifiques indépendantes sur le sujet. Laura Flessel pourrait s'exprimer en retour en début d'année prochaine.

L'équivalent du caoutchouc de 35 000 pneus


En attendant, même preuves à l'appui, bon courage pour tenter d'exprimer une voix discordante au sujet des synthétiques. Voisin d'un terrain de foot synthétique dans la petite ville d'Ecully (Rhône), le retraité François Fleurette se plaint depuis 2013 des fortes odeurs de pneu qui parviennent jusque chez lui. Il a d'abord épluché les dossiers disponibles, et découvert ainsi les quantités hallucinantes de granulés déversés sur le terrain qui jouxte sa maison : l'équivalent du caoutchouc contenu dans 35 000 pneus ! Il a attaqué la mairie en justice et obtenu qu'un laboratoire vienne effectuer des prélèvements gazeux sur place. Avec des résultats inquiétants : « Le laboratoire a décelé des composés soufrés à l’origine des odeurs, mais aussi des substances identifiées comme perturbateur endocrinien*...  » Mais cela sera très probablement insuffisant pour faire supprimer le terrain : « C'est à nous de démontrer qu'il y a un danger, et c'est très compliqué. Tout le monde me dit que les normes sont respectées, le maire me demande de cesser de le harceler. Le problème, c'est que les normes utilisées concernent la qualité de jeu et l'intégrité physique des joueurs, mais pas les substances chimiques en lien avec leur santé. J'ai 68 ans, je sais qu'il me reste une vingtaine d'années à vivre dans cette maison, et je sais aussi que le terrain de foot ne sera pas vraiment foutu avant ça. Je vais devoir vivre avec. »

Sa seule victoire : le maître d'œuvre du terrain lui a confié avoir pris conscience des risques potentiels des synthés. Ce professionnel du stade de foot conseillerait maintenant aux élus d'utiliser des remplissages en liège. Car oui, rappelons-le, des alternatives existent. Leur inconvénient ? Elles coûtent 20 à 25% plus cher. Un prix que très peu de gens sont prêts à payer, tant pis pour les risques sanitaires et environnementaux.


Les situations vécues par Gilles Beaufils et François Fleurette risquent de se répéter. Car depuis la publication de notre enquête, de nombreux spécialistes et élus locaux en appellent au principe de précaution, notamment à Nantes, Poitiers, Paris, en Seine-Saint-Denis ou encore en Gironde. Leur idée : cesser de construire ou de rénover des terrains synthétiques avec des granulats de pneus usagés tant que l'on ne sera pas sûr qu'il n'y a aucun risque. Certes, ces élus sont souvent minoritaires, et le principe de précaution a peu de chance d'être appliqué dans la plupart des villes et départements français. Mais leur coup de gueule a suscité, enfin, des réactions. Elles sont très intéressantes, puisqu'elles permettent de voir qui protège les synthés.

En off, Laura Flessel a rassuré une parlementaire fin novembre en affirmant que « tous les terrains respectent les normes » . Après un échange avec le ministère des Sports, l'association nationale des élus en charge du sport (ANDES) concluait de son côté quelques jours plus tard : « Les enquêtes américaines à l’origine de cette actualité relayée dans la presse datent de plusieurs années et ne sont donc pas récentes. » Encore quelques jours et le directeur général adjoint du service Sports de la ville de Bordeaux, interrogé par Rue89 Bordeaux, assurait : « Aucune étude scientifique digne de ce nom ne montre de liens avérés entre cancers et pelouses synthétiques. Il s’agit surtout de rumeurs collectives qui poussent le principe de précaution dans un ultra-précautionnisme.  » La Fédération française de football (FFF) envoyait elle ses éléments de langage à toutes les ligues : « De nombreuses études ont été réalisées. Aucune ne conclut à un risque. »

Ces études que les élus ne veulent pas voir


Toutes ces affirmations sont fausses. De très nombreuses études menées sur ces granulats ont de quoi inquiéter. En voici quelques-unes :

  • En 2013, le journal néerlandais Chemosphere trouvait de « hautes concentrations de produits chimiques toxiques » dans des granulés issus de pneus recyclés. Les auteurs exhortaient les autorités à se préoccuper du sujet.

  • En 2014, une étude menée à l'université de Yale trouvait une vingtaine de substances cancérigènes dans quelques échantillons. Quelques mois plus tard, un papier de la revue Environmental & analytical Toxicology démontrait que «  des PAH (les hydrocarbures aromatiques polycycliques, une substance hautement toxique, polluante et persistante, ndlr) sont en permanence relâchés par les granulés issus de pneus broyés » .

  • Ajoutons à cette liste l'étude à paraître en début d'année prochaine, menée par les équipes du biochimiste et spécialiste de santé environnementale à l’université de Yale Vasilis Vasiliou, dont nous révélions les conclusions inquiétantes dans notre numéro de novembre dernier. Ces chercheurs ont fait l'inventaire des substances nocives contenues dans ces petites billes noires, en utilisant notamment un programme informatique prédictif appelé ADMET Predictor. Pas moins de 190 substances répondaient aux critères de seuil indiquant un potentiel cancérogène.

    On a ensuite épluché un autre argument, retrouvé presque mot pour mot dans trois textes : un courrier adressé à la direction de la rédaction de So Foot par le Syndicat national du caoutchouc et des polymères (si si, ça existe), une tribune de l'autorité scientifique du Synthetic Turf Council (le principal lobby du synthétique), et une interview du maire adjoint aux sports de Cherbourg-Octeville dans Ouest France début décembre après le conseil communal. On le résumera ainsi : les autorités sanitaires internationales auraient clos le sujet, en disant que tout va bien.

    Mais au moins trois groupes de scientifiques contestent cette vision des faits. C'est le cas par exemple d'Andrew Watterson, directeur de recherche spécialiste de santé publique à l'université écossaise de Stirling. Il a fait, avec son équipe en septembre 2017, l'inventaire et l'analyse des études scientifiques et avis officiels sur le sujet. Il rappelle d'abord que les avis rendus par les autorités sanitaires européennes et américaines - notamment ceux cités dans le courrier envoyé au boss de So Foot par le syndicat du caoutchouc – « recommandent de mener des contrôles plus sévères à la lumière des lacunes existantes en matière de données scientifiques et des erreurs présentes dans les études de référence sur le sujet » . On a connu plus rassurant.

    Pour le savoir, il faut lire ces rapports. Ce que la plupart des élus reprenant les arguments des industriels n'ont visiblement pas fait... Dommage, ils auraient ainsi découvert que l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) – dont la mission est d'évaluer les risques liés aux substances chimiques et de contribuer à garantir un niveau élevé de protection de la santé humaine et de l'environnement - recommande à tous les propriétaires et managers de terrains de « mesurer les concentrations de substances inquiétantes, notamment les « PAH » (la substance hautement toxique dont on vous parlait un peu plus haut, ndlr), dans leurs terrains et de rendre ces informations accessibles et compréhensibles à toutes les personnes intéressées » . On n'a jamais vu d'infos sur le sujet dans les vestiaires de foot. Vous, oui ? L'ECHA insiste aussi sur la nécessité de bien ventiler les terrains indoor ou, encore, demande aux responsables d'alerter les joueurs sur certaines règles de sécurité (porter des vêtements amples, ne pas manger sur le terrain, etc). Ça non plus, on ne l'a jamais vu.

    Des études scientifiques manipulées ?


    Pire, ces avis déjà peu rassurants ne tiennent compte que d'une partie seulement de la dangerosité de ce matériau. Dans notre numéro de novembre, nous révélions que la France s'est contentée d'une étude partielle et très ancienne pour autoriser les granulés de pneus usés sur ces terrains. Dans son étude à paraître, Vasilis Vasiliou démontre que plusieurs substances cancérogènes ont été négligées par les autorités sanitaires américaines et européennes dans leurs avis. Andrew Watterson a fait de même pour l'avis de l'Institut national de santé publique néérlandais ou encore pour celui son équivalent pour l'État de Washington.

    Et ils ne sont pas seuls. Il y a quelques semaines, l'institut indépendant américain EHHI (Environment and Human Health Inc) s'est penché sur les études scientifiques le plus souvent présentées comme rassurantes par les industriels. Il y a relevé de nombreuses erreurs. Ces études n'ont soit pas pris en compte toutes les voies d'exposition à la fois (inhalation, ingestion et exposition de la peau), soit pas examiné comment les températures élevées observées sur gazons synthétiques peuvent augmenter l'exposition aux produits chimiques, soit les deux. Dernier point soulevé par l'ensemble des scientifiques que l'on vient de mentionner (Andrew Watterson, Vasilis Vasiliou et les membres de l'EHHI) : aucune étude n'analyse l'effet cumulatif des nombreuses substances contenues dans ces granulés. Or on sait qu'une substance peut ne pas avoir d'effet nocif si elle est seule, mais devenir toxique au côté d'un métal ou d'une autre substance. « Il faudrait réaliser une étude épidémiologique de grande ampleur sur l'ensemble des personnes qui ont joué sur ces terrains. Et il ne faut pas se concentrer seulement sur le cancer. Tout le monde parle de cancer au sujet de ces terrains et de ces granulés, mais nous nous inquiétons aussi pour l'asthme, des réactions allergiques et beaucoup de maladies en fait » , lance Vasilis Vasiliou.

    Plus gênant encore, ces études scientifiques rassurantes sont presque toujours produites ou financées par des industriels du milieu. Une coïncidence que dénonce Vasilis Vasiliou : «  Une grande partie des études affirmant qu'il n'y a pas de risques viennent de l'industrie. Pour nous, elles ne sont pas suffisantes. » La stratégie qui consiste à produire des études scientifiques complaisantes pour noyer la vérité scientifique a été étudiée de manière passionnante par le journaliste Stéphane Foucart dans son livre La fabrique du mensonge, Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger, à propos de l’amiante, du gaz de schiste, des pesticides et des perturbateurs endocriniens. Pourra-t-on bientôt ajouter les synthés à cette liste ? Salmaan Inayat-Hussain, toxicologue, spécialiste des mécanismes de toxicité, dresse une solution simple : « L'Organisation mondiale de la santé est très claire, il faut chercher des alternatives plus sûres dans ce genre de situation. Et pour les terrains synthétiques, les alternatives existent. » Rappelons-le encore une fois, le seul inconvénient de ces alternatives, c'est qu'elles coûtent un peu plus cher. Pourquoi diable ne sont-elles pas privilégiées ?

    « Nous nous inquiétons aussi pour l'asthme, des réactions allergiques et beaucoup de maladies en fait... » Vasilis Vasiliou, biochimiste

    Grand connaisseur des déchets et auteur d'un livre passionnant, Homo detritus Critique de la société du déchet, le sociologue Baptiste Monsaingeon livre cette explication : «  D'une part, la valorisation des déchets est fortement encouragée par les autorités publiques, ensuite les producteurs de pneus ont tout intérêt à remettre en circulation un produit qui était jusque-là un déchet, enfin, entre deux devis tous les gestionnaires vont privilégier le moins coûteux. (Ndlr, à ce titre, nos confrères de 20minutes ont démontré que les synthés peuvent se révéler beaucoup plus coûteux que prévu, notamment en entretien.) Face à ce pragmatisme économique, les opposants ont la charge de l'administration de la preuve, alors que c'est extrêmement compliqué de prouver un lien de cause à effet entre une substance et une maladie.  » Et le sociologue de lâcher cette prévision déprimante : « Je suis convaincu de la dangerosité de ces produits, mais je suis convaincu aussi qu'il faudra du temps, qu'il faudra que le mal ait lieu pour que l'on commence à prouver cette dangerosité. Pensez au cas de l'amiante, il a fallu des années et des années pour prouver la dangerosité de ces matériaux et pour mettre en œuvre l'énorme usine à gaz nécessaire à faire machine arrière. »

    Quelles solutions ?


    Ces granulés polluent aussi l'environnement de manière massive, nous l'avons démontré dans notre enquête de novembre. Souvenez-vous, on parlait d'au minimum plusieurs milliers de tonnes de vieux pneus broyés qui s’échappent dans l'environnement depuis ces terrains chaque année en France. Visiblement tout le monde s'en fout, à commencer par le lobby du caoutchouc qui n'a même pas pris la peine de répondre sur ce point. La situation est aberrante : une fois utilisé, un pneu devient un déchet devant la loi, et il est obligatoire de le confier à des organismes agréés. Autre solution : le broyer pour le vendre à des gens qui vont le répandre sur des terrains de sport où il pourra polluer tranquillement. Voilà, voilà.

    Les terrains synthétiques chez les filles sont très répandus aux US.
    Que faire, dès lors ? Aux Pays-Bas, des citoyens tentent de faire interdire l'utilisation de granulés. Ils ont déposé une plainte arguant du fait que ce matériau devrait être reconnu comme illégal. Luuk Boogert, le procureur du bureau néerlandais de la criminalité environnementale, a été interrogé sur ce sujet par le magazine d'investigation Zembla. Il a commenté ainsi cette procédure : «  Le plus souvent, dans des cas comme ceux-ci, nous voyons que les déchets ont été insuffisamment traités ou n'ont pas été traités du tout et pourtant il sont mis sur le marché en tant que produit. Ce sont donc des procédés illégaux, qui engendrent beaucoup d'argent puisque votre profit est double : vous économisez sur les coûts du traitement des déchets et vous vendez ces déchets comme un produit. C'est en plus une concurrence déloyale qui va miner le système conçu par le gouvernement pour réutiliser et recycler les déchets aussi soigneusement que possible. »

    « Tout le monde me dit que les normes sont respectées, le maire me demande de cesser de le harceler. » François, qui habite près d'un synthétique

    Certains malades nous ont contactés après avoir lu notre enquête. C'est le cas de Bruno, frappé par un sarcome au pied qui lui a valu une amputation. Il nous disait ceci, par mail : « Depuis, ma maladie, je me demande comment j’ai pu chopé ce truc. Nous jouons depuis bien longtemps sur des terrains synthétiques. Vous allez peut-être pouvoir m’en dire un peu plus.  » Impossible pour nous, bien sûr, de savoir s'il y a ou non un lien entre sa maladie et sa pratique du sport sur synthé. Quand on a posé la question à Vasilis Vasiliou, il a dressé le même constat, mais a ajouté : « Dites aux malades de se réunir et d'entrer en contact avec des scientifiques, ou avec Amy Griffin (coach et ancienne championne du monde de foot, Amy Griffin tient une liste des malades déclarés en Amérique du Nord). C'est la chose la plus utile que vous pouvez faire actuellement. » D'ailleurs, si vous êtes concernés, nous vous proposons de nous écrire à cette adresse :
    billesnoires@sofoot.com.



    Par Thibaut Schepman * Les perturbateurs endocriniens sont des substances chimiques capables même à très faible dose d’interférer avec le système hormonal, avec des effets nocifs sur la reproduction, la croissance, le développement ou le métabolisme.

    Crédits photo: Icon Sport et Mark Bonica