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Supporters, votre langage est surveillé

Voilà une nouveauté dont les championnats de France se seraient bien passés. À Nancy, Brest, Monaco ou encore Strasbourg, les arbitres ont interrompu les matchs à la suite des injures venues des tribunes. Si chaque cas s’avère différent, se pose l’éternelle question des limites politiques ou juridiques de la passion et de la liberté d’expression des virages populaires.

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Vingt-huitième minute à la Meinau. Sous un soleil alsacien de plomb, l’homme en noir stoppe quelques secondes la rencontre entre le Racing et le Stade rennais. Des « arbitre enculé » auraient plu du kop ciel et bleu. Immédiatement, le parcage breton reprend la ritournelle, en guise de solidarité avec leurs homologues, puis c'est une bronca collective venant de tout le stade qui explose. La scène est explicite et démontre toute l'incompréhension et le blocage autour d’une procédure jamais expliquée et qui semble saugrenue pour les habitués des gradins.


De la première à Nancy il y a dix jours, à ce week-end aux trois coins de l'Hexagone (Brest, Monaco puis Strasbourg), à chaque fois le même cérémonial : des chants aux contenus divers, une annonce du speaker, un arbitre qui interrompt le programme comme à l'époque de la censure, des joueurs qui patientent, des entraîneurs qui s'agitent, un calme relatif qui s'installe, et souvent une reprise des mêmes refrains. Parce que personne dans ces virages ne voit exactement où est le mal. Ou justement, chacun sait où veut en venir la Ligue, alors on appuie une nouvelle fois sur le champignon pour continuer cette provoc. Les Angevins ont testé les limites, avec une banderole destinée à Stéphanie Frappart ( « "Arbitre enculée", est-ce homophobe pour une femme ? » ) puis rapidement retirée, alors que le CUP s'est réjoui de remettre une couche ce dimanche au Parc en prime time.


Déjà le tube de l'été


Avec le traditionnel « Supporters ≠ criminels » , les banderoles contre les interdictions de déplacement et les chants « liberté pour les ultras » , les virages peuvent donc rajouter un nouveau gimmick à leur répertoire, qui cette fois illustre le trou béant qui se crée entre les institutions et les spectateurs du ballon rond. Ces situations sont en tout cas appelées à se multiplier. Que ce soit du côté de la LFP ou du ministère, la consigne semble bel et bien de ne plus laisser passer ces outrances. Après Nancy en Ligue 2, c’est donc désormais la Ligue 1 qui sert d’exemple. Brest a inauguré cette nouvelle habitude, avec des insultes adressées à la LFP, puis ensuite Monaco où l’arbitre en a brandi la menace si les chants contre lui continuaient. En face, les supporters, par exemple nancéiens, se réclament du « folklore » et du langage courant, refusant toute accusation d’homophobie.


Bref, contrairement au racisme, souvent assumé, il ne serait ici question que d’argot, sans aucune arrière-pensée discriminatoire. On vise les fans adverses ou la Ligue, pas les gays. Du côté des clubs, les réactions sont encore marquées par la confusion. Olivier Dall’Oglio, le coach finistérien, en est presque arrivé à souhaiter que les « tribunes se nettoient petit à petit » . On préférera retenir les paroles de son capitaine, Mathias Autret, plus sceptique devant ces nouvelles mesures : « Je ne suis pas convaincu que ce soit la bonne solution. Ils font comme ils veulent : s'ils veulent arrêter le match pour ça, ils vont arrêter des matchs tous les week-ends. (...) Rendre les tribunes moins grossières ? Ils n'y arriveront pas. (...) Je ne suis pas pour, s'ils pouvaient éviter de chanter des grossièretés, ce serait évidemment bien, notamment pour les enfants. Mais on ne changera pas les stades comme ça. » Pour sa part, le capitaine nîmois Renaud Ripart, sommé par l’arbitre d’aller parler à ses supporters pour qu’ils cessent, n’a pas caché sa « surprise » devant cette sollicitation. Ce qui lui a valu un tweet vengeur de Yoann Lemaire, en pointe sur la lutte contre l’homophobie : « Rappelle-toi qu’il existe des lois. »

Le meilleur moyen de lutter contre l'homophobie, vraiment ?


Le sujet est délicat, sinon casse-gueule. Personne n’a envie de se retrouver à défendre l’indéfendable : les cris de singes, heureusement assez rares en France, ou bien les invectives homophobes qui sont trop souvent devenues la ponctuation de certains kops. On comprend qu’il s’avère alors difficile pour les personnes LGBT de se sentir à leur aise dans des stades où elles sont sans cesse dénigrées. On a entendu de plus beaux refrains au Vélodrome que « c’est à Paris qu’est né le Sida » . Il y avait plus subtil pour tacler Neymar que ce que l’on a pu voir du côté d'Auteuil.


D’où vient ce sentiment de malaise ? Tout d’abord du fait que, pour le moment, il s’agit surtout de protéger la Ligue du football professionnel, visée dans la plupart des cas. Le contentieux qui l’oppose aux supporters et ultras est ancien et surtout a peu de rapport avec l’homophobie. Si les instances du foot voulaient s’attaquer à ce dernier fléau, il faudrait faire plus, bien plus, et surtout de la pédagogie, ce que demandent vraiment les associations de lutte contre l’homophobie présentes sur le terrain et peu satisfaites par la séquence actuelle, après des décennies d’inaction ou de complaisance.




Au-delà, la manière d’amener le sujet ou les déclarations de la ministre des Sports ont surtout procuré le sentiment de vouloir censurer, voire humilier une ferveur populaire, jusque dans son droit au parjure. Comment défendre un foot populaire, un engouement et une communion autour d’un club et de ses couleurs – le business en a aussi besoin, ne soyons pas naïfs -, si dans le même temps, des autorités morales édictent un petit missel ou autre petit livre rouge avec son vocabulaire autorisé. Ceux qui vendent ou survendent la violence symbolique des Classico pour rentabiliser leurs droits télé nous expliqueront à quel moment il faut juste consommer, sans démesure. De plus, l’univers du foot saturé de sexisme et d’homophobie ne se limite pas aux gradins et aux gredins qui les peuplent. Demandez aux sections féminines qui se battent pour des créneaux d’entraînement, aux Bleues déplacées à Clairefontaine pour cause de « vrai » match des garçons, demandez aux joueurs qui taisent leur orientation sexuelle sous pression de leur employeur, agent ou sponsor...


Le droit n’est pas la morale. Et si le foot doit former des citoyens, la République suppose une sorte de démocratie qui sache écouter autant que dialoguer, y compris quand cela fait mal. Et certainement pas donner l’impression d’utiliser des justes causes pour cogner toujours les mêmes enfants turbulents et souvent malpolis. Quid du rap, des coachs en conférence de presse ou d'une classe politique qui s’autorise bien des dérapages ? Doit-on parler d’impunité ? Faut-il tout mettre sur le même plan sans distinguer les nuances ? Et si tout le monde comprend où se situent l’homophobie et le racisme, où débute cette fameuse vulgarité dont on commence à nous rebattre les oreilles ? Toujours est-il qu'on joue désormais la 68e minute à la Meinau, le Racing perd 2-0 - malgré un péno accordé par cette saleté de VAR -, le kop chante, parfois à l’unisson des visiteurs. Il faudra peut-être entendre également ces voix-là...



Par Nicolas Kssis-Martov, à Strasbourg
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