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Rakitić, la tête au carreau

Né en Suisse, finalement devenu international croate par évidence et grâce aux mots trouvés par Slaven Bilić il y a une dizaine d'années, Ivan Rakitić fêtera dimanche, à Moscou, sa 99e cape internationale. Le dernier coup de pinceau sur un tableau déjà radieux.

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Tout le reste ne compte plus. Avant de filer dans la nuit de Moscou, vendredi soir, Ivan Rakitić a prévenu : « J’ai lu que cette finale serait mon soixante-et-onzième match de la saison, oui. Mais j’ai encore de l’énergie, aucun problème. » Puis, les yeux du milieu croate ont commencé à briller : « C’est le plus grand match de notre vie. On va se battre les uns pour les autres, on va tout donner. On veut quitter le terrain la tête haute et pouvoir dire qu’on a tout donné. (...) S’il faut que je joue arrière droit, je suis prêt à le faire. S’il faut que je m’installe à côté du coach, je suis prêt à le faire. Je suis prêt à tout. » Tout pour ça : une finale de Coupe du monde, la première de l’histoire de la Croatie, pays sorti de la guerre il y a vingt-trois ans maintenant, la compétition comme représentation suprême du savoir-faire sportif national, le col ultime d’une nation pour qui le foot aura été un ciment identitaire, à la fin des années 1990. En 1998 précisément, lorsque Miroslav Blažević emmena une génération de héros sur le podium du Mondial français. L’histoire est connue, débattue au pays depuis « vingt ans » , mais vient aujourd’hui de passer à la trappe. Rakitić a de nouveau confirmé la chose : « On a fait des cauchemars des deux buts de Lilian Thuram, mais il faut dépasser ça. Ils ont gagné ce tournoi, je les félicite, ils l’ont mérité. Mais on veut gagner dimanche. C’est du passé, oublions, et ça sera un autre match. »

Mystère sentimental


Il y a vingt ans, Ivan Rakitić n’avait pas le droit de parler : un ordre du père, Luka, ancien milieu défensif, numéro quatre en permanence scotché sur le dos. « On pourra discuter après. Pour le moment, regarde le match. » Rakitić a dix ans et est un gamin de Möhlin, en Suisse. La famille – un père croate, une mère croate originaire de Bosnie-Herzégovine – s’y est installée avec l’aide du chef de la police locale, également à la barre du club de foot du village. Voilà comment tout a commencé et comment Rakitić a développé ce qu’il décrit aujourd’hui comme un « sentiment difficile à décrire avec des mots » : le secret du football croate réside dans ce mystère sentimental. Ce qu’il se passe actuellement en Russie dépasse de loin le foot, c’est autre chose, une histoire nationale et de la fierté nationale. Contrairement à certains de ses partenaires, Ivan Rakitić a pris le train en marche : il ne découvrira la Croatie que plusieurs années après la guerre, découvrant avant tout le pays via les histoires qu’on lui raconte. Le foot est aussi arrivé à cette période, son père lui offrant son premier maillot de la sélection à l’occasion de la Coupe du monde 1998. La suite a déjà été dépliée à mille reprises : un début de carrière en Suisse, au FC Bâle, quelques sélections dans les catégories de jeunes de la Nati (dont quatre avec les Espoirs) et la décision de finalement jouer pour la Croatie à partir de septembre 2007, Slaven Bilić réussissant à trouver les mots pour le convaincre.

« Rendre la planète heureuse »


À l’époque, la nouvelle n’a fait rire personne en Suisse. Facile à comprendre : à 30 ans, Rakitić, ancien architecte éphémère, est l’un des meilleurs milieux du monde et sans aucun doute l’un des tout meilleurs de ce Mondial. Zlatko Dalić, le sélectionneur des Vatreni, estime même que son cerveau traverse le « meilleur moment de sa carrière » . Là aussi, il est difficile d’affirmer le contraire, Ivan Rakitić formant avec Luka Modrić la plus belle paire de blonds de la planète : une unité que les Bleus devront à tout prix casser pour faire dérailler la machine croate. Il en faut beaucoup pour y arriver, le premier ayant disputé sa demi-finale contre l’Angleterre avec 39 de fièvre et répétant vendredi sa fierté de voir « des millions de personnes derrière la Croatie. J’ai le sentiment qu’il y aura même des centaines de millions de personnes qui seront derrière nous dimanche. J’ai reçu des messages d’Espagne, d’Argentine, d’Allemagne, des quatre coins du monde. C’est fantastique. Ce qui me rend heureux, c’est que les gens disent qu’ils fêteront nos buts comme ceux de leur équipe nationale. Ça montre qu’on mérite d’être ici et j’espère qu’on rendra la planète heureuse. » C’est le principal danger : ces types se sentent portés par un destin presque mystique et semblent imperméables à toute forme de pression. Rakitić en est la représentation et il faut le comprendre. Cette finale a la gueule d’un dernier baroud international pour un joueur qui fêtera, au milieu de sa clique d’éternels (Modrić, Lovren, Perišić, Mandžukić, Subašić), dimanche, à Moscou, sa 99e sélection. Prêt ? « Prêt. »








Par Maxime Brigand, à Moscou
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