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Les yeux noirs de Pep Guardiola

Cette semaine, Guardiola a parlé d’indépendance et d’injustice. Et - chose rarissime chez le plus grand entraîneur du monde et peut-être aussi le plus rationnel -, il semble avoir fait la preuve d’un cruel manque de clairvoyance tactique.

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Les mains sur les hanches et la mine des soirs de défaite, Pep Guardiola est apparu les traits marqués et les yeux noirs lundi après-midi dans une vidéo publié par Tsunami D, organisation indépendantiste contestant la décision du Tribunal suprême espagnol condamnant les instigateurs du référendum illégal du 1er octobre 2017 à de lourdes peines de prison ferme. Enregistré en anglais sous-titré en espagnol et en catalan, il y prend la défense de ses camarades Oriol Junqueras (ancien vice-président de la Genéralitat : 25 ans demandés par le parquet, 13 ans de prison obtenus pour sédition et malversation) et Carles Puigdemont (ancien président en fuite à l’étranger : réactivation de son mandat d’arrêt international) en contestant publiquement la sentence de la plus haute juridiction du pays en ces termes : « L’Espagne est en train de vivre une dérive autoritaire qui utilise la législation anti-terroriste pour criminaliser la dissidence. » Puis, récitant manifestement un texte écrit par un autre, Pep en appelle à la « communauté internationale » exigeant d’elle qu’elle se « positionne clairement en faveur de la résolution de ce conflit » .

La faim dans le monde : pour ou contre ?


Admettons d’abord que si ces mots ne sont pas nouveaux tant sa participation active au mouvement indépendantiste est connue (et ancienne), son engagement en faveur - pour une fois chez les sportifs - d’une cause inconfortable à défendre (quelle est la valeur si ce n’est anecdotique d’un engagement contre une cause - le racisme, la faim dans le monde - que personne ne défend sous nos cieux ?), en l’espèce l’indépendance de la Catalogne, cet engagement politique semble, à première vue au moins, plutôt rafraîchissant.


Non, ce qui interpelle ici n’est pas l’engagement, mais la manière expéditive de celui-ci. Le visage ombrageux de 2019 est familier. Malgré les effets de l’âge et les rides qui creusent des sillons grands comme des surfaces de réparation, on reconnaît sur ce visage l’intelligence qui en 2011, affrontant José Mourinho, Madrid et le corps arbitral tout entier dans une salle de presse bondée, avait eu à l’époque le génie de la formule et de la situation. Son rival était le «  puto amo  » et, dans un mémorable éclat de voix, Pep refusait de jouer au plus habile en conférence de presse. En 2011, il avait ainsi été admiré en Espagne et ailleurs pour sa capacité à civiliser le débat, à le rendre à nouveau compréhensible, rationnel, humain. L’intelligence avait éclairé le jeu et les visages et c’était à Pep qu’on le devait.

Tocqueville, Rousseau et Guardiola


Mais en 2019, c’est tout le contraire. Son adversaire est maintenant « l’État espagnol » - euphémisme courant dans les milieux indépendantistes catalans et sous-entendant l’oppression dont la Catalogne serait victime. Aveuglé par la colère et sans manifester par conséquent la moindre réserve ni prudence quant à l’appréciation de la nature des faits reprochés, il omet par conséquent de souligner la relative clémence des juges au regard des crimes invoqués (le crime le plus grave - la rébellion - n’a pas été retenu et le régime de la peine sera largement aménagé). Et, ce qui est peut-être plus surprenant pour quiconque admire le raffinement habituel de ses projets de jeu, Pep fait preuve d’une étonnante désinvolture à l’égard de concepts politiques complexes et largement étudiés par une longue tradition de philosophes, juristes et politologues. La mesure et la rigueur qu’il manifestait à l’égard de l’histoire du football semble lui être complètement étrangère au moment de parler politique.


Car réduire comme il le fait la « démocratie » à une affaire de « majorité » , de « vote » ou de « référendums populaires » c’est oublier Tocqueville, Constant, Kelsen, Montesquieu ou Rousseau. C’est oublier que si le jeu a son histoire, la démocratie espagnole aussi. Celui qui répète à l’envi qu’il n’a jamais rien inventé et se contente de s’intéresser à l’histoire de son jeu et de sa discipline, s’affranchit de toute prudence quand il investit le champ politique. Étrange licence aux regrettables conséquences.

Fifty-fifty


Cette curieuse omission de la part de leur ambassadeur le plus paradoxal explique les rapports contradictoires qu’entretiennent les Espagnols avec Guardiola (ou « les citoyens de l’État espagnol » avec « l’entraîneur catalan » , selon d’où viennent les attaques) au point que ce désamour mériterait à lui seul un dictionnaire amoureux. Rappelons seulement le statut paradoxal de cet homme qui, avec son Barça, avait donné à une nation entière un style reconnaissable entre mille (le jeu espagnol), mais qui à l’extérieur de celle-ci, au moindre micro tendu, se disait tout sauf espagnol, tout sauf centraliste. Même avec Cruyff, son père dans le football, l’homme qui avait fait de Barcelone la capitale mondiale de la tactique tout en refusant obstinément d’apprendre le catalan, Pep entretenait ce curieux désaccord stratégique. JC l’évoquait dans ses mémoires publiées en 2016 : « La situation aujourd’hui c’est fifty-fifty. En cas de sécession, on va donc être obligé de diviser le pays. Vous êtes sûrs que c’est ce que vous voulez ? »

L’Espagne des évêques et du football


Les plus agacés lui ont rappelé par la voix de Paco Gonzalez, narrateur historique des succès de la Roja, quelques minutes avant un Suède-Espagne décisif pour la qualification à l’Euro (oui, la vie politique espagnole est ainsi faite qu’on peut être sans problème commentateur de football et en même temps directeur d’une radio appartenant à la confédération épiscopale espagnole), donc le commentateur historique de l’Espagne du toque regrette la « diffamation » et constate qu’on n’a jamais entendu Pep défendre la liberté d’expression « des 2000 travailleurs morts sur les chantiers de la Coupe du monde 2022 » et encore moins combattre la législation discriminatoire envers les femmes dans son refuge qatari. D’autres ajoutent non sans ironie que s’il peut enregistrer et diffuser ce genre de vidéo indépendantiste sans risquer d’être inquiété par une justice supposément aux ordres des politiques, c’est précisément que l’État espagnol - en dépit de ses imperfections - est très loin d’être un État autoritariste.

Par Thibaud Leplat
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