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Ferland, c'est les autres

Avant lui, il y a eu Bernard, Benjamin, Roger, Étienne et même Nampalys. On pensait le jeu terminé. C'était avant que Ferland Mendy ne fracasse la Ligue 2 et la Ligue 1 en l'espace de trois ans, ne rentre en équipe de France, et ne soit en passe de devenir le plus célèbre de ses homonymes. Car, contrairement à lui, aucun n'a signé au Real Madrid à 25 ans, aucun n'a réappris à marcher à 14, et aucun n'avait autant d'amour pour les conneries. Et heureusement, d'ailleurs.

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Dans une carrière de femme de ménage, il arrive parfois de retrouver des chaussettes collées au plafond. Et ce jour-là, elles étaient bleu ciel. Au début, l’odeur de chicha l’avait distraite, si bien que l’employée ne les avait pas tout de suite remarquées en pénétrant dans la chambre. Puis, elles apparurent, là-haut, pendues la tête en bas comme un paresseux sur sa branche, les fibres coincées dans la bouche d’aération. Muettes. Évidemment, elles étaient incapables de dire qui les avaient placées là, les chaussettes ne parlent pas. La question du pourquoi, la femme l’avait rapidement comprise. Fumée légère, narguilé allongé sur la moquette et, surtout, alarme incendie hurlante : quelqu’un avait fumé dans cette chambre, et quelqu’un avait essayé de le cacher. Comme on lui avait appris à faire, elle le signala dans la foulée à la direction de l’hôtel qui l’employait. Et comme on avait appris aux dirigeants de cet hôtel à faire, ils se chargèrent de trouver les occupants de la chambre. Rapidement, on trouva les noms des deux coupables : Dylan Louiserre et Ferland Mendy.


« Ça a été la goutte de trop, confie aujourd’hui Mathieu Duhamel, présent au Touquet ce jour de juillet 2016, à l’occasion du stage de préparation organisé par le club du Havre. Bob Bradley (entraîneur cette année-là) ne les aimait déjà pas trop à cause de leurs problèmes de comportement, et il les a exclus. » Quelques jours plus tard, le 12 août, Louiserre est prêté un an à Avranches. Et Grégoire Puel, également coéquipier au HAC à l'époque, évoque la « transformation » qui s’est ensuivit pour l’autre membre du duo : « Quand je suis rentré du stage, Ferland n’était plus du tout le même. Il avait dû réfléchir, se poser les bonnes questions.
« La chicha, ça a été la goutte de trop. » Mathieu Duhamel
Il s’était repris en main. L’année suivante, je l’ai trouvé méconnaissable. Impressionnant physiquement, techniquement, il voyait le jeu comme personne. Il était plus d’un cran au-dessus de tout le monde.
 » Et surtout, enfin à la hauteur de la réputation qu’on lui collait au derrière depuis son arrivée. Car la trajectoire de Ferland Mendy fourmille de dérapages enfantins, de légèreté, de provocations à tendance je-m'en-foutiste. Puni pour avoir fumé dans une chambre d’hôtel et piètrement tenté de le masquer, il aura fallu le déclic d’une exclusion pour lui faire prendre conscience qu’il était temps de changer. Reste un mystère : comment était-on remonté aussi vite jusqu’à lui ? Ce que Ferland Mendy mit quelques jours à comprendre, c’est qu’il n’avait pas oublié n’importe quelles chaussettes. C’était celles d’entraînement, marquées du sigle du HAC. Comme quoi, parfois, les chaussettes peuvent parler.

Hanche tendre et tête de bois

À ceux que cela étonne : elles sont parfois même plus loquaces que les humains, secret des Dieux oblige. Et à vrai dire, on aura rarement vu ça. La vie de Ferland Mendy est un puzzle à trous que ses proches ne peuvent remplir, pour la simple raison qu’ils n’ont pas le droit de parler. La période actuelle, pour le latéral gauche de Zinédine Zidane, est cruciale. Pas question donc de laisser cousins ou amis d’enfance envoyer valser la danseuse en racontant sa jeunesse, de quoi se demander s’il n’y aurait pas un peu de poussière sous le tapis que personne n’aurait pour l’instant remarqué. «  Non  » de Marc Gomis, son cousin. «  Non  » d’Abdoulaye Dembélé, autre ami d’enfance. «  Non  » d’Yvan Le Mée, son agent. Tous seraient soumis à l’aval de l’équipe de communication du joueur, qui ne l’a évidemment jamais donné. Étonnant... Bah alors, on planque un truc, Ferland ?



Car l’histoire est belle, presque trop : passer du Havre au Real Madrid de 2017 à 2019, le tout en ayant ébloui la Ligue 2, la Ligue 1, l’Olympique lyonnais et l’équipe de France entre-temps. Joli bilan. Le voilà donc désormais dans la plus grande institution du monde, malgré des périodes troubles qui ont failli l’écarter définitivement du haut niveau. L’histoire est connue : passé par le centre de formation du Paris Saint-Germain entre 2005 et 2012, le joueur en aurait été viré à cause d'une blessure qui devait briser sa carrière.
« Il détonait. Sa façon de marcher, de parler. C’était le petit du quartier qui arrivait au Camp des Loges. Il n’avait pas le petit polo Lacoste comme certains, si vous voyez ce que je veux dire. » Yves Gergaud, son premier coach au PSG
Yves Gergaud, entraîneur des U11 parisiens de l’époque, se souvient d’un gamin issu d’une famille modeste, dans un quartier d’Ecquevilly (78), livré avec les codes qui conviennent : « À son premier jour, les petits de Saint-Germain ont vu arriver au Camp des Loges un type qui ne leur ressemblait pas. Il détonait. Sa façon de marcher, de parler. C’était le petit du quartier qui arrivait au Camp des Loges. Il n’avait pas le petit polo Lacoste comme certains, si vous voyez ce que je veux dire. » Mendy bouscule. Il vient de la cité, parle fort, joue bien. Sur le terrain, le gus de 10 ans fait déjà montre des qualités visibles aujourd’hui : «  Pur pied gauche. Il faisait beaucoup de différences dans ses enchaînements techniques, dans les changements de rythme et l’explosivité, confie l’éducateur. Le talent, on l’a ou on l’a pas. Lui, il l’avait. » La génération est dorée (Kimpembe, Coman, Ongenda, Léa-Siliki, Moussa Dembélé) et Ferland Mendy est aux platines : « C’était un ambianceur, glisse Gergaud. Il aimait bien chambrer, faire rire, provoquer gentiment » . Ça aussi, on le retrouvera plus tard.


Ses parents s’impliquent, sans plus. Aucune trace de la maman sur les bords du terrain le week-end, quand le papa, lui, ne loupe pas un match. Une figure observatrice, « ni conseiller, ni interférant, vers qui il fallait limite aller pour lui expliquer comment ça se passait avec son fils » , et qui va disparaître avec l’innocence de Ferland. La mort du père est un point de bascule dont il ne parle jamais, et dont, en conséquence, personne ne parle tout court. Tout le contraire de l’autre épisode marquant de son passage, cette fameuse arthrite à la hanche contractée à 14 ans et rabâchée à longueur de portraits, dont il détaillait les contours au Parisien, à la veille d’un Lyon-PSG de février dernier. « Pendant trois mois, j’étais à l’hôpital Necker, plâtré. Les médecins me disaient que le foot, c’était fini pour moi, ils me parlaient même d’amputation. Ensuite, je suis allé faire une longue rééducation pendant cinq ou six mois au centre de Bullion, près de Rambouillet. À Bullion, j’ai pu enlever mon plâtre. Mais je n’ai pas marché avant longtemps. Je suis resté en chaise roulante pendant un bon moment. Puis en chariot plat. Et petit à petit, ils m’ont réappris à marcher. Pas à pas. » Ça, c’est pour le côté pile.



Côté face, sans douter de sa véracité, certains remettent aujourd’hui en question l’importance de cette blessure. « Quand on va le chercher en banlieue parisienne, il était trop fort, trop puissant, s’étonne encore un proche du Havre. On ne voyait pas trop où étaient ses problèmes de hanche. Ce n'est absolument pas à cause de ça qu’il s’est fait virer. » Yves Gergaud : « Il n’a jamais trop compris pourquoi on l’avait arrêté, puis pourquoi il avait pu reprendre. Pourquoi le médecin du PSG a décidé ça ? Pourquoi n’est-il pas allé voir un autre médecin ? Est-ce que le PSG croyait vraiment en lui ? »
« Quand j'étais en préformation, je n'étais pas irréprochable non plus. On ne va pas rentrer dans les détails... » Ferland Mendy himself
Une rumeur, tenace, lui prête une implication dans une affaire de mœurs en compagnie de plusieurs autres jeunes, au sein même du centre de formation du PSG, qui aurait précipité son départ. Au Parisien toujours, il glissait : « Quand j'étais en préformation, je n'étais pas irréprochable non plus... J'étais un petit jeune agité. On ne va pas rentrer dans les détails... » Surtout, après son retour, Mendy s’est fait dépasser dans la hiérarchie sportive parisienne. Le petit surdoué réapprend désormais à faire des passes, et un numéro 4 dans la hiérarchie à son poste chez les jeunes du centre est loin d’être essentiel. La dégringolade oblige le joueur de 17 ans à rédiger sa lettre de démission à l’été 2012, lassé. Fin de l’aventure avec Paris.


Retour au bercail et fin de la récré

Il part alors faire ses gammes dans les Yvelines, le temps d’une valse d'un an avec le club amateur de Mantes-la-Jolie. Cyrille Cabrera, entraîneur des U19, se souvient d'un premier entretien avec un gamin « un peu désœuvré, voire même déçu de revenir à ce niveau » . Une déception logique, si l’on s’en tient au simple football. En signant là-bas, Mendy croit enterrer ses rêves de carrière professionnelle choyés durant sept années au centre de formation parisien. Alors même qu’au PSG, on remarquait sa façon de s’habiller ou de parler, il se fond parfaitement dans le décor dans son nouvel environnement. « Il n’avait pas l’accent ou le phrasé d’un mec de quartier » , estime le dirigeant. Comme pour marquer, définitivement, le passage d’un monde à l’autre, où les perceptions, mais surtout les perspectives, ne sont plus les mêmes.



Être un peu paumé dans sa vie ne l’empêche pourtant pas — bien que logiquement à cet échelon — de surpasser à nouveau tout le monde une fois les pieds posés sur le pré. Cabrera raconte : « On allait jouer Soissons, un concurrent à la descente. Ferland jouait arrière gauche avec nous, mais on était vraiment dans une mauvaise posture. Robert Mendy (aucun lien de parenté, N.D.L.R.), qui était entraîneur de la réserve, me conseille : "C’est lui le patron, ça se voit. Mets-le au milieu." » Résultat ? « Passe dé' et but. Il a fini la saison au milieu, évidemment. Robert m’a chambré pendant des années avec ça... »
« J'ai joué avec Lemar, Kanté, Sidibé et Kalidou Koulibaly. Les cracks, je les repère tout de suite. Ferland c’était sûr. » Mathieu Duhamel, amoureux
Saison à l’issue de laquelle la formation se maintient en DH. C’est un pitch Disney : l’histoire heureuse du petit Mendy et de son talent perdu pour le foot, déboulés par miracle dans un tout aussi petit club des Yvelines à une période sportivement délicate. Même s'il n’a rien à faire là-bas. Il le sait, le FC Mantois le sait, tout le monde le sait. « On avait conscience qu’on n’allait pas le garder, avoue le coach. Sa vision du jeu était rare pour un club comme le nôtre, il avait tout d’un grand, même le caractère. Mais pour lui, ça a été un moyen de retrouver ses racines puis un tremplin. » Voilà ce que retient Cabrera d’un joueur pas comme les autres, qui n’a finalement passé que quelques mois dans son club. Une saison clé pour tout le monde, où Ferland reprend sa carrière en main, siffle la fin de la récré et s’en va conquérir Le Havre.

Une bromance nommée Dylan

Le Figaro titre : « Un important trafic de cocaïne démantelé entre Le Havre et Fort-de-France » . Pour la police judiciaire, ce mardi 21 novembre 2013 est un jour à marquer d’une pierre blanche. Plus de 500kg de drogue retrouvés planqués dans des conteneurs, et une vingtaine de suspects en garde à vue : c’est un vrai coup de maître, avec commanditaires, fournisseurs, passeurs, financiers et blanchisseurs en prime. La totale. Mais hasard sur l’échelle des informations, cet impressionnant coup de filet éclipse dans la presse le vrai braquage du jour : au terme d’une journée de détection où il a volé la vedette à tout le monde, Ferland Mendy signe libre avec la CFA du HAC. Le cerveau de l’opération ? Johann Louvel, directeur du centre de formation du club. « Il nous avait directement tapé dans l’œil, se souvient ce dernier. Il transpirait beaucoup de fraîcheur, il avait toujours le sourire aux lèvres. Je crois qu’il se sentait presque miraculé après qu’on lui a dit qu’il était condamné pour le foot à haut niveau. Alors quand on lui propose de nous rejoindre dans un club pro, vous imaginez... C’était inespéré pour lui, exceptionnel. Une victoire forte, symbolique. » Reste à évacuer la problématique de la hanche, réglée par des « examens approfondis » et un feu vert du doc de l’époque. Il peut jouer, c’est tout ce qui compte.



L’intégration se fait à la Ferland : deux vannes pour se faire une place dans le vestiaire, trois débordements sur l'aile gauche pour s’en faire une sur le pré. Surtout, il rencontre Dylan Louiserre. « On s’est tout de suite bien entendus, explique ce dernier, qui cartonne actuellement à Niort. On a commencé à manger ensemble, nos déménagements sont tombés en même temps, on s’est aidés. On habitait d’abord à 500 mètres l’un de l’autre, puis on a de nouveau déménagé, et cette fois on était dans le même immeuble. Lui au 6e étage, moi au 4e. J’avais son double de clés, lui le mien. On allait en voiture ensemble à l’entraînement, on faisait les ateliers de passes à deux, il était toujours chez moi ou moi chez lui. On se séparait juste pour dormir. »
« On habitait dans le même immeuble. Lui au 6e étage, moi au 4e. J’avais son double de clés, lui le mien. On se séparait juste pour dormir. » Dylan Louiserre
Comme d’habitude, il survole pendant un an le Championnat de France amateur 2, régulièrement surveillé par Erick Mombaerts à la Cavée verte, enceinte de l’équipe première de 1918 à 1970 avant d’être stade de la réserve et QG du centre de formation. Puis, le 28 décembre 2014, Mombaerts est débarqué, remplacé à la surprise générale par un Thierry Goudet qui sort de six ans à la tête d’un bar-tabac à Laval. « J’ai vite pensé que Ferland pouvait être la doublure de Jérôme Mombris, remet-il. Il avait déjà les attitudes et les réflexes d’un futur grand, des qualités évidentes de vitesse et de technique. » La première titularisation avec les pros survient vite : le 24 avril 2015 face à Sochaux (victoire 1-0, but de Mickaël Le Bihan dans le temps additionnel), en remplacement d’un Mombris blessé. Mais Ferland est jeune, fou, agité. Il redescend le plus souvent en réserve pour jouer le week-end, ce qui le frustre, et son coéquipier Harrison Manzala souligne aujourd’hui son principal défaut : « À l’époque, c'était pas trop un bosseur. Il avait les qualités naturelles qui lui permettaient de ne pas être toujours à 100%. » Version ainsi résumée par Johann Louvel : « Quand je parlais de sa fraîcheur, c’est sa qualité, certes, mais c’est aussi son défaut : Ferland était dispersé. »



Voilà venue l’heure de polir le diamant, de tailler dans la pierre. « Le gros du travail a été de le canaliser tactiquement à son poste, parce que ça partait dans tous les sens, poursuit Louvel. Mais c’était lié à cette envie de goûter au football après en avoir été privé.
« Je ne lui ai jamais fait de cadeau. Il savait très bien que quand je l’appelais en fin de séance, la plupart du temps, il allait se faire allumer. » Johann Louvel, son formateur au HAC
Il en faisait trop, et ça le desservait : Ferland, c’est un crochet pied gauche, puis il revient sur son pied droit alors qu’il peut centrer, pour finalement repartir pied gauche et dribbler. C’est son talon d’Achille, et ça passera moins au Real.
 » Il y a la carotte (l’équipe première), et le bâton (Louvel) qui ne le lâche pas. Alors que Grégoire Puel évoque un gamin qui « ne se faisait pas mal facilement » et « qu’il fallait pousser pour aller à la salle » , Mathieu Duhamel l’excuse presque : « C’est normal qu’on doive le piquer, c’était trop facile pour lui. Je l’appelais "mon petit soldat", j’aimais bien ce gamin. Un bon gars. » Il se fait rentrer dedans, durement, méchamment. « Qu’il m’aime ou qu’il ne m’aime pas, ce n’était pas mon problème, explique Louvel. Je ne lui ai jamais fait de cadeau. Il savait très bien que quand je l’appelais en fin de séance, la plupart du temps, il allait se faire allumer. » C’est le lot des lumières : il faut en connaître l’interrupteur pour les faire marcher.

Gros calibre et fait divers

Postulat de base : Louiserre et Mendy étaient toujours ensemble. Ce sont eux qui le disent. Mais l’étaient-ils le lundi 16 mai 2016 ? Ce jour-là, à 6h30 du matin, un coup de feu est tiré sur la boîte de nuit-chicha L’Éclipse, rue d’Iéna au Havre. Le coupable, équipé d’un gros calibre type fusil ou carabine, a tiré depuis la fenêtre d’une voiture où siégeaient deux autres individus, vraisemblablement recalés par le vigile de la discothèque « en raison de leur état d’ivresse » quelques minutes plus tôt. Dans sa fuite, la voiture a un accident, blessant le conducteur d’une autre. Le lendemain, Paris-Normandie écrit ceci dans ses colonnes : « Après enquête, les policiers sont remontés à trois jeunes hommes qui ont été placés en garde à vue. Selon nos informations, parmi eux : deux joueurs de football du Havre Athletic Club (HAC) tous deux âgés de 21 ans. »


Dans la foulée, Dylan Louiserre (21 ans) est placé par le parquet sous statut de « témoin assisté » qui précise, embêté : « C’est une situation hybride. Étant dans la voiture, il est dans la co-action. » Le tireur, lui, est mis en examen pour « dégradation par moyen dangereux » et « blessure involontaire » . Mais il y a un hic : la police ne parvient pas à coincer le troisième passager, supposé autre joueur du HAC. Il a été mis hors de cause par les deux premiers gardés à vue, et le parquet trouve ça étrange : « On peut se poser la question de savoir si l’un ou l’autre dit certaines choses pour couvrir certaines personnes. » Trois ans plus tard, Louiserre livre sa version des faits : « Paris-Normandie a écrit n’importe quoi. Mais quelqu’un nous avait vus nous embrouiller avec le videur d’une autre boîte, et a dû nous dénoncer. Ferland et moi, on n'était même pas dans cette voiture, on était dans mon appart' en train de jouer aux jeux vidéo. J’ai été entendu par la police parce que c’était ma voiture, que j’avais prêté à un pote, qui l’avait prêté à un autre gars de son quartier. J’y peux rien, moi ! » Effectivement, il n’y peut rien.



Aux yeux du HAC, la relation Louiserre-Mendy est toxique, et l’épisode de la chicha, qui survient l’été suivant, est la goutte de trop. Bob Bradley les convoque tour à tour, leur montre la porte, et leur commande un billet de train Le Touquet-Le Havre pour le lendemain midi. Semblant de réaction. « On se marrait, rappelle Louiserre. Sur le coup, on a essayé de se défendre en disant que c’était pas nous. Mais pour le coup, ça m’a vraiment fait arrêter de fumer. Je me suis dit que si c’était une chicha qui m’empêchait d’être pro, c’était bête. »
« Le Touquet, c’est ce qui nous a fait prendre conscience qu’on avait peut-être trop de confiance en nous. On se sentait intouchables. » Dylan Louiserre
En rentrant, une discussion est organisée dans l’appartement de Mendy, à quatre. Dans ce chez-soi d'adolescent, une seule chose importe : la taille de la TV. Pour l’occasion, ils ont allumé une bougie sur la table basse, seul élément de décoration apprécié par Ferland. C’est lui qui prend la parole : « On a fait notre première grosse connerie, il faut que ce soit la dernière. Viens Dylan, on se remet à jour au foot sérieusement ! » Louiserre acquiesce, leurs discussions sérieuses sont assez rares pour que le moment soit solennel. « Ce soir-là, on s’est dit nos vérités. Le Touquet, c’est ce qui nous a fait prendre conscience qu’on avait peut-être trop de confiance en nous, on chambrait tout le monde en permanence. On se sentait intouchables. » Issam Chebake et ses nouvelles chaussures s’en souviennent encore. « (Bob) Bradey voulait m’éloigner, me sortir de la ville, juge Louiserre. Alors le prêt à Avranches ? Oui, je pense que c’était une punition. » Antidote trouvé au poison, retour aux affaires.

Que la famille

Pour comprendre Ferland Mendy - vaste affaire -, son succès à Lyon, son arrivée en équipe de France en novembre 2018, sans jamais être passé par aucune équipe nationale de jeunes, il faut comprendre son rapport à l’autorité et, par capillarité, à la famille. À Mantes et au Havre, son oncle le suivait comme une ombre, et c’est avec lui que les dirigeants des clubs prenaient rendez-vous lorsqu'il fallait parler d’une bévue. Les femmes présentes sur la photo de sa signature au Real, Harrison Manzala en est persuadé, sont les mêmes que celles qui étaient déjà autour de la main courante de la Cavée verte. Et Marc Gomis, son cousin, racontait au Parisien que « sa détermination, c’est aussi pour rendre hommage à son père » .



La tâche était double : faire perdurer un nom de famille, mais aussi se faire un prénom. Car il faut dire qu’au Havre et en équipe de France, Mendy est plutôt mal choisi : c’est déjà pris. « Je l’appelais Benjamin Mendy alors que je le connaissais depuis trois jours, parce qu’il était déjà aussi fort que lui, se marre Mathieu Duhamel, autrement méconnu pour avoir été coéquipier de Raphaël Guerreiro, Thomas Lemar, N'Golo Kanté, Djibril Sidibé et Kalidou Koulibaly. Les cracks, je les repère tout de suite. Ferland c’était sûr, il était déjà trop facile. » Latéral, offensif, gaucher...
« Au Havre, quand les gens disaient Mendy, ils voyaient Benjamin, pas Ferland. Et maintenant, il est devant. » Yves Gergaud
Parti apprendre de Jérémy Morel à l’OM, Benjamin a un successeur tout trouvé, quitte à agacer l’heureux élu. Yves Gergaud, son premier coach au PSG : « Un jour, on discute au Havre, puisque j’avais été embauché à la cellule de recrutement. Je lui dis : "Tu te rappelles en benjamin ? – M’appelle pas Benjamin ! – Mais non, benjamin, la catégorie... – Ah okay, parce que les gens ici m’appellent 'Benjamin'." Il a fallu qu’il se fasse son prénom, aussi. Parce qu’au Havre, quand les gens disaient Mendy, ils voyaient Benjamin, pas Ferland. Et maintenant il est devant. » Il paraît même qu’à son départ du club pour Lyon, contre cinq millions, Grégoire Puel l’a de suite récupéré pour une bouchée de pain sur Mon Petit Gazon.


Depuis ? Pas de dérapage, pas un seul. Il semblerait que le fuyard soit rentré dans le rang. À moins qu’il ne se cache, à moins qu’on ne le cache, à moins que d’autres aient pris pour lui. Transféré au Real après deux ans seulement dans le Rhône, il flotte autour de lui l’impression ténue que la maladresse est affleurante, faute de cadre. Elle est là, quelque part, tapie dans l’ombre. Le 12 juin dernier, il signait à Madrid. Le 22, il likait le message d’un socio madrilène sur Twitter demandant à ce que Lucas Vázquez dégage. Réponse : « Je n’avais pas compris le sens du tweet, je vais rapidement apprendre l'espagnol pour que cela n'arrive plus. HALA MADRID !! » Juste maladroit, Ferland ? Dylan Louiserre semble en douter : « Cela fait des années que je ne l’appelle plus Ferland. Pour moi, c’est Lanfer. Parce que quand il se met à se foutre de la gueule de quelqu’un, c’est l’enfer pour lui. Je déteste qu'on dise qu'il est méchant, il rigole juste de tout le monde, tout le temps. Il faut comprendre que Lanfer, c’est comme un petit démon. » Par Théo Denmat et Arthur Stroebele Tous propos recueillis par TD et AS, sauf mentions