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Messi, à la recherche du FC Barcelone

C’est le drame et en même temps la grandeur du Barça : le football n’est pas une chose rationnelle. On le voit à chaque défaite humiliante et imprévisible : les structures logiques patiemment installées et vénérées semblent incapables d’expliquer l’inexplicable. Comment un gamin auquel on avait tout donné pouvait-il être à ce point déloyal et quitter le navire ?

Les grandes institutions forgent les grands caractères. Récapitulons. Mardi dernier, Raúl et son Castilla, la réserve du Real, remportait la Youth League. L’Espagne madridiste, bouleversée par la nouvelle, avait alors une vision : Raúl sur le banc du Real et/ou celui de la sélection. Après plusieurs années de disgrâces débutées par des adieux ratés et des piges mythiques à Schalke 04, la Bonne Nouvelle allait être bientôt annoncée. Le vieux roi était de retour. Il en est ainsi au Real. Les héros quittent rarement le navire. C’est plutôt le navire qui débarque ses idoles fatiguées le temps d’une escale forcée. Mais alors qu’on s’apprêtait à offrir toutes les unes des journaux à la résurrection tant espérée, une curieuse symétrie venait voler la vedette au numéro 7 éternel. Leo Messi avait envoyé un fax d’adieu à son club formateur. Après vingt ans de service (dont les deux derniers passés à faire la grimace), l’éternel numéro 10 du Barça abandonnait l’équipage catalan. En Espagne c’est Jorge Valdano, le voisin d’en face, qui a le mieux résumé le chaos dans lequel se trouve plongé le Barça actuel : « Quand Koeman est arrivé, il a dit, Bartomeu semblait d’accord, que le centre du nouveau projet serait Messi. Or, le centre du projet vient de se retirer. Tout l’édifice est donc en train de vaciller. La crise institutionnelle est devenue virale. »

Clásico des imaginaires


La rivalité de ces deux clubs est la conséquence nécessaire de leur vie symétrique. Cette saison, le Real emportait La Liga et retrouvait son héros de jeunesse ? Le Barça entrait donc en crise sportive, et Messi exigeait de quitter le navire. C’est vrai, comme deux frères jumeaux, ces deux clubs se ressemblent par leurs dimensions et leur palmarès. Mais ils se distinguent très nettement aussi par leur personnalité respective. Si le Real, club de l’establishment castillan, était une maladie, il serait la folie des grandeurs, tant il est obsédé par sa propre légende. Le Real n’a pas d’autres référents que lui-même. S’il est le « meilleur club de football du monde » autoproclamé (qu’est-ce que peut bien vouloir dire une telle formulation ?), c’est que son caractère est celui des Conquistadores castillans de la Renaissance. Quand l’irrationalité est la règle de ce curieux fanatisme des horizons, en face, c’est tout le contraire.


La maladie du Barça est celle de la lucidité : la mélancolie. On doit à Manuel Vázquez Montalbán la meilleure définition de l’idiosyncrasie de l’institution blaugrana : « Le Barça est l’armée démilitarisée de Catalogne. » Dans cette définition, tous les mots sont importants. Le Barça ressemble à une « armée » parce qu’à la différence du Real, son histoire est faite de logique, de méthode, de planification rationnelle et de loyauté. Ce qu’il y a aussi de proprement militaire au Barça, c’est l’idée qu’on se bat pour une cause plus grande que soi et dont le club est le dépositaire. « Démilitarisée » parce que les armes sont celle du symbolisme et de la tactique : usage systématique du catalan, senyera au bras du capitaine, soutien à l’indépendantisme, dogme du 4-3-3, croyance dans les ailiers, amour des milieux créateurs, football de possession. La réflexivité du football de « Catalogne » n’est pas une simple philosophie de jeu, c’est un redoutable programme d’émancipation collective.

Partie de paintball

La raison des passions


Oui, mais voilà. C’est le drame et en même temps la grandeur du Barça : le football n’est pas une chose rationnelle. On le voit à chaque défaite humiliante et imprévisible : les structures logiques patiemment installées et vénérées semblent incapables d’expliquer l’inexplicable : comment un gamin auquel on avait tout donné pouvait-il être à ce point déloyal et quitter le navire ? Comment Messi oserait-il porter devant nous le maillot d’un autre club ? Quitter le Barça, ce n’est pas changer de destination, c’est tourner le dos à une idée, renoncer à un programme politique, bref, à Barcelone, partir, c’est trahir. Maintenant, rappelez-vous les départs de Raúl, Casillas ou même Ronaldo du Real Madrid. Certes, les socios firent la moue quelques jours. C’est vrai. Mais jamais ils ne perdirent de vue l’horizon, se rappelant toujours que Di Stéfano lui-même avait un jour claqué la porte du président Santiago Bernabéu pour se raviser quelques années plus tard. Les Madrilènes le savent bien. Les héros ont souvent besoin d’une ultime aventure avant de revenir définitivement au port. Rien de rationnel à cela. La simple habitude des passions humaines.

La passion de la raison


À Barcelone, c’est une autre histoire. Quand on se bat pour autre chose que sa propre légende, pour une cause plus grande que vous (le football ou la Catalogne, peu importe, à Barcelone ces mots sont synonymes), les séparations sont des déchirures beaucoup plus profondes, plus radicales. Au Camp Nou, il n’y a pas de souvenirs, seulement des névroses : Kubala en 1961, Diego en 1984, Cruyff en 1992, Guardiola en 2001 et en 2010 et maintenant Messi en 2020. Dans le club le plus rationnel du monde, toutes les séparations sont des divorces. Parce qu’en football, il est aussi question d’amour et de passions, Leo Messi n’avait fait pourtant que suivre la logique de ses humeurs, celles qui le gouvernaient depuis deux ans et dont il avait alerté à de nombreuses reprises une direction incrédule.


Leo voulait un « proyecto ganador » , autrement dit quelque chose qui l’enthousiasmât un peu plus que des bilans comptables ou des résultats d’exploitation. Messi voulait de l’irrationnel, de la démesure. Mais à Barcelone, on ne sait pas quoi répondre à ce genre de requête. Le désordre est un crime mortel dans une armée sans fusil. Du coup, Leo s’en va. On dit qu’il est parti retrouver Ferran Soriano et Txiqui Beguiristain dans les bureaux, Pep Guardiola et Juanma Lillo sur le banc et une armée de milieux de terrain de possession pour le servir. Oui, Leo a beau quitter la Catalogne et prendre le large pour City, Leo n’abandonne pas le Barça, il le cherche.

Par Thibaud Leplat
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