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Marc Perelman : « Le football désintègre la société »

La crise du coronavirus a causé des dizaines de milliers de morts, mais elle aura au moins fait un heureux. Professeur de philosophie esthétique à l’université de Nanterre, Marc Perelman multiplie depuis quinze ans les ouvrages à charge contre le football, cette « religion moderne » dont il critique l’intrusion grandissante dans nos vies. Entre reconnaissance faciale, multiplications des écrans et problèmes identitaires, il nous explique ici pourquoi.

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Avec près de trois mois sans le moindre match de football, j’imagine que le confinement a été pour vous une sorte de bénédiction...
Si l’on veut bien mettre de côté les dizaines de milliers de victimes dans le monde entier, c’est en effet un aspect positif de cette pandémie, tout comme la résurrection de la nature. Quel bonheur cela a été de constater qu’il n’y avait plus de matchs à la télé, de grandes rencontres, de résultats, de commentaires ! Comme on dit, à quelque chose malheur est bon. J’espère que les gens se sont enfin aperçus que l’on peut très bien vivre sans le football.

« Ce qui définit le football, ce n’est pas le ballon. Non, c’est d’abord un cadre, une institution, une organisation très puissante qui organise tout verticalement : la FIFA. Le jeu entre copains n’a rien à voir avec le monde professionnel. »
Depuis quinze ans, vos livres s’attaquent à la « peste émotionnelle » et au « fléau mondial » que représente ce sport à vos yeux. Vous avez toujours détesté le football ou il y a eu un basculement ?
Le problème, c’est de savoir de quel foot on parle. Comme tous les jeunes, j’ai joué au foot dans la cour de récré ou dans un jardin. On jouait avec des filles, des gros, des petits, des types qui ne savaient pas jouer. Il n’y avait pas de contraintes, une espèce de plaisir partagé. Comme le dit la FIFA, « quoi de plus simple que le football ? » Au moment de la Coupe du monde, ils montrent des gamins pieds nus dans les favelas, et ils nous expliquent : « Voilà, ça, c’est le football ! » Alors que c’est tout l’inverse ! Ce qui définit le football, ce n’est pas le ballon. Non, c’est d’abord un cadre, une institution, une organisation très puissante qui organise tout verticalement : la FIFA. Le jeu entre copains n’a rien à voir avec le monde professionnel où la liberté de jouer disparaît au profit de la compétition et des lois du marché.

Pour résumer, vous aimez le jeu en lui-même, mais pas le système indécent qui l’entoure ?
C’est beaucoup plus compliqué que ça. Il existe une profonde unité du football. Les liens entre le monde pro et le monde amateur sont puissants. Dans chaque pays, des millions de licenciés se projettent dans les icônes. Je parle de personnes aliénées, embrigadées, fascinées, qui miment les stars, leur jeu, leur façon de faire, leur manière d’être. Même à bas niveau, on observe ainsi que le jeu le plus banal intègre les normes du monde pro : on organise les buts, on fixe les limites, on ne fait pas jouer les nuls. Dans le monde amateur, vous ne pouvez pas imaginer le nombre de fois où les arbitres se font tabasser, où il y a des querelles de clocher entre équipes... À grande échelle, la puissance de captation des individus est impressionnante. De ce point de vue, on peut qualifier le football de religion au sens premier du terme, « religio » , ce qui relie les gens les uns aux autres. Elle ne repose pas simplement sur le matraquage médiatique, qui est continu, mais sur une véritable adhésion. C’est de l’ordre du pulsionnel, on peut penser que c’est lié au ballon, à sa forme, mais aussi aux formes d’associations viriles qui permettent d’exprimer une homosexualité refoulée. Des ressorts qui en font le sport le plus populaire de la planète, et surtout le plus envahissant.

En bon héritier de l’école de Francfort, un courant intellectuel très critique envers le sport, vous êtes particulièrement inquiet de l’engouement croissant autour du football...
Oui, car selon moi, la jeunesse a autre chose à faire que de passer ses journées sur des écrans à vénérer des icônes sur lesquelles il faudrait, en réalité, plutôt réfléchir. Entendons-nous bien : je ne suis pas contre la distraction et l’amusement, mais je suis contre la place que le football prend dans notre société. Quand on est jeune, c’est difficile d’avoir un regard critique : qu’est ce qui fait que je suis fasciné, que j’adhère ? Rester en permanence derrière les écrans n’éveille pas à la conscience. Pire, l’idolâtrie engendrée par la compétition sert d’écran de fumée à la violence, à la corruption, au dopage, aux magouilles, à la xénophobie. Ce ne sont pas des dérives du football, comme on veut les appeler. Non, elles constituent l’essence même du football spectacle.



Ne pensez-vous pas que, dans certains domaines, le football peut porter des valeurs motrices pour la société ? En ce qui concerne la lutte contre le racisme par exemple ?
C’est la soupe habituelle qu’on nous sert, mais je pense le contraire. C’est un sport qui exacerbe les problèmes identitaires qu’une société trimbale. C’est particulièrement vrai pour le racisme. Chaque semaine, les supporters russes et italiens d’extrême droite entonnent des slogans honteux, jettent de bananes aux joueurs noirs, tiennent des propos antisémites en mondovision. Tout le monde proteste, c’est affreux, mais ça passe à la télé ! Loin de calmer les problèmes identitaires, le football les redouble. On l’a vu notamment avec le match entre la France et l’Algérie en 2001. Je m’en souviens bien : la Marseillaise sifflée, Chirac qui s’emporte et quitte les tribunes. Le match a été arrêté, car l’équipe de France était en train de ratatiner celle d’Algérie. Se sentant humiliés, les supporters ont voulu en terminer, c’est pour ça qu’ils ont envahi le terrain. Six mois après, on avait le Front national au deuxième tour.

« Jean-Claude Michéa, Alain Finkielkraut, Edgar Morin... Ils ont tous été emportés par la victoire des Bleus en 1998. D’un coup, il y a eu un basculement en France. La société a été envahie par le football dans une espèce d’hallucination généralisée. C’était une émotion collective, une sorte de communion magique qui a capté les moindres fibres du pays. On a vu des propos délirants, on nous a expliqué que c’en était fini du FN, du racisme... »
Ce match a sonné le glas de la France « black-blanc-beur » ... Une illusion que vous avez critiquée dans l'un de vos livres, en vous en prenant aux intellectuels, coupables selon vous de s’être enflammés.
Jean-Claude Michéa, Alain Finkielkraut, Edgar Morin... Ils ont tous été emportés par la victoire des Bleus en 1998. D’un coup, il y a eu un basculement en France. La société a été envahie par le football dans une espèce d’hallucination généralisée. C’était une émotion collective, une sorte de communion magique qui a capté les moindres fibres du pays. On a vu des propos délirants, on nous a expliqué que c’en était fini du FN, du racisme, que la victoire de cette équipe diverse et mélangée allait fracasser ce qui restait de xénophobie dans notre pays, que ça allait modifier la structure de la société, c’est-à-dire les rapports des individus entre eux. Malheureusement, les sociétés sont plus construites qu’on ne l’imagine. Sur le moment, on n’était qu’une poignée à dire attention, on se comptait sur les doigts d’une main. Rapidement, j’ai compris qu’il n’y avait plus grand-chose à faire. On était arrivés à un stade de béatitude où on ne pouvait même plus critiquer sous peine d’être pris pour un fou. Moi, on m’a vraiment pris pour un taré, je l’ai mal vécu.

Sans aller aussi loin que les intellectuels que vous dénoncez, vous ne reconnaissez pas au football un formidable pouvoir d’intégration ?
Le football intègre au football, c’est un monde clos. Il vous permet de rentrer dans une communauté embrigadée de clubs et de licenciés. Dans le même temps, il désintègre la société. Les connaissances artistiques, les découvertes scientifiques... Tout est écrasé par une parole auto-suffisante qui s’auto-alimente en permanence, une parole que l’écrivain Umberto Eco aurait appelé le bavardage au carré. Du lundi au dimanche, on parle fautes d’arbitrage, erreurs du coach, c’est à l’infini, avec en parallèle une fascination permanente pour le résultat, la statistique, la quantification. On compte les buts, les victoires, les séries... Bref, le foot n’encourage pas la puissance intellectuelle nécessaire à l’émancipation de la jeunesse. Il a même remplacé toutes les formes artistiques pour lesquelles cette dernière avait encore de l’intérêt dans les années 1970, à savoir le cinéma par exemple.

Par moments, le football peut toutefois servir de vitrine à de grandes idées. Je pense notamment à la démocratie corinthiane de Sócrates au Brésil, ou à l’indépendantisme catalan soutenu par le FC Barcelone. Il devient alors une vecteur de remise en cause du système.
Cela marche aussi en sens inverse. Regardez le dernier France-Turquie où les joueurs ont fait le salut militaire, pendant que les Kurdes se faisaient massacrer. Mais de manière générale, le football est avant tout un vecteur d’acceptation de la société. Parce que le foot, comme le sport en général, est fondé sur l’ordre. C’est une organisation très structurée dès le plus jeune âge. Prenons l’exemple des centres de formation. Clairefontaine, j’en discutais avec Emmanuel Petit, c’est comme un camp. Il me disait : « C’est atroce, les gamins se tapent dessus, ils se font les pires coups... » On n’en parle pas beaucoup, mais les enfants sont tellement sous pression que bien souvent, il y a des suicides. C’est d’une violence incroyable pour pouvoir réussir ! Ceux qui ne fonctionnent pas, on les fout dehors sans ménagement. Une société vraiment démocratique ne devrait pas l’accepter. On nous dit à l’inverse que c’est une école, qu’on y apprend. Oui, on y apprend l’ordre. Ça s’applique aux clubs, aux licenciés, aux fédérations... À tous les étages de cette incroyable hiérarchie, les choses se font à l’aune de la concurrence généralisée.



Ce qui est précisément le mantra de la société capitaliste moderne...
Exactement ! Les deux sont fondés sur les mêmes valeurs, à savoir la lutte des uns contre les autres. Seul le vainqueur compte. Le deuxième ? On ne se souvient même plus de son nom. Dans la société capitaliste, on appelle ça la concurrence, c’est-à-dire la compétition entre les entreprises et les individus. On nous dit que c’est formidable, qu’on va se rencontrer, être ensemble et passer un bon moment, alors que chacun, au fond de lui, pense uniquement à gagner. Ainsi, contrairement à ce que l’on peut croire, le football ne remet rien en cause. C’est fondamental et ça mine ce qu’on pourrait imaginer être un jeu. Non, ce n’est pas un jeu, c’est un encadrement politique de la victoire, dont l’organisation copie celle des religions. Le football a ses icônes, ses saints, ses rituels, ses dissidents, ses sectes, son organisation. À part l’islam, les religions monothéistes sont toutes en repli dans le monde, et je pense que ce facteur n’est pas étranger à la montée en puissance du football. Les fidèles adorent les stars comme des demi-dieux. Dans la chambre des enfants, Jésus-Christ a cédé la place à Zidane ou Messi. C’est une forme religieuse nouvelle, avec le stade comme lieu de culte.

« Les Américains ont été les premiers à mettre en œuvre la télévision dans les années 1950. Mais aujourd’hui, on a changé d’échelle, on ne parle plus de retransmission "à la papa" avec quatre caméras. Oh non ! Avec notre portable, on est soi-même une caméra. Tout est devenu plus instantané, plus étendu, plus direct. Nous adhérons à cette instantanéité : on veut voir ce qui se passe sous nos yeux et voir en même temps ce qui peut se passer ailleurs à l’autre bout du monde. »
De fait, plusieurs stades ont des surnoms spirituels, comme « la cathédrale » San Mamés à Bilbao, ou l'Estadio de Luz à Lisbonne. L’architecte Jacques Herzog estime à ce titre que « les stades sont les églises d'autrefois » .
À l’époque, j’ai suivi de près les péripéties dans la création du Stade de France. Avant même sa conception, tous les édiles politiques de Seine-Saint-Denis nous expliquaient que l’enceinte se devait d’être le pendant symbolique de la basilique de Saint-Denis, où sont enterrés les rois de France. Le Stade de France devait être la réponse contemporaine à ce lieu, afin de rendre justice à la religion moderne qu’est le football.

Venons en plus précisément à la question des stades. Ces dernières années, vous avez analysé leur évolution dans plusieurs livres qui tirent la sonnette d’alarme.
Cette question m’intéresse beaucoup, car il s’en construit sur toute la planète, sous toutes les longitudes et toutes les latitudes, sous une forme presque invariable. À l’heure actuelle, on en recense plus de 10 000 ! Le foot et le stade sont des formes architecturales uniques : leur esthétique reste globalement la même, à quelques détails près. Parce qu’il est devenu le bâtiment symbole d’une religion mondiale, en plus d’être désormais un lieu d’organisation des individus, une espèce de laboratoire des nouvelles technologies.

Vous pensez à la reconnaissance faciale, implantée dans la société chinoise et qui est déjà appliquée pour filtrer les entrées dans certains stades au Danemark, en Belgique et en France ?
Évidemment, c’est le meilleur lieu pour que cette technologie de la surveillance pénètre la société, mais ce n’est pas la seule. Il y a aussi des centaines d’applications connectées qui vous permettent de trouver une place de parking, d’échanger sa place, de commander une bière, ce qui fait du stade un endroit lié à l’Antiquité de par sa forme antique et en même temps un lieu ultra-moderne bourré de numérique et d’informatique. À l’origine, tout cela vient des États-unis. Les Américains ont été les premiers à mettre en œuvre la télévision dans les années 1950. Mais aujourd’hui, on a changé d’échelle, on ne parle plus de retransmission « à la papa » avec quatre caméras. Oh non ! Avec notre portable, on est soi-même une caméra. Tout est devenu plus instantané, plus étendu, plus direct. Nous adhérons à cette instantanéité : on veut voir ce qui se passe sous nos yeux et voir en même temps ce qui peut se passer ailleurs à l’autre bout du monde. Ainsi, pendant les matchs de baseball, chaque individu est à la fois spectateur et téléspectateur : il voit le match sur le terrain ou sur des écrans géants de plusieurs dizaines de mètres, et sur le dos de la chaise devant lui, un écran individuel lui permet de voir d’autres angles, ou même d’autres matchs. Il peut même en profiter pour parier en direct. L’idée sous-jacente, c’est que le spectateur devienne consommateur, c’est pourquoi on a inventé la figure du parieur. Il n’y a pas à dire, les capitalistes sont plus forts que nous : ils mobilisent des technologies qui nous aliènent – comme on dit dans la tradition marxiste – et qui favorisent aujourd’hui l’autoaliénation. Bref, tout cela m’inquiète beaucoup, vous l’avez compris.

Selon vous, à quoi ressembleront les stades dans vingt ans ?
Je suis incapable de le dire. Pour l’instant, les grosses structures du BTP et de la téléphonie comme Bouygues et Orange mettent beaucoup d’argent pour intégrer le maximum de numérique. Mais le risque, ce sont les protestations des vieux supporters, qui regrettent la transformation du stade en une espèce d’écran géant. Cette vague numérique brise l’atmosphère classique du supportérisme, celle qui veut qu’on chante, qu’on saute torse nu, qu’on déploie des banderoles. Entendons-nous bien, je trouve ça tout aussi con. Mais c’est quand même plus chaleureux. Désormais, aux Pays-Bas, des gens viennent avec des pancartes « fuck the wifi » , car cela transforme les individus en prisonniers. Quand on a les yeux rivés sur le portable, on abandonne ses voisins. C’est d’ailleurs là, selon moi, que se situe la contradiction essentielle : est-ce que les stades vont continuer à être pleins ? C’est un vrai problème, car il y a une opposition claire entre la présence physique dans un stade et la possibilité de tout voir depuis son canapé, d’être « chez soi comme au stade » comme dit Orange. Aux JO de Rio, on a vu que les gradins étaient plutôt vides. C’est la même chose au Qatar, où les enceintes des clubs locaux sont clairsemées : pourquoi se taper un match sous 40 degrés alors que tu peux tranquillement le regarder à la télé ?



La fréquentation est aussi affectée par le prix des places qui explose un peu partout...
En Premier League, c’est vraiment réservé à une élite financièrement élevée, ce ne sont mêmes plus les Anglais qui vont voir les matchs, mais des touristes ! C’est un phénomène nouveau, des tour opérateurs organisent ça pour des Japonais et des Chinois. Si tu rajoutes à tout ça l’éloignement des stades, qui sont de moins en moins dans les villes et de plus en plus à l’extérieur, c’est de plus en plus compliqué d’aller voir un match. Pourtant, il faut rentabiliser les enceintes, qui coûtent très cher ! Le Stade de France, par exemple, c’est 25 à 30 jours d’activité par an, le reste du temps, c’est un endroit désert ! Il faut entretenir les sièges, la pelouse, l’informatique... Qui va payer ? Le PSG a toujours refusé d’être locataire, donc c’est l’État pour l’instant qui engloutit une fortune (depuis septembre 2019, la société d’e-sport Vitality s’est engagée comme club résident, N.D.L.R.). C’est un vrai problème. Les gestionnaires réfléchissent dorénavant sur les moyens de remplir le stade avant et après le match : il faut que les gens ne viennent pas seulement pour 90 minutes. On doit les occuper et les faire consommer tous types de produits, du spectacle au pop-corn.


« Où est la beauté ? C’est très subjectif, on peut trouver beau un champignon atomique. Mais qu’en est-il de la finalité ? Par exemple un poignard incrusté de pierres, c’est un bel objet. Mais un poignard qui a servi, qui est taché de sang, on ne le regarde plus de la même façon. C’est le même poignard pourtant. C’est pareil pour les stades. »
En matière d’architecture, quelles sont les caractéristiques propres à ces « lieux maléfiques » ?
Déjà, on peut dire qu’un stade doit capter l’œil. C’est la force d’un stade que d’être vu de loin. Il doit être dégagé du reste des immeubles, car cela crée un espace de transition visuelle, qui fait qu’on quitte symboliquement le monde de la vie courante pour entrer dans ce lieu qui vous absorbe. Tout est fait pour qu’on soit happés par la puissance physique du bâtiment, qui a cette capacité de vous surplomber grâce à sa puissance, évoquée par le béton, et sa structure fermée, comme une coquille. Et en même temps, celle-ci est poreuse : on doit pouvoir y entrer facilement, y être confortable, pouvoir voir sans être gêné. L’ouverture se joue dans les courbes, l’absence de poteaux qui gênent, la déclivité des gradins. Le but esthétique du stade, c’est de créer une fusion entre la construction matérielle et la masse d’individus. Une sorte d’osmose où l’architecture fait corps, et les corps font architecture. L’écrivain Elias Canetti disait à ce sujet : « Le stade, c’est la masse en anneau. » Il a bien analysé ce mécanisme qui joue sur la puissance, la sensation d’écrasement, sur le fait qu’on ne résiste pas, qu’on accepte d’être absorbés dans la masse pour finalement libérer toutes les pulsions agressives que la vie sociale nous oblige à contenir.

Qu’est-ce qui fait pour vous la beauté d’un stade ?
On aborde les questions plus complexes de l’esthétique. Où est la beauté ? C’est très subjectif, on peut trouver beau un champignon atomique. Mais qu’en est-il de la finalité ? Par exemple, un poignard incrusté de pierres, c’est un bel objet. Mais un poignard qui a servi, qui est taché de sang, on ne le regarde plus de la même façon. C’est le même poignard pourtant. C’est pareil pour les stades. Plus c’est beau, plus ça m’inquiète. Je n’arrive pas à leur trouver de beauté particulière parce que je vois d’abord la façon dont ils aliènent les individus, comment ils transforment des êtres singuliers en une masse décérébrée. Historiquement, c’est aussi là où on emprisonne, on torture. Au Chili, en 1973, on y emprisonnait ceux qui s’opposaient à Pinochet. Les stades sont souvent des lieux de possession des individus, jamais des lieux de libération.

En tant qu’architecte, vous refuseriez donc d’en bâtir un ?
Cela me poserait problème, de la même manière que ça me poserait problème de construire une prison. Mais la majorité des architectes sont souvent des gens sans culture et sans réflexion. Herzog et De Meuron, les Suisses qui ont bâti le « nid d’oiseaux » à Pékin – un nom très poétique au passage –, ils ne se sont pas posés la question de la nature du stade, de ce que ça signifie. Pour eux, c’est simplement un lieu d’accueil. En réalité, c’est un lieu d’ordre et de contraintes : on n’est pas libres dans un stade. On n’est pas libre d’aller et venir, pas libre de rester debout. On est libre de gueuler contre l’arbitre, contre l’équipe adverse, mais jamais de politique. Et même quand on laisse exceptionnellement la possibilité aux gens de s’exprimer, ce sont le plus souvent des choses pénibles qui sont dites. Souvenez-vous de la banderole sur les ch’tis au Parc des Princes.



Malgré tout, le football s’est imposé comme le sport le plus populaire de la planète. Pensez-vous que c’est dû à l’existence d’une esthétique propre au football ? En d’autres termes, n’est-ce pas le plus beau jeu du monde, tout simplement ?
Encore une fois, ce n’est pas un jeu ! Mais ce que vous dites n’est pas inintéressant. Je pense que le football est une forme esthétique qui essaie de se substituer à l’art. On veut nous expliquer que les sportifs sont des artistes comme les autres. On veut voir de l’art dans la gestuelle de Messi, ou de la chorégraphie dans la tactique de Guardiola. Tout le problème, là encore, vient de la définition. Pour moi, l’art est une activité liée à l’imaginaire, non répétitive, parfois éphémère, qui ouvre sur des horizons de pensée et des associations libres d’idées. Or, de ce point de vue, c’est tout le contraire du football qui est lié à la répétition, à l’entraînement, à la conquête d’un objectif. L’art véritable n’a pas d’objectif, on ne cherche pas à produire pour produire. Un Cézanne n’est pas meilleur qu’un Rodin, un Kandinsky n’est pas meilleur qu’un Klee, alors que dans le sport, la valeur suprême réside dans la victoire. Il faut mettre des buts et les compter pour prendre de la valeur sur le marché. Vous me rétorquerez – et vous auriez raison sur ce point – que l’art contemporain a tendance lui aussi à adopter une forme compétitive. Il y a des artistes mieux cotés que d’autres, une bourse, un marché. En ce moment, c’est Jeff Koons qui vend le mieux. Lui, je le hais, c’est le Zidane de l’art contemporain. (Rires.)

« Dans les Illuminations, l’écriture est d’un coup fracassée, dévoyée, transformée, par la remise en cause de la technique. Alors que le geste de Ronaldinho, aussi incroyable soit-il, est d’abord un geste qui a été répété de nombreuses fois à l’entraînement, qui est lié à une forme de répétition. De plus, Rimbaud a laissé derrière lui une œuvre complète. Ronaldinho, lui, laisse une compilation YouTube. »
Quand on parle d’artiste dans le foot, on pense forcément à Ronaldinho, qui n’a jamais été très investi dans la compétition tout en inventant de nouveaux gestes en permanence. Un peu comme Rimbaud...
Vous parlez du soutien de Bolsonaro ? Qu’il y ait une forme de technique élaborée, de gestuelle nouvelle, ok. Mais dans les vers de Rimbaud, la technique n’est pas prépondérante. Ce sont des formes codifiées, mais libres. Dans les Illuminations, l’écriture est d’un coup fracassée, dévoyée, transformée, par la remise en cause de la technique. Alors que le geste de Ronaldinho, aussi incroyable soit-il, est d’abord un geste qui a été répété de nombreuses fois à l’entraînement, qui est lié à une forme de répétition. De plus, Rimbaud a laissé derrière lui une œuvre complète. Ronaldinho, lui, laisse une compilation YouTube. Il y a une grande différence. À un degré moindre, moi qui suis professeur à Nanterre, j’ai vu que Rai venait d’être honoré par notre présidence. Il a été nommé docteur honoris causa pour « la façon irremplaçable » dont il a exprimé le football et pour sa manière de penser le foot comme moyen d’éducation. Vous voyez où on en est ! Moi, je ne suis pas d’accord. Cela montre comment un univers intellectuel, parce que l’université est encore un univers intellectuel, même si elle l’est de moins en moins, est capable de voir en lui l’équivalent d’un professeur qui a inventé, qui a fait une découverte. Pour moi, c’est là où ça coince !

Cela ne risque pas de s’arranger dans les années qui viennent...
Je fais partie du courant critique du sport depuis les années 1970. À un moment, on était assez forts. Mais on a perdu, notre critique a perdu. Je pense que tout ce qu’on dénonçait à l’époque, le racisme, la violence, le dopage, sont désormais totalement intégrés. Nous, à l’époque, on se frittait, les gens nous disaient : « C’est pas vrai, il n’y a pas de dopage, vous mentez, vous êtes contre le sport. » Alors que tous ces élément font partie du sport, ils sont consubstantiels à son existence. Aujourd’hui, les dénoncer, ça n’a même plus de prise. La gauche est hors sujet. Même Besancenot est un fan du PSG, c’est dire. Mais je vous remercie de m’avoir laissé une tribune. C’est rare. Le Figaro, c’est le seul journal qui m’en laisse encore une. Le Monde, ils ne voient même plus le problème. Je leur ai écrit un article sur Notre-Dame et les Jeux olympiques, ils m’ont dit, on la passe, et finalement, quelques jours plus tard, ils m’ont dit non. C’est la première fois que ça m’arrive en quarante ans de carrière, qu’un journal se retourne et me dise non. Donc pour tout vous dire, aujourd’hui, je n’arrive à écrire que dans les journaux dits de droite, qui gardent encore un minimum d’espace pour le débat, et ça c’est vachement important, car il n’y a pas de société sans débats.

Un dernier conseil à nos lecteurs ?
La jeunesse avait un bon mot d’ordre en 1968 : « Ouvrez les yeux, fermez la télé ! »

Propos recueillis par Christophe Gleizes
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