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Makélélé, un jeu qui en vaut l’Eupen

« Moi, j’aurais tendance à prendre une mitraillette et à tirer sur tout le monde. » Il y a quelques années, Claude Makélélé montrait ce qui le séparait encore du métier d’entraîneur, qu’il avait choisi pour sa reconversion : la tolérance. Évadé à Eupen, en Belgique, depuis bientôt deux ans, le Mak a entamé sa mue, et permis au club local de se maintenir en Jupiler League pour les deux premières fois de son histoire. Récit sur place de ce que l’on pensait être une blague belge, mais dont la chute tarde à venir.

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En général, la première question tourne toujours autour de cela : « Mais qu’est-ce qu’il est venu foutre ici ? » Pour certains visiteurs occasionnels, l’interrogation commence station Eupen, à la descente du train IC 509 de 12h42, départ de la gare de Bruxelles-Midi, après 1h50 de rails. Pour d’autres, elle dure un peu. Rafael Diaz, col remonté sur le nez pour se protéger de la froideur des vents, se la pose par exemple depuis deux ans. Employé du KAS Eupen et responsable de la formation des U7 à U9, il souffle de l’air chaud et des confidences en bord de pelouse, le pied posé sur une congère : « J’habite à Liège, à vingt minutes en auto. Le matin, je choisis ma veste en sachant qu’ici, il va faire cinq degrés de moins. Quand il neige dans ce pays, ça nous tombe toujours en premier sur la gueule. Alors quand on nous a annoncé qu’il venait, on a tous cru que c’était une vanne du 1er avril. Tous. Parfois, je me pose encore la question. Pourquoi ici ? Pourquoi nous ? C’est toujours un peu surréaliste de le croiser dans les couloirs. Ça reste quelqu’un, Claude Makélélé. C’est pas un type dans le dos de qui tu peux balancer une claque pour lui proposer d’aller boire une binouze. » De toute façon, il n’y aurait nulle part où aller. Ce mercredi de mars à 16h, tout est fermé en ville. Seul un pizzaïolo borgne accueille d’un « hallo » signe de la germanophonie de cette commune de 20 000 habitants, nichée au bout du monde de la Belgique, à 20 km à vol d’oiseau d’Aix-la-Chapelle, plein Est. La gare est le terminus de la ligne. Au-delà, il faut marcher. Alors tout le monde descend, c’est-à-dire trois personnes, et ouvre son parapluie. On se le répète : « Mais qu’est-ce qu’il est venu foutre ici ?  »


Un pompier devenu shérif


« L'entraîneur » reçoit bonnet vissé sur le crâne et veste imperméable rouge zippée jusqu’en haut, primo parce qu’il pleut – comme souvent –, deuzio parce que la caserne située en face du stade du Kehrweg n’est pas là que pour faire joli : il y a deux ans, Makélélé est arrivé à Eupen en pompier de service. Sa mission, sauver un club déjà descendu dans l'esprit de tout le monde, et qui comptait dix points après 14 matchs de championnat.
« Je reçois beaucoup de demandes pour me faire parler de Zidane et du PSG, alors je refuse. J’ai autre chose à faire. »
Il réussira à la différence de buts, à la faveur de quatre pions dans la seconde mi-temps de la dernière journée, autant dire un miracle. Et aujourd’hui, à voir l’aura cyclopéenne du bonhomme, la persistance des employés du club à l’appeler « Monsieur » , et sa manière de distiller l’air de rien, au passage, le bon conseil dans le creux de l’oreille de ces derniers, on pourrait jurer qu’il a troqué la lance pour un insigne de flic. Good cop ? Bad cop ? Ça dépend des jours. Avec la presse, c’est froid au départ, comme le veut la légende. On le dit grosse tête, on le dit prétentieux. On le dit indésirable en France, aussi, conséquence de son licenciement de Bastia « faute de résultats » , cinq mois et douze matchs après son arrivée en mai 2014. En quittant la Corse, Makélélé a pris son sac et ses baskets, a «  voyagé un peu » , à la rencontre de ses anciens coachs, Mourinho, Del Bosque, Ranieri, Suaudeau, et d’autres. Il a même rejoint Paul Clement, ami et ancien adjoint de Carlo Ancelotti à Paris, le temps d’une pige quasi impossible à Swansea en janvier 2017 : il fallait sauver le club, alors 19e de Premier League. Évidement, ils ont réussi.


Il prend à la gorge, comme au pressing de la belle époque : « Je reçois beaucoup de demandes pour me faire parler de Zidane et du PSG, alors je refuse. J’ai autre chose à faire. Vous ne me faites pas dire de méchancetés, hein ? » Sur place, on explique à plusieurs niveaux avoir d’abord eu affaire à cette relative distance, un bonjour et puis c’est tout, avant que la glace ne fonde lentement. En une heure de temps, là, elle aura diminué d’une bonne moitié. Commençons par l’important : l’Eupen de Makélélé a terminé 12e cette année de la saison régulière de Jupiler League, la première division belge, en s’offrant le luxe de ne prendre que quatre points sur ses huit derniers matchs. « Du jamais-vu pour nous » , décrit Manuel Exposito, ancien joueur du club et désormais entraîneur adjoint, qui glisse au passage que le bonhomme a « tout changé dans l’équipe 1 » depuis son arrivée. Sa structure, sa manière de jouer, le contenu de ses entraînements, mais surtout sa médiatisation : le jour de sa présentation, le club a eu du mal à faire rentrer toutes les caméras présentes dans la petite salle presse du club.

Le bruit, la psychologie, le cambouis


Un constat qui n’étonne personne, surtout quand on sait ce que « Makélélé » veut dire en lingala : bruit. Quelque chose que le Français fait peu en France, et que l’on soupçonne de soigneusement cultiver.
« Je suis comme les jeunes joueurs français : obligé d’aller à l'étranger pour montrer mes qualités, pour que, peut-être plus tard, on se dise : "Ah putain, on l’avait à côté et on l’a loupé". »
Il est venu pour bosser dans le calme – « avoir une assise pour la suite » – et à part ses quelques piques récentes, on l’y laisse. « J’ai toujours eu l’image d’un joueur collectif, développe-t-il, mais je me suis formé en prenant le leadership de chacune des équipes par lesquelles je suis passé. » Comme cette fois où, le jour de son arrivée à Chelsea, il pris la main de Didier Drogba pour lui montrer la salle de musculation. « Lampard, Terry, tous, c’est moi qui les ai amenés à comprendre ce que c’était de refuser de perdre. Gagne la confiance de tes coéquipiers, et ils iront à la mort pour toi. Cette confiance, j’ai toujours été la chercher tout seul, sur le terrain, et maintenant dans ma carrière d’entraîneur. Je mets les mains dans le cambouis, là. La plupart des entraîneurs n’ont pas la capacité de faire ce que je suis en train de faire. Regardez-moi, je suis comme les jeunes joueurs français : obligé d’aller à l'étranger pour montrer mes qualités, pour que, peut-être plus tard, on se dise : "Ah putain, on l’avait à côté et on l’a loupé". »



Claude Makélélé transpire la confiance en lui. Comme ces as de l’éloquence qui peuvent déceler quand vous décrochez d’une conversation, il maîtrise l’art de la relance, fait jouer ses mains quand l’attention de son interlocuteur faiblit quelque peu, et parle du « body language » comme d’un concept aussi essentiel que le droit de vote. On comprend : il est un formidable analyste. De toute évidence, la compréhension du jeu va de pair avec celle des émotions humaines, et il excellait dans la lecture du premier. Son œil est comme lui, il couvre une surface remarquable : il jauge, saute d’œil en lèvres, parcourt la ligne des épaules, s’arrête sur les cheveux blancs. En partant de Bastia, il exprimait son besoin d’approfondir non pas ses connaissances tactiques, mais « la communication, l’approche avec un groupe » . Il a indéniablement progressé.
«  Convaincre les joueurs de venir ici, c’est difficile. On est la dernière roue du carrosse. S’ils sont là, c’est qu’ils ont oublié quelque chose, que leur carrière a cloché. Mon job, c’est de les aider à sortir d’ici. »
La psychologie est au cœur de son modèle, où « connaître par cœur la manière de penser de chacun de (s)es joueurs » est infiniment plus important que la formation qu’il couche sur son papier, et affirme qu’il aurait aimé s’avoir comme coach, pour « ce qu’il transmet » . Il enchaîne : « Quand je suis dur, c’est que j’estime que le joueur ne se donne pas à fond par rapport à son bagage technique et tactique. Je m’assois avec lui, et je le laisse parler. Après je lui montre les images, parce qu’elles ne mentent pas. Je le laisse parler à nouveau et là seulement, je lui dis ce que je pense. C’était Suaudeau qui faisait ça. Chaque week-end, je passais mon temps dans son bureau, devant des vidéos de mes matchs. "Putain, encore moi, fais chier". À un moment j’ai eu cette réflexion : mais pourquoi c’est toujours moi ? Parce qu’il avait repéré que je pouvais devenir meilleur et être le relais de cette excellence pour mes coéquipiers. Je ne le savais pas encore. Et moi, je voyais ça comme une punition. »

KAS d’école


L’aventure entamée à Eupen a tout de l’exil, à l’image de celui entrepris par son père, André-Joseph Makélélé, 40 ans plus tôt. Ce dernier était footballeur professionnel outre-Quiévrain quand son fils vivait encore avec sa mère et sa grand-mère à Kinshasa. Le coach a donc sa maison dans le bourg, et va régulièrement « souper en ville » . Lorsqu’on lui demande ce qu’il a de Belge en lui, il se marre, explique que la « mentalité médiatique » du pays « lui plaît » . Il faut l’avouer : on pensait qu’il s’était perdu. Que le fait que l’unique institution qui veuille de lui soit un club qui ne comptait à l’époque qu’une seule saison en D1 belge – conclue par une descente, en 2010-2011 – en 76 ans d’existence était probablement signe que tout « meilleur milieu du monde » qu’il ait pu s’estimer, il ne pourrait transposer l’adage au métier d’entraîneur. C’est l’inverse. Makélélé, qui ne s’est jamais mieux épanoui que dans l’ombre des grands qu’il a pu côtoyer, est lui-même allé chercher l’obscurité nécessaire à son apprentissage. Car Eupen, club filiale de l’académie qatarienne Aspire, sert de laboratoire, plateforme d’exportation pour les jeunes programmés à représenter le pays au Mondial 2020. Parmi l’équipe sacrée championne d’Asie en février dernier, ils sont quatre à avoir évolué sous les ordres du Français, qui se qualifie comme « un formateur  » , et il aime à le rappeler.



Makélélé sait qu’il est dans un mauvais club. C’est même précisément ce qu’il est venu chercher. Il dit : « Convaincre les joueurs de venir ici, c’est difficile. On est la dernière roue du carrosse. La plupart des mecs qui arrivent, c’est par défaut. Ça veut dire quoi ? Qu’ils ont beaucoup de défauts. S’ils sont là, c’est qu’ils ont oublié quelque chose, que leur carrière a cloché. Mon job, c’est de les aider à sortir d’ici. » Entendre un coach confier que le baromètre de son succès est sa capacité à provoquer le départ de ses joueurs revêt finalement un caractère insolite, habilement complété par la maxime qui suit :
« Des fois, je fais peur aux gens. Peut-être que je ne me rends pas compte de ce que je dégage. »
« Ils vont m’écouter par mon passé, et je vais les convaincre par ma pratique. » Il s’inscrit en faux de la mouvance représentée en France par Patrick Vieira, celle qui lui fit dire devant Olivier Dacourt qu’il souhaitait réussir « pour prouver que l’on peut être un entraîneur noir » . Lui « ne (s)’installe pas là-dedans » et précise simplement qu’il veut « juste être un très bon entraîneur, aussi bon que Guardiola ou Capello. » Rien d’étonnant. Pour rappel, on parle là d’un homme qui, après que Zidane (issu de la même promotion que lui) a soulevé sa troisième C1, avait laissé couler dans la presse que « dans (s)a vision, (il) arriverai(t) à un stade similaire » . Pas gêné. On y revient : le melon. Celui qui l’empêche d’avouer qu’il est aussi responsable de l’échec bastiais – « Ils sont où depuis que je suis parti ? Voilà. » – ou que si Swansea est effectivement tombé sans lui en Championship, il a quitté le navire en 2017 alors le club comptait huit points après onze journées, façon capitaine du Costa Concordia.

L'énigme du Da Vinci Claude


À cette remarque, le bonhomme hausse les sourcils, découvre les dents en un sourire paternel qui veut dire que l’on n’a visiblement pas tout à fait cerné à qui l’on s’adressait, et commence l’énumération. « À Nantes, j’étais pas coco nantais, je suis devenu un exemple. L’OM se battait pour le maintien, ils ont terminé 3es à mon arrivée. Personne ne connaissait le Celta de Vigo, c’est devenu une équipe européenne grâce à moi, et je suis peut-être devenu le meilleur milieu du monde au Real. Mon arrivée a fait de Chelsea un top-club mondial, et à mon départ le club a perdu son identité. À Paris, j’ai changé les mentalités, été titulaire à 38 ans, assuré le travail médiatique, des jeunes se sont révélés. Sakho, Chantôme... Ils sont où maintenant ?  » Le meilleur résultat du PSG en Ligue des champions (un quart, inutile de le préciser), date de l’époque où il était dans le staff, et « on n’était jamais ridicules.  » Puis les sauvetages de Swansea et d’Eupen.


Ce que le garçon essaye de faire comprendre, c’est qu’être persuadé de sa réussite n’est pas de l'arrogance, c’est un mode de pensée. Mathématique, quasi statistique. « Réussir, c’est l’histoire de ma vie, appuie-t-il dans le blanc des yeux. Parce que je suis quelqu’un de très patient. Et c’est une qualité que mon père m’a apprise. Mais on refuse de me l’accorder parce que l’on dit de moi : "Il est prétentieux." Je ne sais pas pourquoi, des fois je fais peur aux gens. Je les ai observés, les ai étudiés. Pourtant, je suis quelqu’un d’une humilité, d’une sagesse, d’une gentillesse... je sais pas. Peut-être que je ne me rends pas compte de ce que je dégage. » Les individus qui respirent la confiance inspirent le respect ou la jalousie, c’est ainsi. Et Makélélé a beau être un homme d’1,74m fin comme une sauterelle, son aura touche le plafond.

Nature humaine


C’est donc ainsi que Makélélé s’est persuadé de sa réussite. Pour être franc, après une heure en tête à tête avec le bonhomme, on en est ressorti tout aussi certain. Un jour, quelque part. La question n’est pas tant de savoir quand, puisque le type sait prendre son mal en patience, que de savoir où. En France ? Difficile, à part Nantes. Angleterre, Espagne ? Plus probable. Alors en attendant d’être prêt, il bosse, répète ses gammes. Voilà ce qu’il est venu foutre ici. Une unique fois, au moment de partir, il confessera une passion qui ne concerne aucun ballon : les documentaires animaliers. « J’aime voir les animaux qui chassent dans la jungle. Ça me permet de comparer à la nature humaine. Ce qu’ils font, on le fait en mille fois pire, en particulier dans le foot. Sauf qu’eux sont dans la nécessité de survivre, nous c’est de la méchanceté gratuite. Mais j’ai certaines solutions humaines qui me viennent la nuit devant des documentaires. » Ça tombe bien, les joueurs du KAS sont surnommés « les Pandas » . Un animal qui, depuis 2016, est passé « d'espèce en danger » à « espèce vulnérable » selon l'Union internationale pour la conservation de la nature. Bon dieu de vases communicants.

Par Théo Denmat, à Eupen