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Les leçons tactiques de Tottenham-Liverpool

Au terme d'une finale étouffée rapidement par le penalty précoce de Salah, Liverpool a remporté sa sixième Ligue des champions en offrant, sur le sommet, un modèle de pragmatisme et de gestion sans risque. Le football n'en sort pas avec le sourire, mais le déchet technique des joueurs de Tottenham aura coûté cher à un Pochettino pour qui une mission immense se présente : panser la défaite et entretenir le souvenir de la chute.

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Les chiffres de ce Tottenham-Liverpool


64,6% - Comme lors des deux premières confrontations entre les deux équipes en Premier League cette saison, Tottenham a eu la possession du ballon samedi soir, à un niveau même légèrement supérieur que lors du match de septembre 2018 (60,4%).
64% - Comme le taux de passes réussies de Liverpool à Madrid, les Reds ayant rapidement laissé l'initiative aux Spurs. À noter : la volonté des deux équipes de contourner le cœur du jeu et donc de sauter cette zone, ce qui a conduit à de nombreux déchets dans le dernier tiers adverse (56,64% de passes réussies dans le dernier tiers pour Tottenham, 52,9% pour Liverpool).
0 – Cette saison, Tottenham n'a jamais mené au score à la mi-temps d'un match de Ligue des champions.
0,6 – Concernant les expected goals (xG, les buts potentiels), Tottenham a fini la rencontre à 1 et Liverpool à 0,6 (hors penalty), ce qui est très très faible.
65 et 56 – Andrew Robertson est le joueur de Liverpool qui a le plus touché de ballons samedi soir (65) et Trent Alexander-Arnold est le second. Encore une fois, les latéraux des Reds ont été en vue là où Tottenham a été très prudent dans son approche, Vertonghen lâchant notamment 77% de ses passes à un autre défenseur ou Lloris, et Alderweireld tournant également à une hauteur encore plus élevée (83%).



Perdre. Perdre encore, encore et encore. Perdre sans même avoir eu le plaisir de rêver. Perdre sans avoir eu le temps de réagir, la possibilité de se débattre et en voyant le temps s'évaporer. Perdre parce que peu importe quand, il faut jouer, vivre avec ses idées et mourir avec. Jürgen Klopp voulait tellement gagner qu'il avait peut-être oublié qu'il pouvait aussi perdre, parfois. Souvenez-vous : Wembley, Bâle, Cardiff. Et maintenant, Madrid ? Impossible, Klopp ayant déjà vu défiler sous ses yeux tous les scénarios, toutes les formes de cruauté sportive, et ayant construit avec ses hommes la plus belle chose que peut bâtir un entraîneur : le souvenir. Si perdre fait partie du jeu, l'expérience, elle, se situe dans l'apprentissage de la défaite. Alors, samedi soir, dans une salle de presse du Wanda Metropolitano, le technicien allemand est arrivé, et son premier mot a été dirigé vers Mauricio Pochettino, qui venait pour la première fois de s'aventurer sur un tel col. « Ce soir, je sais exactement comment Tottenham se sent, a commencé Klopp. Peut-être même plus que n'importe qui dans le monde. La différence par rapport aux autres finales, c'est le résultat. On a joué d'autres finales où on a mieux joué au football. (...) Je ne veux pas trop expliquer pourquoi on a gagné. Je souhaite juste profiter de la victoire et la fêter dans les prochains jours avec les fans. » Cette fois, il n'y aura pas eu de heavy metal, pas de vagues étouffantes, pas vraiment de risques, mais plutôt une forme de maîtrise qui ne raconte qu'une chose : ces mecs se sont souvenus.


La zone de vulnérabilité


Ils se sont souvenus du mois de septembre, d'abord, mois lors duquel Liverpool avait été s'imposer à Wembley (1-2) avec une facilité que ne révélait pas tout à fait le tableau d'affichage. Ce jour-là, Tottenham, arrivé dans un 4-4-2 en losange dont l'objectif, en phase de possession, était clair et double : imposer une supériorité numérique dans l'entrejeu au 4-3-3 des Reds et attaquer en touchant les latéraux (Trippier et Rose, déjà), dont le rôle était de limiter l'expression de Robertson et Alexander-Arnold tout en occupant un poste clé dans les circuits offensifs. Problème, une telle approche demande une maîtrise technique impeccable, au risque de se faire punir quasi automatiquement : Mané était passé tout proche d'ouvrir le score après cinquante secondes de jeu, Wijnaldum s'en était finalement occupé de la tête avant la pause, et Liverpool ne cessait alors de faire éclater le milieu des Spurs à la perte du ballon, principalement dans le dos des latéraux.


Retour à Madrid, où pour cette finale, Klopp n'a sorti aucune surprise de sa casquette, là où Pochettino était attendu. Avec le retour de Kane, il semblait évident qu'il y aurait un sacrifié entre Son et Lucas. C'est finalement le Brésilien, pourtant buteur à Anfield en mars et titulaire à chaque fois face aux Reds cette saison, qui prend la banquette, laissant ses potes se déployer dans un 4-2-3-1 copié sur celui qui avait tenu la marée à Liverpool il y a quelques semaines (2-1). Si Pochettino a tenté de multiples formules cette saison, ce schéma est le plus adapté pour gérer la largeur, où une grosse partie de la finale allait se jouer avec un casse-tête : ce 4-2-3-1 complique la maîtrise du rythme des événements et la sortie du ballon, ce qu'on a rapidement vu samedi soir, en plus des difficultés rencontrées par les Spurs pour se montrer dangereux en attaque placée. Un autre élément était également central dans cette finale : comment Tottenham allait régler le problème posé par les latéraux des Reds, impliqués dans 24 buts cette saison ? Deux solutions se présentaient alors à Pochettino. Soit il se présentait en diamant et demandait à Sissoko et Eriksen de jouer les essuie-glaces. Soit Trippier et Rose, chargés de suivre Mané et Salah à Anfield, montaient d'un cran pour presser Robertson et Alexander-Arnold, tout en laissant la gestion des offensifs des Reds à la merci des replis de Sissoko et Winks, ce qui ouvrait alors les possibilités dans le cœur du jeu pour Liverpool. Mauricio Pochettino a choisi la seconde option.



Alors que les supporters de Tottenham faisaient des cauchemars à l'idée de revivre un scénario vu tout au long de la saison (les Spurs n'ont jamais mené au score à la mi-temps d'un match de Ligue des champions cette saison et ont toujours été en réaction), une première flèche tirée par Henderson après une vingtaine de secondes à peine pour Sadio Mané, dont l'appel entre Trippier et Alderweireld est un modèle, est venue retourner les estomacs. Faille connue, réflexe dans l'approche adverse connu, mais punition instantanée : sur leur première récupération du ballon, les Reds ont poussé dans le dos des latéraux de Tottenham - ici Trippier, qui a été en grande difficulté samedi soir, continuant de creuser le fossé qui le sépare d'un Trent Alexander-Arnold - et ont plongé dans une zone de vulnérabilité largement identifiée. Derrière, Mané a obtenu un penalty et a éteint une finale soudainement devenue étonnante.

Le choix Kane, l'impossibilité de tomber dans le rouge


Par son intensité, d'abord, ce qui est l'essence de Liverpool et de Tottenham. Et par son contenu. En réaction à l'ouverture du score, Pochettino, qui a continué de demander à ses latéraux de se libérer pour permettre à la paire Vertonghen-Alderweireld de trouver des diagonales, a ordonné à ses hommes de sauter le milieu de terrain pour tuer tout le pressing intense d'une bande de Reds qui a rapidement laissé l'initiative alors que Klopp tentait malgré tout de faire remonter ses pions. Résultat ? Vertonghen n'a quasiment jamais trouvé Trippier (une fois) là où Alderweireld a seulement touché un peu plus Danny Rose (quatre fois). Tottenham s'est montré prudent, cherchant à sortir le ballon proprement, ce qui n'a quasiment jamais débouché sur des séquences dangereuses avant le dernier quart d'heure, et verrouillant son système pour ne pas se noyer alors que le secteur offensif des Spurs était invisible, à l'image d'un Harry Kane emprunté (onze ballons touchés en première période).

Harry Kane, perdu dans sa première mi-temps.


Comment l'expliquer ? La fraîcheur physique est une piste, Klopp venant rappeler après la fête que « dans l'histoire de la C1, ce n'était jamais arrivé de devoir attendre trois semaines avant de jouer la finale et, en plus, il faisait très chaud » . Cette situation a laissé naître une finale au rythme étouffé, où aucun joueur n'a vraiment existé à l'exception des défenseurs, et ce, des deux côtés. Ainsi, Liverpool ne s'est quasiment jamais mis dans le rouge, n'a récupéré que très peu de ballons dans la moitié adverse, n'a pas vraiment pressé et s'est contenté d'utiliser la puissance aérienne de Van Dijk et Matip pour souffler. Le taux de passes réussies assez faiblard des Reds (64%) ne doit pas être utilisé comme objet : samedi soir, Liverpool n'a quasiment fait aucune erreur, et une finale se joue là-dessus et peut, surtout, se perdre sur ce point. Jürgen Klopp en sait quelque chose. Le souvenir, encore.

Une bataille d'espaces ? Tout sauf ça


Et le souvenir, justement : s'il faut retenir quelque chose de cette finale, c'est évidemment la confirmation concernant la paire Alexander-Arnold-Robertson, les deux joueurs ayant été à la base de la majorité des circuits rouges et étant en tête des joueurs de Liverpool qui ont le plus touché le ballon samedi soir (56 pour TAA, 65 pour Robertson). Cela n'aura pas été aussi flamboyant que d'habitude, les deux joueurs tentant onze centres à deux (huit pour TAA) et n'en réussissant qu'un seul, mais révélateur de l'approche. Liverpool se contentant principalement de jouer long, ce qui a fait directement disparaître de la rencontre un Roberto Firmino qui n'est pas fait pour ce jeu et qui a été remplacé par un Origi décisif à partir de l'heure de jeu, ses latéraux sont moins partis à l'aventure et ont davantage sorti la carte de la prudence face à un Tottenham de plus en plus resserré. Ce match devait être une bataille d'espaces, il n'y en a quasiment pas eu et José Mourinho en a d'ailleurs parlé après la rencontre : « On avait rarement vu les milieux de Liverpool aussi proches de la ligne des défenseurs. » Figure centrale de la projection des Reds, Georginio Wijnaldum n'a par exemple touché qu'un seul ballon dans la surface adverse et a souvent laissé Sadio Mané, seul offensif de Liverpool qui a brillé, se battre en solitaire alors que Mohamed Salah ne s'est quasiment pas montré (aucun dribble réussi, un seul tir cadré qui est son penalty, 47% de passes réussies...).



Tottenham, de son côté, aura attendu la dernière demi-heure pour sortir pour de bon sa tête de l'eau. Onze des seize tirs tentés samedi soir par les Spurs auront eu lieu après l'heure de jeu, soit au moment où Liverpool a commencé à tirer la langue et à ouvrir son bloc malgré un glissement vers un 4-4-2 plus compact, laissant Alisson Becker enfiler sa veste de super-héros avec le regard du champion qui ne tolère pas la défaite. Là dans sa zone technique, Mauricio Pochettino, chemise trempée et le teint explosé par une campagne européenne redevenue normale à son pic après neuf mois d'émotions et de spectacle, voit Origi doubler la mise et commence à anticiper l'impact émotionnel, ce qu'il a expliqué après la rencontre : « Nous devons maintenant assimiler cette défaite. Une finale est une histoire de victoire et de vainqueurs. Concéder un penalty après trente secondes de jeu est difficile et change les plans, forcément. Cela a eu un immense impact sur l'équipe, mais j'ai vu une réaction : nous avons su nous créer des occasions, mais Liverpool a été plus clinique face au but. » Klopp n'a pas dit autre chose, mais aura accepté de sortir sa version pragmatique au moment où il devait absolument gagner, au risque de se faire enfermer dans la règle injuste qui veut qu'un bon entraîneur est forcément un entraîneur qui gagne des titres. Non, un bon entraîneur est un entraîneur qui apprend et fait apprendre, construit un chemin et y amène tout un peuple : voilà l'Allemand titré. Demain, Mauricio Pochettino reviendra. À son tour d'entretenir le souvenir.

Par Maxime Brigand
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