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Les leçons tactiques de l’Espagne championne du monde en 2010

Deux ans après son sacre à l'Euro 2008, l'Espagne débarque en Afrique du Sud avec pour la première fois de son histoire une lourde étiquette à porter : celle de favorite du mondial. Retour tactique sur la victoire de la Roja au bout d'un premier tour jamais totalement maîtrisé, d'un second tour tenu avec cynisme et d'un tournoi qui aura vu la sélection espagnole abandonner définitivement la verticalité pour ne jurer que par la possession. Parce qu'au fond, avoir le ballon est la meilleure façon de défendre.

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Dernières paroles d’un poussé vers la sortie. Le 7 juillet 2010, dans la nuit de Durban, Joachim Löw tire la tronche et pose les armes : « Oui, cette équipe est définitivement la meilleure du monde et ils vont remporter le tournoi. En 2008, ils ont gagné l’Euro en jouant d’une façon spectaculaire, totalement convaincante, mais au cours de ces deux dernières années, ils ont évolué et jouent désormais d’une façon automatique. Cette équipe a une façon unique de vous dominer et de vous contrôler. C’est une équipe merveilleuse. Ces gars sont les maîtres du football. » Si cette demi-finale du mondial 2010 a paradoxalement basculé sur un coup de pied arrêté, elle a aussi été un hymne au football moderne : on a vu du jeu, des prises de risque, du pressing et du contre-pressing, un Xavi au firmament... On a surtout assisté à une leçon de maîtrise. L’Espagne craignait de se faire dévorer par les jeunes loups allemands, des types qui venaient de faire exploser coup sur coup l’Angleterre (4-1) et l’Argentine (4-0) et qui brillaient au milieu d’une Coupe du monde fade où chaque équipe a débarqué sur la piste avec un schéma similaire : le 4-2-3-1. Il n’en a rien été. Il y en avait pourtant de quoi flipper : l’Allemagne de 2010 n’a rien à voir avec celle de 2008 – seuls Klose, Mertesacker et Podolski n’ont pas changé de poste par rapport à la finale de l’Euro – et s’est adaptée à son époque, proposant un football de mouvement, frais et à l’exact opposé de l’idée que l’on peut se faire du football allemand. L’Afrique du Sud a en ça bousculé les codes : la Mannschaft a joué, les Hollandais ont été réalistes, et les Espagnols, eux, ont accepté d’être parfois cynique.
« Cette équipe a une façon unique de vous dominer et de vous contrôler. C’est une équipe merveilleuse. Ces gars sont les maîtres du football. » Joachim Löw
Au point de devenir ennuyeux ? Dix ans plus tard, le débat reste toujours aussi brûlant : l’Espagne était-elle une équipe chiante ou était-elle, au contraire, « une merveille » ? En 2014, Michel tranchait le débat en deux dans So Foot : « Pour moi, l’Espagne a récupéré l’essence du football, l’esprit insufflé par les numéros 10 en leur temps : avoir le ballon et savoir quoi en faire en toutes circonstances et de manière efficace et intelligente. L’Espagne, c’est un aquarium. On a beaucoup de gros poissons dans un petit bocal. Regarde bien les poissons, même quand ils sont des milliers dans un mètre cube, ils ne se marchent pas dessus et savent toujours où aller. » Et au bout, ils gagnent.

« L'exemple, c'est le boxeur »


Ne pas se marcher dessus implique de savoir vivre en mouvement. Mais en quoi le mouvement permet-il de gagner un match de foot ? « Être en mouvement, même dans un petit espace, permet de réagir plus vite et d’être déjà dans le contre-pied, expliquait Coco Suaudeau dans un entretien mythique donné à Vestiaires Magazine il y a plusieurs années. Quand on est statique, le temps de réaction lorsqu'on reçoit le ballon est plus lent. L’exemple, c’est le boxeur. S’il ne bouge pas constamment sur le ring, il est mort. Mohammed Ali était extraordinaire pour ça. » Comme le Barça de Cruyff en son temps et en parallèle de celui de Pep Guardiola, l’Espagne a réussi l’exploit de gagner en proposant un football à l’état pur : un foot de passes, de mouvements permanents, de compensations, de potes qui s’entraident sans cesse et acceptent de s’arracher pour un bien commun. « C’est à partir de la passe et de la circulation du ballon que l’on arrive aux positions d’attaque avec la possibilité que les joueurs talentueux puissent créer des déséquilibres » , justifie souvent Guardiola, et difficile de donner tort au technicien catalan. Confisquer le ballon est la première étape, mais aussi un choix de vie, car avoir le ballon signifie que l’adversaire ne l’a pas. Il ne faut pas se tromper, et le mondial 2010 va plus que jamais le confirmer : le toque est une approche stratégique défensive avant d’être une tactique offensive.



En revoyant la demi-finale Espagne-Allemagne, c’est justement ce modèle d’organisation défensive collective qui cogne les mirettes instantanément. Étincelant depuis le début du tournoi sud-africain, Mesut Özil va être éteint par un Busquets transformé en menottes tenaces et Podolski ne va à aucun moment réussir à faire mal sur son côté gauche, au point d’être obligé de reculer au milieu à plusieurs reprises pour contenir aussi bien que possible les vagues espagnoles. Ainsi, la Roja inverse ici l’équilibre : l’adversaire court dans tous les sens, elle non. La démarche vient de loin et a débuté après le mondial 2006 et la défaite face à l’équipe de France lors des huitièmes de finale. Quatre ans après la victoire de la Grèce au Portugal, l’Espagne débarque à l’Euro 2008 pour ouvrir de nouvelles perspectives stylistiques et pour affirmer un nouveau modèle.
« L’Espagne, c’est un aquarium. On a beaucoup de gros poissons dans un petit bocal. Regarde bien les poissons, même quand ils sont des milliers dans un mètre cube, ils ne se marchent pas dessus et savent toujours où aller. » Michel
À sa tête : Luis Aragonés, arrivé après l’Euro 2004 et qui, en apparence, n’était pas prédisposé à devenir le chef d’une telle révolution. On parle ici d’un drôle de mec, dont le jogging est en permanence remonté au niveau du nombril et qui, en 1998, affirmait que l’Espagne ne devait jurer que par la furia : « Ce n’est pas uniquement un surnom, ce n’est pas quelque chose que l’on doit utiliser pour faire vendre des billets, mais c’est une philosophie que l’équipe nationale doit incarner. Certains disent que l’Espagne doit être brillante dans l’utilisation du ballon, mais non, ce n’est pas dans notre ADN. » Après la Coupe du monde 2006, Aragonés va finalement changer son fusil d'épaule et chercher à marier la fantaisie brésilienne au pragmatisme italien. Au cœur de sa philosophie : le ballon.


L’objectif du vieux Luis est, selon Juanito, champion d’Europe avec l’Espagne en 2008, le suivant : « Pour Aragonés, la possession du ballon était une façon d’arriver plus souvent au but adverse, de se créer plus d’occasions. En clair, il s’agissait de faire tourner pour trouver une faille ou un trou chez l’adversaire et saisir l’occasion pour marquer. » La forme est alors un 4-4-2 sur le papier, un 4-1-3-1-1 sur le terrain avec Marcos Senna en 6, un trio de créateurs devant lui (Iniesta, Xavi, Silva), David Villa un cran plus haut et Fernando Torres en pointe. Dans le fond, on ne parle pas encore de tiki-taka et le match d’ouverture de l’Euro, une large victoire face à la Russie (4-1), le prouve : l’Espagne ne tient le ballon que 43% du temps et a une approche plus directe qu’en 2010, ce qui ne l’empêche pas de gagner avec la manière.

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La Roja est alors en pleine mutation et sait aussi bien s’éclater dans le jeu en contre-attaque que dans un football de possession (un match disputé au Danemark lors des qualifications à l’Euro 2008 verra notamment l’Espagne inscrire un but au bout d’une séquence incroyable de 27 passes, N.D.L.R.). Seul élément invariable : les Espagnols refusent d’entrer dans le défi physique et cherchent avant tout à épuiser psychologiquement leur adversaire par la passe. L’arrivée de Guardiola au Barça lors de l’été 2008 va accompagner cette évolution : durant ses quatre ans au Barça, l’Espagne va tout gagner (l’Euro 2008, le mondial 2010 et l’Euro 2012), du jamais-vu dans l’histoire du football. Elle va surtout bousculer les grilles d’analyse : soudainement, les observateurs vont regarder qui a la possession, remettre la technique au centre du jeu et certains profils (Xavi, Iniesta, Pedro, Villa) prennent le contrôle des débats. Le jeu à son sens premier est de retour.


Entasser les milieux, mais pour quoi faire ?


C’est ici que l’on retrouve Vicente del Bosque et sa moustache. Sa mission post-2008 n’a rien de simple, car entre l’Euro et la Coupe du monde, l’effet de surprise va se dissiper, et certains adversaires vont accepter de fermer sciemment le jeu pour survivre aux bourrasques. À peine au sommet, il faut se réinventer, ce que l’Espagne a déjà réussi à faire en finale de l’Euro 2008 après la blessure de David Villa en demi-finales, ce qui avait poussé Aragonés à intégrer Fàbregas contre l’Allemagne. Avec un milieu supplémentaire plutôt qu’un second attaquant, la Roja avait alors gagné en variété et en contrôle, au détriment de la verticalité. Del Bosque adore les milieux et a déjà avoué à Xavi que « le football devrait se jouer avec onze milieux de terrain » . Alors, pendant deux ans, l’ancien milieu défensif du Real va tenter des choses et intégrer progressivement un joueur en qui il se reconnaît : Sergio Busquets. Néanmoins, malgré le succès du 4-3-3 du Barça, Vicente del Bosque ne va pas chercher à copier-coller le système de jeu catalan et cela s’explique simplement : Lionel Messi n’est pas espagnol.


Résultat, lorsqu'il se présente face à la Suisse le 16 juin 2010, c’est avec un 4-2-3-1 et une doublette Busquets-Xabi Alonso. Un double pivot ? « Quelle idée » , soufflent certaines voix en Espagne, notamment celle d’un Aragonés vindicatif lors des premières semaines du mondial. Le pari de Del Bosque est le suivant : puisqu'il ne possède pas un Messi pour briser les lignes adverses, son Espagne va avant tout chercher à conserver le ballon plus longtemps grâce à Xabi Alonso. Xavi, lui, est placé en 10, une position où il va d’abord souffrir avant d’accepter de reculer à plusieurs reprises pour récupérer le ballon face au jeu afin de mettre à profit sa vision panoramique et sa capacité à détecter les espaces libres. De son côté, Andrés Iniesta, qui sort à l’époque d’une « petite dépression » et arrive au mondial à court de sensations, est installé sur un côté, mais avec l’autorisation de s’insérer régulièrement au milieu afin de créer un carré et de prendre ainsi numériquement le dessus sur les adversaires.



Problème : cette évolution stratégique va d’abord accoucher d’une souris et de nombreuses critiques. Face à la Suisse, c’est une drôle d'Espagne qui s'avance. Une Espagne lente, qui se contente essentiellement de faire tourner le ballon au milieu, un cran moins haut qu’en 2008, et qui se montre incapable d’écarter le jeu, la faute à un David Silva qui rentre souvent à l’intérieur. Partant, la Roja ne réussit pas à se créer l’espace nécessaire à son expression, là où la Suisse, elle, s’amuse à lui prendre du temps dans un 4-4-1-1 clair d’où Senderos n’hésite pas à sortir pour empêcher Xavi de se retourner. À aucun moment, la bande de Del Bosque ne va parvenir à trouver de la profondeur et à étendre le bloc suisse, si ce n’est via quelques ouvertures pour Sergio Ramos, qui se retrouve ensuite sans solution de passes. Dans ce marasme, seul Piqué va réussir à faire trembler la Nati (24e) après une superbe inspiration d’Iniesta et un crochet merveilleusement posé à Grichting avant une belle intervention de Benaglio.



Pour la Suisse, la donne est simple : puisque l’Espagne concentre son jeu dans l’axe (souvent cinq milieux entassés), donc dans une zone géographique restreinte, il suffit de contenir cet espace. Puis, de donner un coup sur la nuque : juste après la pause, après un bon boulot de Nkufo, Derdiyok, auteur d’une subtile déviation au début du mouvement, est trouvé entre Piqué et Capdevilla, gratte un contre favorable dans un duel avec Casillas, et Gelson Fernandes ouvre le score. Gerard Piqué s’ouvre l’arcade sur le coup, et l’Espagne trébuche pour la seconde fois seulement du mandat de Del Bosque (il a vu son Espagne céder en demi-finales de la Coupe des confédérations 2009 face aux États-Unis, 0-2, N.D.L.R.).

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Le sélectionneur tente d'agir, trouve avec Navas un peu de largeur, tente un duo offensif Torres-Villa pour boucler la rencontre, voit Xabi Alonso allumer la barre de Benaglio à la suite d’une combinaison sur corner déjà tentée vingt minutes plus tôt, mais surtout Derdiyok toucher le poteau gauche de Casillas après un nouveau festival. La clé selon le sélectionneur suisse Ottmar Hitzfeld ? « Nous avions décidé de serrer la défense et le milieu de terrain pour les empêcher de passer par le centre. Ils ne sont pas parvenus à faire des passes précises. Après, il nous a suffi de les attendre et de profiter des contre-attaques. » Simple, non ?

Le premier tour des doutes


Pas grand-chose n’a fonctionné, et Del Bosque le sait : ses latéraux – Capdevillla et Ramos – n’ont pas assez apporté ou n'ont pas été assez trouvés, Xavi n’a pas assez pesé, Villa a peiné à exister et doit évoluer dans un autre rôle... Mais le moustachu persiste et signe malgré les critiques. Face au Honduras (2-0), le chef de la Roja confirme son double pivot, mais décide de titulariser Torres et de décaler Villa à gauche. Iniesta, blessé, reste au chaud, alors que Navas prend la place de David Silva. Ainsi, l’Espagne va un petit peu gagner en variété, faire la différence grâce à un circuit classique – le long changement d’aile de Piqué vers Villa, qui va ensuite réussir un enchaînement somptueux –, puis sur une frappe déviée d’El Guaje. Reste que cette équipe peine à convaincre et s’est montrée vulnérable à de multiples reprises défensivement. Un match est alors attendu par tous : la confrontation avec le Chili de Marcelo Bielsa, son 3-3-1-3 et son équipe de fous furieux.

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Là encore, Del Bosque tient son plan et confirme Busquets à son poste, mais aussi un Torres incapable de faire la moindre différence. Avant la rencontre, il regarde ses joueurs et se transforme en paravent : « Si jamais nous finissons par être éliminés, je prendrai toute la responsabilité et l’ensemble des critiques pour moi. Ne vous inquiétez pas. Je vous demande juste de jouer avec le sourire. Soutenez-vous : si un joueur a le ballon, il doit avoir deux solutions. Et, juste une chose : n’oubliez pas que pour beaucoup de personnes, vous êtes des exemples. Faites-le pour eux. » Ce Chili-Espagne est un match à la vie, à la mort, mais Vicente del Bosque ne veut surtout pas que ses hommes perdent leur style. Difficile face à une telle équipe, car d’entrée, le Chili saute au cou de la Roja. Le pressing chilien est féroce, empêche l’Espagne de sortir proprement le ballon, isole Villa, bloque Iniesta, casse Xavi, et les prises à deux s’enchaînent, notamment sur les latéraux espagnols.



À plusieurs reprises lors des vingt premières minutes, l’intégralité du Chili va être dans le camp d’une Roja qui prend des mandales : Mark Gonzalez rate d’abord une belle reprise (10e), Alexis teste un lob sur Casillas (14e), Beausejour fait d’énormes dégâts... Bielsa a créé un monstre tactique, intelligent et vicieux, qui fait complètement déjouer l’Espagne, au sol comme dans la profondeur. Mais ce monstre a des failles et, à trop se projeter, le Chili offre des espaces dans son dos : à la 24e minute, à la suite d'un ballon perdu par Valdivia et à une projection de Medel, Xabi Alonso déclenche vers Torres. L’attaquant espagnol se retrouve dans une situation de un-contre-un avec Jara, Claudio Bravo sort dans ses pieds et Villa, à l’affût, n’a plus qu’à déclencher de quarante mètres dans le but vide.

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Si l’ouverture du score est contraire au script de ce début de rencontre, elle confirme cependant une chose : si le Chili est volontaire et veut presser très haut, il a progressivement perdu les pédales par gourmandise et par un nombre de tacles ratés trop important, ce qui a conduit à de nombreux décalages ou à de grosses fautes (trois jaunes reçus en vingt minutes). À la 37e minute, l’autre Roja va également se saborder sur une erreur technique – un contrôle raté de Jara – dans lequel Iniesta va croquer avant de décaler Villa. La suite ? Une remise en retrait, un pied parfaitement ouvert : Chili 0, Espagne 2, Estrada prend un rouge sur l’action, et le match est quasiment terminé. À la pause, Bielsa effectue deux changements et voit dans la foulée Rodrigo Millar nettoyer la lucarne de Casillas sur une action où Puyol est complètement largué. Le score (2-1) qualifie les deux équipes, Marcelo Bielsa demande à ses joueurs de se replier (oui, c’est arrivé un jour...), et le premier tour s’achève sur des doutes et une question : que peut faire cette Espagne ?


Le fil de Del Bosque, le dunk de Puyol


Elle ne peut que progresser, mais va d’abord confirmer une impression : Del Bosque déroule un fil précis à chaque rencontre. Que ce soit face au Portugal ou au Paraguay, deux rencontres où l’Espagne a eu la possession, mais a peiné à se montrer réellement dangereuse si ce n’est lors des débuts de match, la Roja a commencé par fatiguer sa victime durant une heure de jeu en la faisant cavaler après le ballon. Puis, c’était l’heure des changements. Il y a d’abord eu Fernando Llorente contre le Portugal, qui a remplacé un Torres désespérant avant de tout changer : une tête plongeante sauvée par Eduardo, un travail incroyable dos au but pour ouvrir des espaces aux autres (ce que Torres n’a pas su faire) et une participation décisive sur le but inscrit en légère position de hors-jeu par Villa.

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Il y a ensuite eu Pedro et Fàbregas face au Paraguay, qui ont amené de la largeur et de la variété au moment où Iniesta a offert un slalom royal pour changer la donne et offrir à Villa son cinquième but de la compétition après un triple poteau. Lors de ces deux rencontres, l’Espagne a fait la différence après les changements de Del Bosque, en marquant en seconde période et en se contentant d’un but avant de fermer le jeu. Lors du quart de finale contre les hommes de Martino, Casillas a malgré tout dû sauver un penalty de Cardozo grâce aux conseils précieux de l’étudiant en tirs au but Pepe Reina (Xabi Alonso en a aussi manqué un dans la foulée) et la Roja a pêché par séquences dans son utilisation du ballon sous le pressing coordonné paraguayen.



C’est là que le meilleur arrive, cependant, et que Del Bosque mélange les cartes. Il sait que l’Allemagne peut piquer son Espagne si elle ne presse pas correctement et décide de sortir Torres, puis de faire confiance à Pedro. La suite est un contraste magnifique entre le jeu de possession de la Roja et le football de transitions allemand. De nouveau, l’Espagne va faire la différence grâce aux décrochages d’Iniesta pour former un diamant, au jeu brillant entre les lignes de Pedro et en épuisant physiquement la Mannschaft, privée de Müller, suspendu. Les Espagnols vont surtout briller défensivement, tuant dans l’œuf toutes possibles contre-attaques allemandes grâce à un quadrillage parfait. Busquets va également valider ce soir-là la confiance de Del Bosque et mettre l’ensemble des critiques dans sa poche. L’Allemagne va quand même réussir à obtenir une belle occasion sauvée par Casillas devant Kroos, mais dans la foulée, Puyol décolle et dunk sur la tête de Khedira à la manière de son but inscrit au Bernabéu en mai 2009 : trois joueurs construisent un embouteillage, un autre occupe le gardien adverse, le capitaine est libre et surgit. Clinique. Derrière, l’Espagne offre dix-sept minutes de marche sur les espoirs brisés germaniques : la Roja est en finale.





Une histoire de la justice


Si les Pays-Bas sont au rendez-vous, c’est avant tout grâce au talent de deux artistes – Robben et Sneijder – et à un onze construit pour la guerre. Le souvenir des finales perdues (1974 et 1978) est vivace, et les Oranje se succèdent avant la finale pour affirmer qu’il est l’heure d’arracher l’étiquette de loser de la sélection batave. Arjen Robben, battu en finale de la C1 quelques semaines plus tôt, refuse de masquer les intentions de sa troupe : « À ce stade de la compétition, peu importe la manière dont vous jouez. Je préfère gagner un match horrible que perdre un beau match. C’est une finale de Coupe du monde. Personne dans ce groupe ne se sent spécial au point de refuser de se salir les mains. » Dans le vestiaire opposé, Vicente del Bosque, lui, a décidé de saisir un autre levier et demande avant tout à ses hommes de rester loyaux à leur style. « Les gars, vous n’êtes pas des soldats, souffle-t-il dans son discours d’avant-match. On parle de football, pas de la guerre. On se bat pour le ballon, mais on garde les pieds sur terre et on conserve notre approche. Soyez courageux, humbles, braves. Ne vous laissez pas avoir en tentant n’importe quoi. C’est le plus grand moment de votre carrière, mais si vous avez besoin de penser à quelqu’un, pensez à tous les enfants qui prient pour vous voir remporter ce trophée. Faites-le pour eux. »


Ce mondial n’aura pas été simple pour l’Espagne, condamnée à respirer face à des équipes qui ont cherché à lui placer un sac plastique sur la tête, et la première période de cette finale est un piège : sous les yeux d'un Van Gaal en tribunes et malgré l’espoir de Cruyff de voir son pays respecter son héritage, les Pays-Bas imposent une pression terrible à la Roja. Si le contre-pressing espagnol empêche de nouveau toute tentative de contre-attaque adverse, les Oranje s’en cognent : ils ne sont pas venus pour attaquer, mais pour détruire l’Espagne. Le premier quart d’heure est pourtant animé : sur un coup franc de Xavi, Ramos pousse Stekelenburg à réussir une horizontale sur sa ligne ; Kuyt, de son côté, profite d’une erreur folle de Busquets plein axe pour alerter Casillas ; au bout d’un centre de Xabi Alonso, Villa canarde le petit filet hollandais...

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Sur plusieurs séquences, l’Espagne est tout proche de déstabiliser les Pays-Bas via quelques ballons joués dans le dos d’une défense très haute, mais le problème va être rapidement réglé. Il faut couper à la source, donc casser les passeurs. À la 22e minute, Van Bommel découpe alors Iniesta. C’est le début de la foire : neuf des onze titulaires hollandais vont être avertis au cours de la rencontre, De Jong va écraser la poitrine de Xabi Alonso, Andrés Iniesta est transformé en shaker, et le premier acte est une boucherie sans fin, où Heitinga, censé rendre le ballon à l’Espagne, va même passer tout près de lober Casillas, ce qui fait grimper automatiquement encore un peu plus la tension.



Avant la pause, néanmoins, Robben alerte une première fois Casillas. La seconde période est plus vivante, et chaque changement (Navas, Fàbregas, Torres, Van der Vaart, Elia) va dans le sens du jeu et est tourné vers l’offensive. D’abord, Jesús Navas va permettre à l’Espagne d’étirer le bloc hollandais et d’enfin profiter des quelques espaces laissés par Giovanni van Bronckhorst en amenant du dribble là où la majorité des joueurs espagnols sont des apôtres du jeu en une touche.
« Avant de frapper le ballon, j’ai dû attendre qu’il redescende un peu. Si je n’avais pas attendu, je n’aurais pas marqué. J’ai laissé la gravité faire son travail et j’ai marqué. Newton, quoi. » Andrés Iniesta
Eljero Elia, lui, est un ailier plus classique que Kuyt et va permettre à Robben, perdant lors d’un face-à-face mythique avec Casillas (62e) sur l’une des rares bonnes inspirations de cette finale de Sneijder, de se libérer. Revers de la médaille pour les Pays-Bas : il est difficile de maintenir une telle agressivité pendant si longtemps face à une équipe comme l’Espagne. Ainsi, les lignes vont se détendre au fur et à mesure qu’Iniesta, tout proche d’être expulsé après une béquille rageuse sur Van Bommel, va monter en puissance, Ramos va passer tout près d’ouvrir le score de la tête sur corner (77e), et Fàbregas va foirer un face-à-face avec Stekelenburg au début de la prolongation.


Robben a bien eu une autre opportunité après un superbe décrochage de Van Persie (83e), excellent en seconde période pour déconnecter l’axe central espagnol, les Pays-Bas sont cuits, et l’expulsion d’Heitinga après une énième faute (109e) va sceller leur sort. De Jong venant d’être remplacé, les Oranje se retrouvent avec Van Bommel au milieu d’une défense à trois, Van der Vaart pour boucher les trous au milieu – ce qui n’est pas sa qualité première – et vont glisser après un rush de Navas côté droit et une subtile ouverture de Fàbregas pour Iniesta. Sonné, Bert van Marwijk concède : « C’est dur, mais la meilleure équipe a gagné ce soir. » Cette finale aura surtout été une histoire de la justice, des gentils contre les violents, et se sera décidée sur un but d’Andrés Iniesta, seul Espagnol constant de bout en bout au cours de la compétition. À quoi a-t-il pensé sur le coup ? À Newton. Newton ? « Oui, parce qu’avant de frapper le ballon, j’ai dû attendre qu’il redescende un peu. Si je n’avais pas attendu, je n’aurais pas marqué. J’ai laissé la gravité faire son travail et j’ai marqué. Newton, quoi. » Deux ans plus tard, la bête de Del Bosque reviendra dans une version encore plus extrême, plus aboutie. 2010 n’était qu’une étape, mais comme souvent, avec l’Espagne, elle a été passée avec le ballon dans les pieds, au point qu’inscrire des buts est presque devenu secondaire. Mais qui gagne, statistiquement ? L’équipe qui prend le moins de buts, et en 2008, en 2010 et en 2012, la Roja n’en aura encaissé aucun en match à élimination directe. C’est aussi ça, être un poisson.

Par Maxime Brigand