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Les leçons tactiques de l'Ajax 1995

Au départ, Louis van Gaal a entendu les gens d'Amsterdam hurler le nom de Cruyff et tout le monde penser qu'il ne serait qu'un intérimaire. Puis, quatre ans après son arrivée sur le banc de l'Ajax en tant qu'entraîneur principal, le Pélican a envoyé une mandale dans la tronche des sceptiques et a transformé sa révolution en victoire historique en C1 avec une équipe brillante devenue référence pour Marcelo Bielsa et Pep Guardiola.

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Onze types en short chassent des abeilles. Sur le moment, ils semblent faire face à ce drôle d’éclat kinesthésique qui a un jour poussé les hommes à mettre au monde le ralenti afin de pouvoir expliquer exactement ce qu’il se passe lorsque le mouvement décide de jouer avec l’esprit. C’est un soir anecdotique dans la saison 1994-1995 de l’Ajax, un déplacement à Maastricht n’étant pas un événement en soi, mais la séquence, coincée dans les archives, est un must absolu pour comprendre ce que pouvait être cette équipe pratiquant un football qualifié d’ « utopique » par Jorge Valdano. Elle commence le long de la surface de l’Ajax, à droite, avec Finidi, sorti vainqueur d’un duel à l’épaule avec le numéro 10 local. Là, tout s’enclenche : Michael Reiziger est trouvé à l’intérieur et remet sous pression à Van der Sar qui, plutôt que dégager dans le ciel, rejoue avec le futur latéral du Barça ; Litmanen est ensuite cherché, puis Ronald de Boer évite un tacle via un grand pont malicieux, et c’est ensuite au tour d’Edgar Davids de danser entre les coups de serpe adverses avant de lancer en profondeur Danny Blind.
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Pour conclure le chef-d’œuvre collectif, Blind décale Overmars qui n’a plus qu’à piquer son ballon au-dessus de Rein van Duijnhoven. Huit passes, vingt-sept secondes de bonheur et un accouchement d’une image rare : stylo coincé entre les dents dans sa zone technique, un homme applaudit. Louis van Gaal, un coach qui voit le football comme un effort collectif perpétuel là où Cruyff l’appréhende avant tout à travers le prisme du plaisir et du talent, sait qu’il tient probablement entre ses doigts la plus belle création de sa vie d’entraîneur, quatre ans seulement après ses premiers pas sur un banc professionnel. Vingt et un jours plus tard, l’Ajax a rendez-vous à Vienne pour parachever sa quête.

« Van Gaal ne se prend non pas pour Dieu, mais pour le père de Dieu   »


Comprendre l’Ajax, c’est avant tout le déplier. Il y a d’abord le chef du projet : Aloysius Paulus Maria van Gaal, dit Louis van Gaal, arrivé aux manettes en 1991 après avoir passé trois ans dans l’ombre de Leo Beenhakker, un mage qui compare les entraîneurs néerlandais à « des robots avec beaucoup d’antennes » . La raison : « On emmagasine énormément d’informations, c’est ce qui nous permet de nous adapter partout. C’est un don de Dieu. » Ça tombe bien, il paraît que Van Gaal se sent également investi d’un pouvoir divin.
« J’ai calculé : l’Ajax récupérait en moyenne 37 passes vers l’arrière. Le supporter voit ça comme un refus de jouer, mais indéniablement, cette passe vers l’arrière, c’est le début d’une nouvelle attaque.   » Marcelo Bielsa
C’est du moins ce qu’a un jour affirmé Uli Hoeness, son président au Bayern entre 2009 et 2011, dans So Foot : « Son problème, c’est qu’il se prend non pas pour Dieu, mais pour le père de Dieu. Avant même que le monde n’existe, Louis van Gaal était déjà là. » Seule certitude à cette histoire : le natif d’Amsterdam a bien inventé un monde, son monde, en révolutionnant si bien l’Ajax au milieu des années 1990 qu’il est à ce jour le seul entraîneur européen que Marcelo Bielsa ait jamais cité en exemple. Extrait : « Le modèle étranger qui me plaît le plus est celui de l’Ajax de Louis van Gaal, c’est-à-dire une équipe flexible pour composer ses lignes en fonction des exigences de l’adversaire au moment de la récupération de la balle. J’ai calculé : l’Ajax récupérait en moyenne 37 passes vers l’arrière. Le supporter voit ça comme un refus de jouer, mais indéniablement, cette passe vers l’arrière, c’est le début d’une nouvelle attaque. » Dans un livre publié en 2011, Mi gente, mi futbol, Pep Guardiola y était aussi allé de son éloge. « Je suis resté bouche bée quand j’ai vu jouer l’Ajax de Van Gaal. La facilité à créer le jeu de derrière, la rapidité des joueurs de côtés et leur façon de passer le ballon. Dans les pieds à travers les espaces. Cet Ajax pouvait résoudre de manière totalement fantastique tous les un-contre-un qui peuvent exister dans un match. (...) L’Ajax de Van Gaal donnait des leçons de football à ceux qui connaissaient parfaitement le jeu. » Au fond, fallait-il s’attendre à autre chose de la part d’un homme qui, le jour où il a été choisi par le board amstellodamois, a félicité ses dirigeants d’avoir nommé « le meilleur entraîneur du monde » ? Louis van Gaal ne débarquait pas sans ambition : il voulait remettre l’Ajax sur son perchoir.



Il savait surtout comment le faire. Travailler sous les ordres de Van Gaal, c’était d’abord accepter de vivre dans l’ordre permanent. Pour expliquer ce caractère, il faut revenir à l’enfance du Pélican, qui a perdu son père, contremaître pour une compagnie de gaz, à l’âge de six ans après un arrêt cardiaque. Comprendre cette discipline, c’est aussi jeter un œil à l’organisation en vigueur dans un foyer où se croisent huit frères et sœurs. La mère Van Gaal impose à chacun une corvée définie. Pour Louis, ce sera peler les patates pour le dîner du soir. Et pour le boulot, ce sera footballeur, un taf qu’il va cumuler à des études d’éducation physique à Geuzenveld, Louis van Gaal ayant pour ambition parallèle de devenir professeur de sport. « C’est là que j’ai appris à comprendre ce qui motivait les gens. L’important là-bas n’était pas d’apprendre un exercice, mais de comprendre la psychologie sous-jacente, expliquera-t-il un jour. Tout ce que je sais, je le sais grâce à l’académie d’éducation physique. » Côté terrain, il va d’abord être barré par un certain Johan Cruyff à l’Ajax, avant de s’exiler au Royal Antwerp et de repartir avec une toute petite quarantaine de matchs dans les chaussettes quatre ans plus tard.
« Dans l’histoire, il n’y a finalement eu qu’une vraie révolution tactique et c’est l’Ajax qui l’a amenée lorsque le football a soudainement été pensé d’une façon collective et non plus individuelle. » Arrigo Sacchi
Il trouvera finalement la lumière au Sparta Rotterdam, où il deviendra enfin quelqu’un dans le foot avant de doucement entamer sa mutation vers le coaching. Il y aura d’abord l’AZ, où il finira sa carrière de joueur et avant de devenir l’adjoint de Hans Eijkenbroek, puis l’Ajax. Deux institutions où Louis van Gaal imposera ses codes : amendes pour les retardataires, chaussures obligatoirement cirées, vouvoiement obligatoire, maillots rentrés dans le short, chaussettes relevées... « Ceux qui ont le maillot hors du short cherchent toujours à faire leur intéressant » , justifia le général à l'époque. À travers ces décisions, c’est la deuxième caractéristique du coach Van Gaal qui ressort : le foot est à ses yeux un sport qui se joue « avec les onze meilleurs joueurs et non le meilleur onze » .

Arrogance et pépinière maison


Avec lui, l’important, c’est la structure. Le jeu prôné par Louis van Gaal ne laisse qu’une part minime à l’improvisation et aux changements de position. C’est un football quasi mécanique, encore plus proche du football total de Rinus Michels que ce que propose Johan Cruyff au Barça. Dans une époque où les joueurs offensifs sont souvent « libérés » par les entraîneurs, Van Gaal s’élève et compartimente strictement son équipe. Voilà ce qu’en a dit un jour Sacchi : « J’ai toujours pensé que la différence entre un sport individuel et un sport collectif était une question de synergie. Brecht disait que les plus grands artistes ont besoin de l’autre pour pouvoir s’exprimer entièrement. Michel-Ange disait que les tableaux se peignaient avec l’esprit et non avec les mains. Moi aussi, j’ai toujours pensé que le football se jouait avec l’esprit. (...) Dans l’histoire, il n’y a finalement eu qu’une vraie révolution tactique, et c’est l’Ajax qui l’a amenée lorsque le football a soudainement été pensé d’une façon collective et non plus individuelle. » C’est cet héritage que Louis van Gaal a récupéré et qu’il a fait entrer dans son moule, malgré les doutes des débuts liés au fait que les supporters de l’Ajax rêvaient de voir Cruyff revenir à Amsterdam et que le journal néerlandais De Telegraaf le qualifiait d’arrogant. Et alors ? Van Gaal est arrogant, il ne s’en est jamais caché, a déjà affirmé qu’il avait « généralement raison » et il ne faut pas oublier qu’Amsterdam adore les gens arrogants. Ce type était fait pour y briller.



Mais comment le faire ? Première étape : les hommes. Pour atteindre son idéal, Louis van Gaal souhaite un groupe uni, jeune et dénué de stars. Au fil de ses premières années, le Pélican a donc fait des victimes : Wim Jonk, qui jouait le rôle d’arrière central devenu milieu défensif (ce que sera ensuite Rijkaard) et avec qui l’Ajax a remporté la Coupe de l’UEFA en 1992 ; Brian Roy, viré dans la foulée du titre européen parce que Van Gaal le jugeait trop excentrique, dénué « d’intelligence tactique » et incapable de « penser pour l’équipe » ; Jan Wouters, vendu au Bayern pour progressivement faire de la place aux jeunes promesses formées par son coach ; Dennis Bergkamp, triple meilleur buteur du pays, troisième du Ballon d’or 1992, deuxième la saison suivante, dont la qualité principale était la création d’espaces et que Louis van Gaal a longtemps adoré avant d’estimer que le beau Dennis était devenu « trop grand » pour son système. Le Pélican souhaite qu’aucun joueur ne déborde de son cadre, et sans Bergkamp, l’Ajax va se réinventer rapidement et trouver avec Jari Litmanen un « quatrième milieu plutôt qu’un second attaquant » : crucial pour faire briller le 3-4-3 dessiné par Van Gaal. Litmanen va donc être installé à la pointe du losange. Derrière lui, Louis van Gaal va installer Frank Rijkaard, viré de l’Ajax en 1987 pour son manque de qualité technique et que le Pélican va recruter au Milan six ans plus tard. Rijkaard est la clé du système de cet Ajax en compagnie du capitaine de la bande, le vieux Danny Blind, qui a joué avec Van Gaal au Sparta Rotterdam durant sept ans et qui est doté d’une technique parfaite, ce qui permet d’assurer la relance. Pourquoi eux ? C’est l’époque qui a décidé selon LVG : « Dans le football moderne, les joueurs axiaux de la défense à quatre sont vraiment devenus des meneurs de jeu. » Tout simplement parce que le numéro 10 est marqué de trop près et qu’il n’a plus suffisamment de temps pour contrôler le rythme du jeu. Litmanen va donc avoir pour rôle premier d’organiser le pressing de l’Ajax et va laisser l’organisation des circuits à la paire Blind-Rijkaard.


Pour compléter le tableau, Louis van Gaal va ensuite taper dans la pépinière maison et dans une génération qu’il a formée : les frères De Boer, Ronald et Frank, Clarence Seedorf, Michael Reiziger, Edgar Davids... Rijkaard va rapidement prendre le rôle de grand frère de ces jeunes pousses à partir d’un été 1993 qui va être le début de la fin des travaux opérés par Van Gaal.
« Dans le football moderne, les joueurs axiaux de la défense à quatre sont vraiment devenus des meneurs de jeu. » Louis van Gaal
Fautif lors de l’élimination de l’Ajax face à Auxerre en C3, Stanley Menzo est remplacé par Edwin van der Sar, qui va être le premier gardien à évoluer en tant que libéro, ce qui va considérablement faire évoluer le jeu des Lanciers alors que la règle interdisant aux gardiens de prendre le ballon à la main à la suite d'une passe au pied vient d’entrer en vigueur. « Cette règle a changé ma vie parce que j’étais déjà plutôt bon avec mes pieds » , sourira l’ancien portier après sa retraite. Enfin, Van Gaal va voir son Ajax changer de dimension grâce à deux hommes essentiels : Marc Overmars et Finidi George.

Six contre sept et bouches ouvertes


Overmars et Finidi vont permettre à l’Ajax de Van Gaal de maîtriser pour de bon l’espace. Sur ce point, le Pélican retrouve Cruyff : avec le ballon, il faut en créer le maximum ; sans le ballon, il faut le réduire le plus possible. D’où le 3-4-3, un système qui permet de contrôler de façon optimale l’intégralité des zones du terrain et où le rôle des ailiers est de faire reculer les latéraux adverses là où celui de l’attaquant de pointe (qui n’est, à l’Ajax, que ce soit avec Stefan Pettersson et avec Ronald De Boer, généralement pas un grand buteur) est de peser sur les centraux afin d’offrir un terrain d’expression au 10 (ici Litmanen). Maîtrise de l’espace, intelligence tactique parfaite, condition physique optimale (la moyenne d’âge de l’effectif de la saison 1994-1995 effleure les 22 ans), qualité technique : le volcan peut entrer en éruption. Pour ne laisser aucune place à la surprise, Louis van Gaal a su s’entourer avant la conquête et a fait venir à ses côtés un physiologiste issu du hockey sur glace (Jos Geysels), un autre arraché au basket (Laszlo Jambor), mais surtout René Wormhoudt, chargé de la performance individuelle et qui a un temps travaillé avec l’équipe de football américain d’Amsterdam. C’est ce dernier qui va permettre aux joueurs de l’Ajax de devenir des bêtes physiques en travaillant sur la souplesse, la vitesse et l’agilité tout en les équipant de moniteurs de fréquence cardiaque durant les séances. Pour l’une des premières fois dans l’histoire du football, la science va jouer un rôle majeur et va aider Louis van Gaal à bâtir un collectif où chaque joueur doit accomplir des tâches très précises. Ainsi, les relayeurs ne dépasseront jamais les ailiers et les latéraux ne mettront le nez dans le dernier tiers adverse qu’à de rares exceptions : l’important est de conserver la structure en toute circonstance afin de prévenir les contre-attaques adverses, ce qui ne fait en rien de Van Gaal un entraîneur défensif, mais aussi de laisser de l’espace aux ailiers pour percuter.



« C’est simple de défendre, tu mets un bus devant tes cages, tu places une contre-attaque, et avec un peu de chance, tu finis par marquer, décryptait au printemps dernier le technicien néerlandais dans So Foot. Quand deux équipes refusent le jeu, c’est moche. C’est plus risqué de jouer de l’avant, mais quand tu y arrives... » Pour y arriver, Van Gaal va donc mêler le respect de la structure à une course à la possession, mais surtout à la récupération. L’effort défensif à la perte de balle n’est pas négociable. « Je suis exigeant là-dessus, car pour jouer comme je le veux, c’est-à-dire toujours dans la moitié de terrain adverse, à découvert, il faut l’être. Sinon... » Sinon, on subit. Alors, à l’entraînement, le Pélican fait essentiellement bosser son groupe via des exercices de passes pour préparer son équipe à conserver le ballon sous pression et encourager le pressing. Son exercice favori était le six contre sept sur une moitié de terrain où l’équipe de sept n’avait pas de gardien et devait donc sortir rapidement sur le porteur au risque d’encaisser un but sur un tir lointain. Un autre exercice fréquent était le cinq-trois, expliqué dans La Pyramide inversée de Jonathan Wilson : « Quatre joueurs coulissaient sur les côtés d’un rectangle tandis qu’un autre joueur de l’équipe était placé au centre du rectangle, entouré de trois défenseurs. L’équipe de cinq joueurs devait conserver le ballon, le joueur placé au centre du rectangle étant obligé de le passer en première intention pour empêcher que ses trois adversaires s’en emparent. » Interrogé il y a quelques années par FourFourTwo, Ronald de Boer ne masquait pas les conséquences : « Au bout d’un moment, il y avait un tel niveau sur le terrain que quand de nouveaux joueurs arrivaient, ils nous regardaient avec la bouche ouverte. »

Et le Bayern explosa


Au début de leur campagne de C1 1994-1995, c’est pourtant les joueurs de l’Ajax qui ouvrent grand les yeux. Au soir du 14 septembre 1994, au stade olympique d’Amsterdam, les joueurs de Van Gaal font la queue devant le vestiaire d’un Milan champion d’Europe, mais séché (2-0) au milieu d’un terrain trempé par une équipe de piranhas (avec Kluivert en pointe et Ronald de Boer en relayeur à la place de Seedorf). Ronald de Boer, toujours dans FourFourTwo : « Nous étions comme des petits enfants en rencontrant les joueurs milanais. C’est très embarrassant quand j’y repense... » Ce souvenir va malgré tout fonder la saison de l’Ajax, qui ira un peu plus de deux mois plus tard se balader à San Siro (0-2). La suite est une balade face à l’Hajduk Split (0-0, 3-0) et une démonstration face au Bayern.
« Nous étions comme des petits enfants en rencontrant les joueurs milanais. C’est très embarrassant quand j’y repense... » Ronald De Boer
La demi-finale aller est un repère important d’un point de vue tactique puisqu'à Munich, on va voir Louis van Gaal parfaitement s’adapter au 3-4-1-2 de Trapattoni avec son 3-1-2-1-3 désormais maîtrisé. Lors de cette rencontre, le Pélican va ordonner à Seedorf de défendre sur Dieter Frey, mais surtout à Overmars de monter d’un cran pour presser Kuffour, alors que Kanu va faire pression sur Babbel. De son côté, Finidi va s’occuper de Christian Ziege. On voit ici que le pressing de l’Ajax est très individualisé au milieu, alors que derrière, comme Bielsa aujourd’hui, Louis van Gaal souhaite toujours être en supériorité numérique afin d’avoir un joueur libre (ici, c’est un trois contre deux avec Danny Blind dans le rôle du joueur libre) et accepte d’être en infériorité numérique devant (deux contre trois défenseurs munichois, alors que Litmanen passe les menottes à Markus Schupp en phase défensive).


Cette double confrontation met surtout en exergue la verticalité du jeu amstellodamois, ce qui est favorisé par les qualités de Rijkaard et sur de nombreuses autres rencontres par la beauté du jeu long de Frank de Boer (il suffit de revoir ses passes décisives pour Bergkamp face au PSV en 1993 ou contre l’Argentine en 1998 pour en avoir la preuve), absent lors des deux matchs face au Bayern. Le 3-4-3 met surtout en lumière les qualités athlétiques de son groupe, capable d’étouffer n’importe quelle victime et qui va faire exploser le Bayern (5-2) au retour. Pour le reste, on retrouve le côté mécanique de cet Ajax, qui répète à l’envi de nombreux circuits.
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Pour sortir le ballon, si l’adversaire impose un gros pressing et coupe l’alimentation vers Frank de Boer (Reiziger était considéré comme l’élément le plus faible du onze de l’Ajax), Van der Sar relance avec Michael Reiziger, qui cherche automatiquement le joueur de pointe (Ronald de Boer ou Kanu), lequel peut ensuite trouver les ailiers ou les relayeurs. Cependant, si Cruyff interdisait à ses joueurs de jouer long, Louis van Gaal n’hésite pas à utiliser cette arme afin de trouver rapidement ses éléments de côté, la grande majorité des actions de l’Ajax se terminant par un centre. Là encore, on retrouve des éléments du Barça de Cruyff dans la recherche du joueur de pointe, ce qui permet de créer le maximum d’espace. À l’Ajax, Van Gaal pouvait notamment très bien le faire avec Nwankwo Kanu, excellent dos au but. Lors du retour face au Bayern, c’est essentiellement comme ça que les Lanciers ont fait la différence, alors que Ziege a souffert le martyr face à Finidi. Tous ses éléments mis bout à bout permettent à l’Ajax de ne jamais trop subir, car les Hollandais ne passent que très peu de temps dans leur camp.


« C'est le père du football moderne »


Mais en finale, Fabio Capello, vexé par ses deux défaites au cours dela saison face à l’Ajax et vainqueur la saison précédente en démolissant le Barça de Cruyff (4-0), a préparé un plan et a demandé à Boban de tourner autour de Rijkaard, alors que Desailly se transforme en bourreau de Jari Litmanen. Le rôle du joueur français dans cette finale est crucial, mais offre aussi des espaces dans le milieu de terrain milanais, dans lesquels l’Ajax ne croque pas assez. Pour se sortir du marquage de Desailly, Litmanen va davantage se muer en quatrième offensif qu’en troisième milieu et va tenter de balader son garde du corps afin de créer de l’espace à ses coéquipiers dans le cœur du jeu. Trop dur, d’abord, Maldini serrant de près Finidi, l’expression de Rijkaard étant extrêmement réduite, De Boer ne créant aucune différence devant, Blind étant forcé de balancer vers Finidi sans trop d’intentions et les circuits de passes de l’Ajax étant bouchés, Daniele Massaro se chargeant avec brio de couper la communication entre de Boer et ses potes situés à l’intérieur, ce qui va de nouveau forcer les Lanciers à sortir via Reiziger. À la grande surprise, c’est finalement le Milan qui va dominer le premier acte et va se montrer le plus dangereux offensivement grâce aux montées de ses latéraux (Panucci et Maldini) et aux nombreuses percussions de Marcel Desailly, capable de jouer le cinquième défenseur en phase défensive. Le Français est partout et va même passer à deux doigts de s’offrir littéralement le scalp de Litmanen, ce qui va transformer Louis van Gaal en ninja dans sa zone technique.


À la pause, Rijkaard s’élève dans le vestiaire et débat froidement avec quelques coéquipiers. Il demande un jeu plus rapide, plus juste, plus vivant. Louis van Gaal vole comme un aigle au-dessus de sa troupe et va demander au vieux Frank, qui vit alors le dernier match de sa carrière, de reculer de cinq mètres pour gratter plus d’espaces pour relancer. En repassant dans une défense à quatre, Rijkaard va progressivement aider l’Ajax à reprendre le contrôle du rythme de la rencontre et de la possession (60% en seconde période). Progressivement, car il va falloir attendre la sortie de Seedorf, l’entrée de Kanu et le replacement de Ronald de Boer au milieu pour complètement faire basculer l’affaire. Soudainement, Finidi et Overmars augmentent la pression sur les latéraux milanais, l’Ajax multiplie les éléments offensifs (De Boer joue un cran plus haut que Seedorf, Kluivert vient prendre la place de Litmanen et rajoute du poids), Desailly ne peut plus sortir et s’essouffle... Van Gaal finit la rencontre en 3-3-4 et lorsque Davids grimpe aussi haut que Ronald de Boer, le Milan, faible dans le contre-pressing lors de cette finale, doit défendre à sept têtes.
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L’approche du technicien lors de cette seconde période est typiquement néerlandaise et assez brillante puisqu'en faisant reculer Rijkaard, il aura augmenté la zone « active » du jeu, mais aussi l’espace d’expression des hommes. À cinq minutes de la fin, cela va payer, et Rijkaard va profiter d’un mauvais alignement pour servir Kluivert, qui n’a plus qu’à battre Sebastiano Rossi sous le nez de Boban. Sur cette action, il faut aussi noter le rôle de Ronald de Boer, qui a forcé Albertini à le marquer et donc à couvrir tout le monde. Après dix ans de bonheur, le Milan est au tapis et l’Ajax, qui aura peiné lors de cette dernière, est sur le toit de l’Europe grâce à ses idées et aux couilles - qu’il montra un jour à ses joueurs au Bayern - de son entraîneur, qui reviendra en finale la saison suivante, mais sans Overmars, blessé, ce qui changera pas mal de choses et verra les Lanciers s’incliner aux tirs au but face à la Juve de Lippi. Tout ça fera dire un jour à Abelardo, ancien joueur de Van Gaal au Barça, ceci : « Dans un certain sens, Louis van Gaal est le père du football moderne. » Pas mieux.

Par Maxime Brigand