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Les larmes de l'Atlético et le souffle de Simeone

S’il ne devait rester qu’un moment de cette Liga, ce serait cette 20e minute de la « finale » Barça-Atlético, quand Arda Turán, en larmes, dut quitter le terrain. Cet instant fut unique car il changea tout et rien à la fois.

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C’était samedi dernier. Il était 18h20 à peu près. L’Espagne était plantée devant son récepteur de télévision ou celui de son voisin. Elle se demandait combien de temps allait encore durer toute cette histoire. On ne parlait que de l’A(t)léti partout où on allait. On racontait comme il se battait, comme il s’obstinait. Il n'y en avait que pour cet homme habillé de noir qui ressemblait au bossu Salvatore dans Le Nom de la rose, et qui gigotait depuis des semaines au bord d’une ligne de touche. Depuis Mourinho et ses conférences de presse picaresques, on n’avait pas vu autant d’engouement pour le discours d’un entraîneur. Plus les audiences du Cholo Simeone se répétaient, plus l’assistance grossissait et les sermons se propageaient. On le regardait, on l’écoutait. On invoquait le « cholisme » pour se donner du courage. Quand il prêchait, souvent même on l’examinait. Il était arrivé à Madrid il y a trois ans presque chauve et tout à fait laid. Mais depuis qu’il avait pris en main l’équipe des pauvres de Madrid, un miracle s’était produit. Pep Guardiola avait perdu sa chevelure en quelques mois de poursuite d’un titre de champion avec Barcelone il y a quelques années. Mais El Cholo, lui, avait les cheveux qui repoussaient, comme si l’épopée de ses joueurs le remplissait d’une force vitale régénératrice. Cholo était devenu beau. C’était le miracle qu’il manquait aux incrédules. Oui, Simeone était le sauveur.

Le trou de la serrure

Samedi dernier à Barcelone, les cheveux plaqués en arrière et dissimulant difficilement les séquelles de l’ancienne calvitie, et toujours dans ces habits de noir, Simeone allait diriger le dernier mouvement de la symphonie atlética en Liga. Le match débutait comme prévu. Bien installés dans leurs sièges, les Rouge et Blanc semblaient imprenables. Diego Costa, Arda Turan étaient bien là. Messi, Iniesta et Fàbregas leurs donnaient la réplique. Mais vers la 13e minute, le Malin reprit le dessus et s’attaqua à la cuisse de Diego Costa. Quand beaucoup se toucheraient la jambe en forçant la grimace pour bien signifier aux téléspectateurs qu’ils souffraient VRAIMENT, Costa, lui, esquissa un sourire inquiétant. On se dit qu’il plaisantait, que ce ne devait pas être si grave. Mais on se dit aussi qu’il nous cachait quelque chose. Il sortit du terrain et, une fois assis sur le banc touche, le sourire crispé disparut. Diego fondit en larmes. Inconsolable, il se cacha sous son maillot, puis sous son survêtement. Par le trou de la serrure, les caméras impudiques montraient aux Madrilènes le chagrin de leur gosse forcé de se retirer du jeu. Le meilleur joueur de leur équipe se blessait tout seul lors du dernier match où tout se jouait. C’était une malédiction. L’A(t)léti retrouvait sa légende de « Pupas » , celui qui était toujours sur le point de gagner, mais qui ne gagnait jamais à la fin. Adrian entra, les Colchoneros maintenaient leur pressing. On se serra les coudes.

Le but de la vie

Cinq minutes plus tard, une nouvelle massue frappa le crâne de tous les Colchoneros et fit s’effondrer d’un coup les espoirs des derniers optimistes. À la vingtième minute, Turan sortit à son tour du terrain et contint tant qu’il put les larmes qui lui remontaient du fond de l’estomac. La ligne de touche à peine franchie, il s'agrippa à Simeone comme un condamné attrape une divinité, avant de cacher ses yeux bouleversés sous l’épaule de son confesseur. Le football n’est pas un miroir de la société. C’est une métaphore de la vie. À ceux qui disent que les footballeurs ne sont que des acteurs, qu’ils n’aiment que la notoriété, les femmes faciles et l’argent rapidement dépensé, montrez-leur comment Turan était accroché à son entraîneur, montrez-leur comme son âme était dévastée par les défaillance d’un corps qui l’abandonnait au pire des moments. Arrêtez-vous un instant sur ce barbu aux allures de Leonidas désespéré d’abandonner ses camarades au milieu du champ de bataille ennemi. Vous y verrez ce qu’est le désespoir d’un rêve qui s’effondre. Vous verrez ce que c’est que d’être triste et déshonoré. Pour la première fois cette saison, les yeux de Simeone trahirent aussi son inquiétude. Hochant la tête comme pour dire que cette fois-ci il n’y pourrait rien, El Cholo ne bougeait plus. Par une proximité mystérieuse, l’abattement de son entraîneur se transmit instantanément à l’équipe. L’Atlético recula, parut désemparé et encaissa un but miraculeux d’Alexis. Le titre serait pour Barcelone. C’était écrit.


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Mais qu’avait donc dit Simeone lors de cette mi-temps pour que cette équipe, malgré les coups durs et les acharnements du destin, se transformât à ce point à son retour des vestiaires ? Sur quel dernier espoir avait-il insisté pour convaincre ses joueurs que malgré l’adversité, ils allaient encore une fois s’obstiner et y croire ? Pendant quinze minutes, les joueurs atléticos, pourtant privés de leurs deux meilleurs éléments, étaient comme possédés. On les voyait partout sur le terrain, se précipiter sur toutes les pertes de balles. 11 cyclopes s’attaquaient à des génies barcelonais transformés en lutins résignés. S’il ne devait rester que quinze minutes à cette Liga, ce seraient celles-ci, celles durant lesquelles les Colchoneros se rebellèrent contre la fatalité et firent valoir leur créance sur leur destinée maudite. Ils avaient mérité ce titre parce qu’ils avaient joué «  d’une manière différente de celle habituellement pratiquée par le Real et le Barça » , interpréta Simeone après le match. Si le destin ne voulait pas d’un troisième homme, il allait falloir se charger soi-même de renverser le statu quo. Sur un corner, Godín traversa le ballon et propulsa l’Atlético tout en haut du classement pour ne plus jamais en redescendre. L’Atlético défendrait ce but comme un trésor à offrir à Diego, à Arda, au Cholo, à Luis, à Madrid. Ce qu’avait dit Simeone à ses joueurs à la mi-temps ? « Ayez confiance » : « Malgré ces blessures, l’équipe était bien jusqu’à la 25e minute. On avait déjà fait deux changements, nous avons donc dû jouer plus d’une heure avec un seul remplacement possible. Mais je leur dis qu’ils allaient bien, que s'ils redémarraient très fort en seconde mi-temps, on allait égaliser. » Les mots de Simeone avait ressuscité l’espoir. Grâce à ce but de Godín, l’A(t)lético était champion et le Camp Nou applaudit le miracle. « Je suis sûr, absolument sûr, que Luis Aragonés est venu défendre avec nous en seconde mi-temps » , conclut El Cholo. Il y eut un soir, il y eut un matin, c’était la Liga 2014.

Par Thibaud Leplat, à Madrid
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