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Le jour où Johan Cruyff a enregistré une chanson

En 1969, Johan Cruyff ne remporte rien sur le terrain. Cette année-là, c’est avec une chanson folklorique, vendue à plus de 70 000 exemplaires, que le joueur de l’Ajax connaît le succès.

Chris Waddle, Pelé, Jean-Pierre François... Nombreux sont les footballeurs qui troquent, par passion ou opportunisme, le short pour le micro. En 1966, Franz Beckenbauer pose ainsi son flow sur Gute Freunde Kann Niemand Trennen (On ne peut pas séparer les bons amis, en VF) et se hisse à la 31e place des charts. Trois ans plus tard, les producteurs Willem van Kooten et Freddy Haayen, qui ont fondé le label Red Bullet en compagnie du compositeur Peter Koelewijn, répliquent. « Cruyff était déjà très populaire. Il fallait absolument que ça soit lui qui chante et personne d’autre. J’ai donc téléphoné à son agent, Cor Coster : "Cor, je veux enregistrer une chanson avec Johan Cruyff, je t’envoie l’argent ?" » , rejoue Van Kooten. À l’autre bout du fil, Coster hésite. « C’était un redoutable négociateur, reprend le producteur. Il a insisté pour obtenir des honoraires substantiels pour Johan. Au départ, il demandait une somme tout à fait impossible à payer. Comme je le connaissais bien, je lui ai dit : "C’est beaucoup trop, en plus Johan ne sait absolument pas chanter !" » « Pourquoi voulez-vous faire un enregistrement alors ? » rétorque l’agent. « C’était la star incontestable du moment, argumente Peter Koelewijn. Actuellement, si Barcelone enregistrait un CD avec Lionel Messi, ça ne vaudrait pas le coup. Mais à l’époque, dans un pays si petit et peuplé que les Pays-Bas, enregistrer un album avec une star valait la peine. » Rattrapés par la logique, les associés de Red Bullet payent un montant forfaitaire de 10 000 florins, soit environ 4 500 euros. À 22 ans, Johan Cruyff et sa voix rocailleuse vont donc enregistrer un disque. Qui s’intitule Oei Oei Oei (Dat was me weer een loei), se traduit grosso modo par Aïe Aïe Aïe (C’est un sacré coup de poing) et raconte l’histoire d’un jeune boxeur amateur noyant sa déception dans un bar après avoir été mis KO lors d’un combat, avant de retrouver sa femme en colère en rentrant chez lui.

Le jour où Johan Cruyff a tiré un penalty à deux

Du rhum, des clopes et des cuivres


Originaire d’Eindhoven, Peter Koelewijn a imaginé l’air de sa chanson dans le plus pur style oom-pah, ce genre de musique qui ambiance les bals populaires remplis de chopes et de gouda. « J’ai essayé d’écrire un texte agréable, marrant, se dédouane aujourd’hui le parolier. Cette histoire de boxeur se déroule dans un esprit humoristique : il n’y avait rien de très sérieux à chercher derrière. » Un après-midi de février 1969, le joueur de l’Ajax Amsterdam entre dans un studio d’enregistrement de La Haye. Le matin, les quatorze – tiens, tiens – musiciens et choristes ont enregistré leur partie. « Il y avait une batterie, une basse, une guitare, un piano, deux saxophones, deux trompettes, un trombone, peut-être bien un tuba ainsi que quatre choristes dont moi-même... Johan est arrivé après l’enregistrement des musiciens » , se rappelle Koelewijn. Évidemment, les premiers essais tournent au désastre. « Quand Johan s’est présenté derrière le micro, le producteur a failli faire une attaque, déplore Koelewijn. Ça a été un moment difficile parce que Johan n’était pas un chanteur. » Willem van Kooten s’improvise coach particulier pour aider l’apprenti ténor : « Ruud Gullit, avec qui j’ai également fait un enregistrement quelque temps plus tard et qui était un vrai reggaeman, avait beau être un moins bon footballeur que Cruyff, il avait clairement une meilleure voix. » De l’autre côté de la vitre, Koelewijn est blême : « Cruyff ne pouvait pas chanter, même pas tenir une note, il n’avait pas de rythme et était en plus très nerveux. »

« Quand Cruyff s’est présenté derrière le micro, le producteur a failli faire une attaque. Il ne pouvait même pas tenir une note et était en plus très nerveux. » Peter Koelewijn, compositeur et parolier de Oei Oei Oei
Ça sent le bide, mais Koelewijn et Van Kooten ne laissent pas le stress s’installer. Malgré le peu de temps qu’il leur reste, ils décident de faire une pause. Koelewijn : « Quand j’ai demandé à Johan ce qu’il voulait boire, il a répondu à mon plus grand étonnement : "Un Cola-Tic." (L’équivalent d’un rhum-Coca, N.D.L.R.) Moi qui croyais que les footballeurs ne buvaient jamais d’alcool... » La pression retombe. Les trois associés, Cruyff et le preneur de son tètent des bouteilles et fument des clopes. « C’est surtout Johan qui n’arrêtait pas de fumer dans le studio, se souvient Van Kooten. On a vraiment passé un bon après-midi. C’était relax, Johan était bien sûr la star, mais tout le monde buvait avec lui. Personnellement, je ne me souviens plus de tout... » Légèrement pompette, mais loin d’être ivre, le numéro 14 remet le casque sur ses oreilles. Et il y a du mieux. « Cruyff s’est complètement lâché derrière le micro, explique Koelewijn. Il chantait dans les temps et les bonnes paroles, c’était parfait. » Après trois heures d’enregistrement, le résultat est... folklorique. La chanson s’ouvre sur une fanfare champêtre portée par une imposante section de cuivres. Justesse approximative et phrasé saccadé, Cruyff ne livre pas sa meilleure prestation – « ce n’était pas les Beatles ou Michael Jackson » –, mais l’objectif est atteint.

21e place des charts néerlandais


Dès les premières diffusions sur les ondes, Oei Oei Oei rencontre un franc succès. « À l’époque, les gens ont trouvé ça bien, ils étaient contents de voir du changement avec Johan comme chanteur, se félicite Koelewijn. Même si les fans de l’Ajax étaient plus demandeurs, les supporters du PSV et de Feyenoord ont également acheté le single. » Environ 20 000 exemplaires sont écoulés dans le pays, un chiffre plus que correct à l’échelle néerlandaise. Le samedi 19 avril 1969, la rengaine du boxeur fait même son entrée pour trois semaines dans le top 40 local, avec un pic à la 21e place. Une belle affaire, d’autant qu’avec le montant fixe et unique versé avant l’enregistrement, les producteurs ne reversent de royalties ni à l’agent ni à Cruyff. En 1974, alors que le joueur évolue désormais sous le maillot du FC Barcelone, Peter Koelewijn propose à la société Polydor en Espagne d’enregistrer une version espagnole de son tube : « J’ai reçu la réponse suivante par télex : "Quoi ? Vous avez un enregistrement de Johan Cruyff chanteur ? Envoyez immédiatement ! Tout ce que Johan a fait doit être vu en Espagne."  » Les résultats dépassent leurs espérances, puisque 50 000 versions originales – seul le titre est traduit en espagnol : Otro buen chut (Todos los fusibles se rompieron a la vez !) – de Oei Oei Oei s’écoulent en Espagne. Enfin, principalement à Barcelone. « Personne ne l’a acheté à Madrid et Grenade » , note le parolier. Pas de quoi noyer sa déception dans un bar, non plus.



Article paru dans le SO FOOT 100% Cruyff de 2015. Découvrez nos offres d'abonnement à SO FOOT.



Par Émilien Hofman
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