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  1. // Le derby du week-end – C1 de la CAF – Al Ahly/Zamalek

Le derby du Caire, malgré tout…

Malgré le contexte politique et social très pesant que l’Égypte connaît, malgré l’annulation du championnat, malgré des supporters dans le viseur des autorités, malgré une délocalisation, malgré le huis clos décrété… Malgré tout ça et bien plus encore, le 145e derby du Caire devrait bien avoir lieu dimanche. Parce qu’on n’enterre pas comme ça l’une des plus féroces rivalités au monde, défouloir d’une population profondément divisée.

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Merci confrère. En 2008, le journaliste James Montague avait eu la bonne idée d’assister à un derby du Caire et d’en écrire un article pour The Guardian. Tout ça même si son chauffeur de taxi à la sortie de l’aéroport l’avait fortement dissuadé de se rendre au stade. « Tu vas te faire tuer » , l’avait-il prévenu. Non, le reporter sportif de guerre n’avait pas péri en tribune, même si c’est vrai que ça avait comme d’habitude bien chauffé entre supporters des deux camps. Toujours est-il que le James Montague en question avait pu interroger le leader d’un groupe ultra d’Al Ahly, qui lui avait résumé le contexte avec grande lucidité. « Le fan moyen d’Al Ahly, c’est un homme qui vit dans un petit appartement du Caire avec sa femme, sa belle-mère et ses cinq gosses, avait-il expliqué au journaliste. Ce fan touche un salaire minimum, clairement sa vie craint. La seule bonne chose qui lui arrive dans son existence a lieu le vendredi soir, quand il se rend au stade pour assister au match d’Al Ahly. C’est pour ça que la victoire est si obligatoire, car elle rend les gens heureux. On est probablement les seuls supporters au monde à exiger une victoire à chaque match de notre équipe, quel que soit l’adversaire. »

Classe ouvrière contre bourgeois

Al Ahly, plus qu’un club. Le Barça est prié de rendre son slogan au club qui le mérite vraiment. Al Ahly, une machine à rendre les petites gens de la capitale égyptienne heureux de leur triste quotidien. Al Ahly, une institution symbole de la classe ouvrière cairote depuis plus d’un siècle. Un étendard du nationalisme égyptien du temps de l’empire colonial anglais. C’est d’ailleurs un étudiant anticolonialiste qui a créé ce club en 1907, choisissant le rouge comme couleur, pour rappeler le drapeau du pays avant l’arrivée des Anglais. C’est la formation des laissés-pour-compte, tandis que Zamalek est le club des étrangers coloniaux, qu’un juriste belge a fondé en 1911. La couleur de son maillot est immaculée et ses supporters se constituent en une armée de « chevaliers blancs » , leur surnom. Ce sont pour la majorité les intellos, étudiants et petits bourgeois de la classe moyenne, moqués par les fans d’Al Ahly car il s’agit historiquement, depuis le roi Farouk jusqu’à Moubarak, du club supposé aimé du pouvoir. Autre motif de raillerie : son instabilité, avec quatre changements de nom dans son histoire, Zamalek ne devenant vraiment Zamalek qu’en 1952.

Plus de 100 000 spectateurs par match

Au dernier décompte, on dénombre 144 confrontations entre ces deux formations populaires que tout oppose. Al Ahly en a remporté 58, Zamalek 36, pour 50 nuls. Ce sont aussi les « Rouges » qui dominent les « Blancs » au palmarès : 36 titres nationaux, 35 coupes nationales et 7 Ligues des champions pour les premiers, 11 titres, 21 coupes et 5 C1 pour les seconds. Aucun autre club en Afrique n’a fait aussi fort que ces deux écuries, élues par la CAF respectivement au premier et deuxième rang du classement des équipes qui ont marqué le continent au XXe siècle. Forcément, quand deux si gros poids lourds se rencontrent, ça fait des étincelles. Au cours des dernières décennies, le stade du Caire a vu passer des affrontements mémorables entre les deux ennemis. Des parties disputées parfois devant plus de 100 000 spectateurs déchaînés, avec une tension telle qu’il a fallu au bout d’un moment que la Fédération intervienne en faisant appel à des arbitres étrangers, par souci d’impartialité. Ce qui n’a pas empêché le scandale d’avril 1999 quand, après 5 minutes seulement de jeu, l’équipe entière de Zamalek a quitté la pelouse, protestant contre l’expulsion d’un des leurs par le Français Marc Batta, suspecté d’avoir été acheté par l’adversaire…

Rapprochements entre les deux camps

Ces dernières années, les efforts ont été concentrés sur la répression de la violence entre supporters des deux camps, acteurs d’affrontements violents qui ont déjà abouti par le passé à des morts. À chaque derby, les forces de l’ordre sont si nombreuses et dissuasives dans le stade et aux abords qu’il est désormais quasi impossible pour les deux camps de se bastonner. La tension a-t-elle pour autant disparu ? Pas vraiment, mais c’est le « ring » qui a changé : désormais, fans d’Al Ahly et de Zamalek préfèrent profiter d’un derby entre équipes de jeunes des deux clubs ou d’un match des sections basket pour se provoquer. Les forces de l’ordre y sont moins nombreuses, voyez-vous… Et puis récemment, la donne a encore changé. Déjà parce que, sportivement, Al Ahly a pris le dessus et que le derby n’a donc plus toujours la même intensité dramatique (le dernier titre de Zamalek date de 2004). Ensuite, parce qu’il y a eu le Printemps arabe, la chute de Moubarak et tout le contexte mi-révolutionnaire mi-guerre civile qui s’en est suivi. Avec des ultras des deux camps qui ont eu l’occasion par deux fois de s’unir. D’abord pour faire office de service d’ordre aux manifestants anti-Moubarak place Tahrir (les mecs connaissent bien les forces de l’ordre et savent les défier, à force…). Puis, après la tragédie de Port-Saïd, quand 74 supporters d’Al Ahly ont trouvé la mort à l’issue d’un match face à Al Masry. Suite à ce drame, les « chevaliers blancs » ont publiquement manifesté leur soutien à leurs traditionnels ennemis, rendant hommage aux victimes par des messages de sympathie.


Un huis clos difficile à respecter

Et puis tout dernièrement, il y a encore eu du neuf en Égypte, avec ce climat instable et inquiétant des derniers mois. Le football, jusqu’alors omniprésent à la télé et dans la presse, a été éclipsé par l’actualité brûlante autour de la destinée du pays. Le contexte fait que le ballon rond devient futile et le championnat a été une nouvelle fois annulé pour raisons de sécurité. Pas grand monde n’a protesté. Ne restent que les ultras, les plus acharnés des acharnés qui trouvent encore le moyen de se passionner pour le foot, avec le peu d’actu qu’il reste à ce sujet : la sélection nationale, proche de se qualifier pour la Coupe du monde, et la Ligue des champions africaine, où les clubs cairotes ont souvent brillé. Hasard du calendrier, Al Ahly et Zamalek se sont retrouvés dans le même groupe de qualification cette saison, en compagnie des Sud-Africains d’Orlando Pirates et des Congolais de l’AC Léopards. Malgré l’annulation de la saison de foot en Égypte, il y a donc bien une double confrontation entre les deux clubs du Caire cette année. La première a eu lieu fin juillet loin du Caire, à El Gouna, station balnéaire au bord de la mer Rouge, plus de 400 km au sud de la capitale. Un huis clos avait été décrété, mais il n’a pas tenu face à l’arrivée d’environ 5000 supporters des deux camps, venus remplir le petit stade local. L’ambiance a été chaude, mais il n’y a pas eu de débordement. La deuxième confrontation ce dimanche, toujours à El Gouna, pourrait être plus tendue, avec en jeu la qualification pour les demi-finales de la compétition (avant-dernière journée, Al Ahly compte 3 points d’avance sur Zamalek, qui est dans l’obligation de gagner). Comme l’autre fois, le huis clos a été décrété, mais comme l’autre fois, il ne devrait pas tenir. Même loin, le derby du Caire continue de vivre.

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Par Régis Delanoë
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