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Le Clásico et les modernes

C’est la querelle la plus ancienne du monde : pour être moderne, faut-il s’inspirer des anciens ou innover ? Le Clásico pose la seule vraie question intéressante de la saison : mais à quoi sert donc le football ?

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C'était inéluctable. À force de nous promettre, de nous augurer, de nous imaginer, de nous raconter, de nous calculer, puis de nous résumer, de nous disséquer, de nous empaqueter, de nous archiver pour enfin quelques semaines plus tard nous en promettre encore, nous augurer à nouveau, nous avons fini par contracter le virus le plus pernicieux. Notre âme est devenue perméable à une perversion inévitable en période de profusion et de consommation de masse : nous sommes devenus sérieux. Le Clásico ne nous amuse plus. À force de côtoyer tous ces classiques et leurs thuriféraires, notre corps refuse à présent l’ingestion d’une nouvelle dose d’Alexandre Ruiz. Il peut bien marteler - « Le Clá-Si-Co » - comme le ferrailleur vendrait sa dernière casserole sur les marchés de Brive-la-Gaillarde, le truc ne prend plus. Non, on sait bien que ce match a lieu dix fois par an, que Real et Barça sont les plus riches, les plus forts, les plus beaux, les plus regardés. On sait tout ça. Il y en a assez, pensons-nous, de tous ces anciens qui ne nous apprennent plus grand-chose. Certains d’entre nous, paraît-il, oseront même l’impensable du temps de José et Pep : regarder Monaco-Lille programmé à la même heure. Nous n’aimons plus les classiques, c’est sans doute parce que nous sommes devenus modernes.

Figures de style et contrôles orientés

Que peuvent bien nous apprendre de nouveau Ronaldo, Bale, Neymar, Messi, Iniesta ? Qu’il faut être né avec un ballon dans les pieds pour être un artiste de la pelouse ? Qu’avec les poches bien remplies, on pourrait bientôt se payer la moitié des joueurs alignés ? Que nos joueurs à nous n’atteindront jamais cette aisance technique ? Et puis, c’est où, la Catalogne, d’abord ? Ces questions sont le symptôme d’un mal plus profond. Notre modernité cynique nous a fait prendre des vessies pour du football. Notre cerveau est devenu perméable à la doxa cathodique. Nos yeux saturés de marques et de clips promotionnels ne sont plus disponibles pour la sensibilité. Notre goût est contaminé par les chiffres et les détails. À force de voir les classiques comme des usines à figures de style, à champs lexicaux, à commentaires composés, à pourcentage de passes réussies, à temps de possession, à contrôles orientés, à palettes graphiques, on en a perdu le goût du texte, le goût du jeu. À force d’entendre Alexandre, on en a perdu le goût de l’alexandrin : « Ce jeu, écrit Valdano, sert à être un peu plus heureux, à nous échapper de tout ce qui est sérieux, à devenir copain avec quelqu’un ; ce fond fasciste obsédé par le résultat est le propre des gens qui divisent le monde entre dominants et dominés, entre riches et pauvres, entre blancs et noirs, entre gagnants et perdants. (...) Tous, nous voulons gagner. Mais il n’y a que les médiocres qui n’aspirent pas à la beauté. »

Homère et Sergio Ramos

Alors bien sûr qu’il faut regarder ce match et abandonner Monaco-Lille en chemin. Ce n’est pas notre faute si notre époque a choisi le football pour meubler ses heures sans travail ou sans église. L’auteur de ces lignes a lui-même commis un ouvrage sur la question et pourrait lui aussi être accusé de matraquage. Les sceptiques n’auront qu’à compter le nombre de passes, de contrôles réussis, dégainer leurs tablettes, disséquer les dispositifs et courir après les détails et les restes du jeu. Ils découvriraient à cette occasion une nouvelle loi scientifique qui nous forcerait à aimer ce match. Laissons-les légiférer entre légistes. Nous, nous regarderons ce match entre esthètes. Le Clásico n’est pas un évènement comme les autres parce que c’est un classique, c’est-à-dire, une œuvre qui, malgré les années, la répétition, la saturation, restera toujours moderne. Homère est le plus grand poète classique de tous les temps, parce que son œuvre remplie de dieux, de héros, de mythes, façonne la sensibilité de l’Occident depuis vingt-neuf siècles. Les classiques sont des œuvres qui donnent rendez-vous à des générations entières, qui voient passer des millions d’yeux, sans jamais varier, sans jamais vouloir être à tout prix modernes. Un Real Madrid - FC Barcelone est un match qu’on regardera toujours, parce qu’on le regardera toujours. Le week-end dernier, Sergio Ramos mettait des mots sur cette tautologie : « Un Madrid-Barça, c’est complètement différent. Peu importe l’état de forme des deux équipes. Ce match a une logique propre et est totalement imprévisible. » Un Clásico a ses propres héros, ses propres fantômes, son propre récit.


De l’origine du football

Certes, le Real peut gagner la Liga, le Barça la perdre ou même l’Atlético coiffer les deux monstres au poteau. Tout peut arriver. Martino ne dit rien, Ancelotti prie pour Modrić, Barcelone attend Neymar et Madrid regarde Barcelone sombrer. Peu importe à vrai dire. Parler de chiffres, c’est ne parler de rien. Ici, tout ce qui n’est pas football pur, c’est-à-dire jeu, passes, contrôles, mouvements, espaces, ballon, bref, beauté, nous sera étranger. Le Clásico, c’est le dernier vrai match de football parce qu’il nous rapproche de l’opposition frontale originelle entre deux rivaux. Il n’y a rien à gagner, aucune coupe à la fin, aucune prolongation, aucune gloire monétaire à en réclamer, aucune autre récompense que celle de la beauté et de l’honneur. Le football d’avant les championnats, d’avant les compétitions, d’avant le professionnalisme, d’avant la FIFA, devait ressembler à cela. Seul comptait le match du jour. Ce soir, même si tout le monde perd - ce qui est impossible, hein - on aura quand même bien fait de se planter devant la télé à 21h. On aura vu un peu de foot d’avant, de celui où tout peut arriver, celui où prévoir gâche le plaisir. Le football à son essence, c’est surtout une certaine idée de l’imprévisible. Voyez Dante Panzeri dans Fútbol dínamica de lo impensado (1967) : « Le football est une activité régie par la dynamique de l’imprévu. (...) C’est une activité du talent avant que d’être une activité physique. » Alors, dimanche soir, pour être modernes, soyons classiques.

Par Thibaud Leplat, à Madrid
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