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L'affaire est dans le sacre

Ce match pour la troisième place ne plaît évidemment à personne. Pourtant on va le jouer et, ce qui est sans doute pire, on va même le regarder. Un peu comme ces sacs à main ou ces parfums de contrebande, la petite finale se déguste en secret, comme un match tombé du camion.

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L'affaire est dans le sacre


La rencontre de ce soir est le fruit de la souffrance d'il y a trois jours et la victime de celle du lendemain. Cette finale est aussi petite que celle de demain sera grande. On hésite même à la regarder tant l'idée d'un duel qui ne servirait à rien est déprimante quand on vient de passer 62 matchs à éprouver le vertige du hasard et l'ivresse délicate d'un résultat imprévisible. On venait de passer un mois entier accroché à des tableaux qui tenaient grâce à l'équilibre précaire de l'imprévu. Remplis de numéros et de classements provisoires, ces cadres auraient qualifié la Côté d'Ivoire ou l'Italie, plutôt que la Grèce ou le Costa Rica. Par la grâce d'une action jouée un peu plus vite, d'une contre-attaque éclair, le monde aurait été différent et la physionomie de cette composition absolument autre. Alors pour les amateurs, bien sûr, le coup est dur. Ce match pour la troisième place est le seul qui ne sert à rien. Comme une sorte de réminiscence des tournois de Pentecôte, il n'a pour mission que de départager lequel des demi-finalistes aura le droit au troisième prix. Il n'y que la perspective de remettre un panier garni plutôt qu'un sac de sport qui le motive. En lever de rideau de la finale du tournoi annuel de juin, ce match inutile préparait en fait le public à l'idée que la rencontre qui se jouerait juste après serait la dernière avant l'an prochain. Demain, il faudra oublier la coupe et retourner à l'école. La petite finale est un no man's land affectif. On a le droit d'être triste de la jouer et heureux de la perdre. Ce n'est pas un sacre, c'est une mise à sac.

En pincer pour la Hollande


Pourtant, un match entre le Brésil et la Hollande aurait attiré des foules bibliques s'il avait été autre chose que ce pis-aller. On y aurait vu un Van Gaal magnifique et triomphant tenant dans sa main l'opportunité de corriger enfin l'anomalie historique d'une Hollande jamais championne du monde. Après l'Allemagne de 74 et l'Argentine de 78, le pays des Polders, des tulipes et des sabots affrontait encore le pays-hôte et était chargé à nouveau de briser le rêve de plusieurs millions de têtes en même temps. Fier de cette mission historique, Van Gaal aurait porté cette cravate orange pour la dernière fois sans quitter son veston, interdisant du même fait à ses adjoints de se défaire de cette laine moite malgré la chaleur et l'humidité. Il aurait glissé quelques dernières remarques à Danny Blind à sa droite, et Kluivert de l'autre côté, aurait encore tenté en vain d'attraper quelques mots de cette conversation privée entre le numéro 1 et le numéro 2. La Hollande n'aurait pas pris beaucoup de risques et s'en serait tenue à cette défense à 5, ces trois milieux, à De Jong et ces magiciens Robben, Van Persie et Sneidjer. Certes. Mais rien que pour ces trois mousquetaires, la Hollande aurait mérité de remporter enfin une Coupe du monde. Même s'il jouait au Brésil et même s'il jouait en contre, il aurait eu de la gueule, ce champion du monde orange. Le titre remporté, les Hollandais magnifiques nous auraient ensuite donné des leçons sur comment on gagne, comment on célèbre à Amsterdam, Maastricht ou La Haye. Décidément, les Hollandais étaient le peuple le plus moderne d'Europe.

Désordre et progrès


De son côté, le Brésil aurait même fini par avoir une bonne raison de pleurer. La finale de son Mondial enfin atteinte, il aurait pu jouer libéré et faire plaisir aux millions de téléspectateurs en leur offrant des risques, du jeu, de l'ambition. Dans les tribunes jaunes du Maracanã, la communion mystique entre un public et son équipe aurait opéré et nous aurait sans doute transportés. On en aurait, bien sûr, tiré des centaines de conclusions sur le melting-pot brésilien, la grandeur de cette nouvelle nation et l'ambition de son football. On aurait tout trouvé merveilleux, même Neymar, les béquilles à la main sautant dans les bras de son entraîneur, même les mains levées de David Luiz agenouillé dans le rond central. On n'aurait pas trop osé parler de laïcité ni de séparation de l'Église et du vestiaire. On aurait juste profité de ce moment et salué la « ferveur » de ces Brésiliens transportés par leur foi et leur équipe nationale. Oui, le football était capable d'unir les peuples, de faire disparaître les déséquilibres sociaux pendant quelques heures. Tous les envoyés spéciaux nous auraient ensuite montré ces enfants aux visages grimés et leurs parents sautant de joie sur la plage de Copacabana. On aurait dansé avec eux au rythme d'une devise positiviste devenue tout à coup le signe de ralliement de la fête mondialisée : ordre et progrès.

Une finale après l'heure


Tout aurait été merveilleux. Oui. Mais ce soir, nous n'aurons rien de cela. Cette petite finale est une torture pour ceux qui la jouent - ils auraient préféré partir en vacances et faire oublier leur défaite d'il y a quelques jours - et ceux qui la regardent. Cette fausse finale ressemble à ces sacs à main qu'on étale sur le sol des grandes villes. Ils ont tout de ceux qu'on accroche dans des vitrines blindées. Pourtant, on sait très bien qu'ils n'ont pas été faits par les mêmes mains appliquées. Peut-être que si ces mêmes faux accessoires nous avaient été exposés dans un vrai magasin d'une vraie marque, en respectant le cérémonial et la mise en scène du luxe véritable, peut-être aurions-nous été crédules. Convaincus de l'authenticité de ces produits sans jamais oser la questionner, nous aurions finalement accepté de payer une somme prohibitive sans une seule tentative de discussion. Ce qui trahit la contrefaçon, ce n'est pas la copie elle-même (les faussaires ont souvent beaucoup de talent), mais le dispositif. Jamais on ne vendrait un objet véritablement précieux posé ainsi sur le sol crasseux d'une métropole. La petite finale est une sorte de sac à main Vuitton qui en aurait tout l'air, mais qui n'en serait pas. Le problème, ce n'est pas la fabrication, c'est le dispositif. Ce Brésil-Hollande est un faux sacre abandonné sur le trottoir répugnant d'une capitale pas véritable (Brasilia). Ce lot de consolation ne satisfait donc personne parce qu'il souffre trop de ne pas être ce qu'il devait être. Pourtant il faut bien l'accepter, comme une finale après l'heure, comme un faux sac, comme un adieu aux larmes.

Par Thibaud Leplat
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