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Fatih Öztürk : « Tu ne peux pas t’arrêter de vivre »

À l’âge de 21 ans, Fatih Öztürk n’avait encore jamais expérimenté un entraînement spécifique de gardien. Il envisageait alors vaguement de se lancer dans la restauration... « Peut-être que j’aurais ouvert un kebab... » , dit-il, onze ans plus tard. Aujourd'hui, le Franco-Turc de 32 ans est installé dans les cages de Kasımpaşa, en Süper Lig, après avoir remporté, en 2018, la Coupe de Turquie, sous les couleurs d’Akhisarspor. Pour raconter comment son destin a basculé, il donne rendez-vous dans un restaurant avec une vue magnifique sur le Bosphore. Entretien fleuve, évidemment.

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Tu as le sang turc et tu as grandi en Alsace. Quelle est l’histoire de ta famille ?
Mon papa est venu en France en 1983 pour trouver une vie meilleure. Deux ans plus tard, ma maman l’a rejoint. Mon papa était soudeur dans une usine, ma maman restait au foyer. Mes deux grandes sœurs et mon grand frère son nés en Turquie, moi je suis le premier de la famille né en France, en 1986. Trois ans plus tard, mon autre frère est aussi né en France.

Pourquoi l’Alsace ?
Mon papa a essayé de vivre à Paris, mais ça ne lui a pas plu. Il est un peu comme moi. Il préfère le calme au carrefour du monde.

Pourtant, aujourd’hui, tu joues à Kasımpaşa, l’un des cinq clubs stambouliotes(1) de la première division turque. Istanbul, ça ressemble au carrefour du monde, non ?
Quand mon papa vient me voir à Istanbul, il reste à la maison. Il n’aime pas Istanbul. Moi, j’habite dans la banlieue, à Göktürk (au nord-ouest d’Istanbul, N.D.L.R.). Je vis presque dans un village. Psychologiquement, c’est plus reposant que la ville. Et c’est plus facile pour nous, les joueurs, d’habiter près du centre d’entraînement.

Retrace-nous ta jeunesse, depuis ta première licence à l’US Sarre-Union (Bas-Rhin) ?
J’ai commencé à six ans. Jusqu’à l’âge de 14 ans, j’étais gardien. Mais je n’étais pas assez grand et un autre gardien est arrivé. Alors, j’ai continué comme joueur de champ, un peu à tous les postes pendant quatre/cinq ans. Puis, je me suis ré-entraîné comme gardien dans un contexte amateur. À 20 ans, ce qui est quand même tard, je suis parti en Turquie pour une année sabbatique.


« Je jouais pour une équipe amateur dans le club d’un internat. On lavait les draps pendant nos temps libres et on se faisait de l’argent de cette façon. »
Qu’est-ce que tu entendais par année sabbatique ?
C’était pour apprendre autre chose de la vie. Je suis arrivé sans plan, en 2007, avec le rêve d’obtenir un contrat pro. Je jouais pour une équipe amateur dans le club d’un internat. Et qui dit internat, dit draps. Il fallait les laver. Donc, on lavait les draps pendant nos temps libres. De cette façon, on se faisait de l’argent.

Tu avais déjà fait des détections auparavant en France ?
Rien du tout. Ton passé t’indique que tu ne vas pas réussir, donc c’est un challenge.

Tu répondais quoi au lycée quand on te demandait ce que tu voulais faire plus tard ?
Je disais : « Je ne sais pas. » Comme tous les gamins, j’avais le rêve de devenir footballeur, mais il était déjà trop tard.

Il paraît que tu voulais te lancer dans la restauration.
On en avait parlé vite fait avec mon meilleur ami Talip. Son grand frère était déjà dans la restauration, donc il avait déjà quelque chose en vue. Quel genre de restaurant m’aurait plu ? Peut-être des spécialités alsaciennes... Ou peut-être que j’aurais ouvert un kebab...

Comment s’est déroulée cette année sabbatique ?
Je ne faisais aucune démarche. J’attendais le coup de fil. Mais je ne voulais pas me mettre dans une turbine en pensant « quelqu’un va t’appeler » , donc je continuais à vivre. D’un côté, tu continues à laver et plier les draps. Et de l’autre, tu te dis : « Pourquoi pas ? » À la fin de la saison, en mai 2008, je pensais retourner en France. On a été promus. Cela faisait au moins une quinzaine d’années qu’ils n’étaient pas montés. Tout le monde était heureux sauf moi. J’avais échoué dans le sens où personne ne m’avait repéré. Il me restait alors une dizaine de jours avant de rentrer en France, et puis, un beau matin, mon oncle m’appelle pour me parler d’un tournoi de détection à Fethiye, dans l’ouest de la Turquie.

« C’était comme s’il devait se passer quelque chose, car il y avait beaucoup trop d’occasions devant ma cage. »
Ta dernière chance...
Le tournoi a duré dix jours. Pendant neuf jours, le coach ne m’a pas fait jouer. Le dernier jour, il me fait entrer pour la seconde période. Le score est de 0-0. Au bout de quelques minutes, je dégage loin vers mon attaquant qui marque. Ça me fait une passe décisive. Le reste du match se joue devant mon but. Et, là, telle une panthère, je sors tout ! C’était comme s’il devait se passer quelque chose, car il y avait beaucoup trop d’occasions devant ma cage. Et par pur hasard, un entraîneur, en vacances dans le coin, car c’est un lieu touristique, vient voir les vingt dernières minutes du match. Le jour d’après, alors que je préparais mes valises pour rentrer en France, il m’appelle. Il s’est présenté comme entraîneur d’un club pro de troisième division et m’a demandé de passer le voir dans un hôtel. J’y suis allé. Il m’a dit qu’il me voulait dans son équipe la saison suivante. Quand il a fini son discours, au bout d’une demi-heure, je lui ai demandé : « Bon, alors, les caméras, elles sont où ? » Je n’y croyais pas.

C’est long une demi-heure. Pourquoi tu n’y croyais pas ?
J’avais fait une trentaine de matchs, personne ne m’avait appelé pendant un an, et là, pour même pas un match, je reçois un coup de fil. Ça ne me paraissait pas logique. Bien sûr, l’entraîneur m’a ensuite engueulé. Et, c’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que tout allait commencer, à Eyüpspor.

Quand tu arrives à Eyüpspor, le coach te prévient : « Tu vas t’entraîner pendant deux ans sans jouer. » Comment le staff pouvait-il avoir assez confiance en toi pour te recruter sur vingt minutes de jeu, tout en se disant que tu ne joueras pas pendant deux ans ?
En fait, c’est l’entraîneur des gardiens qui m’a dit ça lors de ma première séance d’entraînement. Quand tu as joué à tous les postes en amateur, l’entraînement spécifique gardien, tu ne sais pas ce que ça veut dire. Pour moi, attraper un ballon, c’était n’importe comment, tant que tu l’as dans les mains, c'est bon. Sauf qu'en fait, être gardien, ce n’est pas ça. Donc, pendant la première séance, l’entraîneur des gardiens, Recep Altigan, m’a pris à part. Je croyais qu’il allait me virer. Il m’a dit : « Tu as une capacité physique extraordinaire, mais ça se voit que tu n’as pas fait un entraînement de ta vie. Je veux juste que tu me fasses confiance. Si tu suis ce que je te dis mot pour mot, dans deux ans, tu vas exploser. »

Et il avait raison ?
« Pour moi, attraper un ballon, c’était n’importe comment, tant que tu l’as dans les mains. »
Quand quelqu’un te dit : « Fais-moi confiance » , tu doutes. Mais mon âge et la manière dont j’avais été recruté ne m’ont pas laissé le choix. À 21 ans, c’est une porte miraculeuse. Et je me suis laissé emporter pendant deux ans. Et tout s’est passé comme il l’avait prédit. Il aurait pu me dire six mois, mais il aurait menti. Et, aujourd’hui, tous les pas spécifiques que je fais à l’entraînement, c’est grâce à ce qu’il m’a appris.

Tu continuais de garder le cap sans jouer pendant des mois ?
C’est très simple. Je faisais partie du groupe, mais je savais que même si j’étais le meilleur gardien à l’entraînement, le coach n’allait pas me faire jouer. Dès la 4e journée, le coach - qui m’avait recruté - voulait me titulariser, mais l’entraîneur des gardiens a mis son veto. En fait, il avait peur que je commence à voir flou ses entraînements. Parce que si tu commences à jouer les matchs, les entraînements, tu les mets de côté... Et, au fil des mois, tu es comme un poussin dans un œuf. Tu sens que tu grandis et tu veux tout faire craquer.


En 2010, tu es prêté à Gölcükspor, à l’échelon inférieur.
« J’ai même marqué deux buts, sur penalty, à la 90e. »
C’est l’entraîneur des gardiens qui m’a envoyé là-bas : « C’est le moment de te lancer, vas-y ! » Cette saison-là, j’ai même marqué deux buts, sur penalty, à chaque fois à la 90e. Les joueurs avaient tous peur de tirer. Alors, je suis allé jusqu’à la surface : « Vous faites quoi ? De toute façon, but ou pas but, tout est écrit dans les cieux, tout va se passer comme il se doit. » L’entraîneur m’a encouragé à frapper. Le premier, on était mené 1-0, le deuxième, c’était 0-0. C’est un risque. Mais c’est un risque aussi d’arriver en Turquie à 21 ans. Aujourd’hui, tirer un penalty en D1 ?... J’irais plutôt donner le ballon à Quaresma. (Rires.)



La suite, c’est à 1461 Trabzon, le club satellite de Trabzonspor, où tu joueras par la suite.
Quand je suis revenu de prêt à Eyüpspor, Karabükspor, qui était en D1, et Bursaspor voulaient me recruter. Cela ne s’était pas fait. Les dirigeants ont voulu des millions. Bien sûr que je vaux quelque chose, mais pas encore des millions. (Il avait alors 24 ans, N.D.L.R.) J’ai trouvé ça injuste et malhonnête. Je ne suis pas allé en pré-saison. Juillet/août, je suis resté à la maison. Pendant des semaines, les clubs m’appelaient pour me dire qu’ils étaient intéressés, puis je recevais un coup de fil : « Ils ont demandé des millions, on ne peut pas te prendre. » Une semaine avant la fin du mercato, Trabzon m’a contacté. Ils avaient un club satellite en D3. Je me dis que ça ne va encore pas se faire, mais cinq minutes, après, ils me rappellent. Ils m’avaient acheté. À 1461 Trabzon. On a fini champions de troisième division. On est montés en D2. Là, je suis allé à Trabzonspor. Et je me suis vu en train de jouer avec le maillot de Trabzonspor en première division.

Pourquoi ça n’a pas marché là-bas ?
« Je suis arrivé en D1 et sans vraiment le sentir, j’ai vécu la chute libre. »
À Trabzonspor, j’ai fait une quinzaine de matchs. J’étais loin de ma performance. À côté d’une vie professionnelle, on a une vie privée. Et, à ce moment-là, mes soucis de la vie privée se sont répercutés dans ma vie professionnelle. Je suis arrivé en D1 et sans vraiment le sentir, j’ai vécu la chute libre à la suite d'un divorce. J’ai vécu six mois à l’écart du groupe. De moi-même, je suis allé dans le bureau du coach, qui est actuellement le coach de Fenerbahçe (Ersun Yanal, N.D.L.R.). Je lui ai dit : « Je n’y arrive plus, psychologiquement, ça ne va plus dans ma tête. »


On est en 2015 et tu signes à Akhisarspor. Comment tu t’es reconstruit jusqu’à soulever la Coupe de Turquie trois ans plus tard ?
J’ai signé 4e gardien là-bas le dernier jour du mercato. Qui dit 4e gardien dit gardien qui ne jouera pas. Tu ne pouvais mettre que trois gardiens sur la liste de ceux qui allaient jouer pour la première partie de saison. Comme je suis arrivé à la dernière minute, j’ai accepté d’être quatrième gardien. Je n’ai pas joué pendant six mois, mais à l’entraînement, je faisais mes preuves. J’ai vécu beaucoup de blessures et la troisième année, on a gagné la coupe en éliminant en demi-finales Galatasaray, en battant Fenerbahçe en finale et en remportant ensuite la Supercoupe contre Galatasaray. Et la saison suivante, on retourne en finale, on la perd et je suis l’homme du match.

Quel match a été le plus marquant ?
Chaque match avait son histoire. On avait perdu 2-1 la demi-finale aller de la Coupe à domicile contre Galatasaray. On s’était dit : « C’est fini. » Au retour, on marque rapidement, alors on pense : « Pourquoi pas ? » Et puis, voilà. On gagne 2-0 chez eux, alors qu’en championnat, on jouait le maintien.

La société turque est quasiment divisée en trois entre Galatasaray, Fenerbahçe et Beşiktaş. Lequel était ton club favori quand tu étais gamin ?
On me le demande très souvent, mais je préfère le cacher. Le problème, avec les réseaux sociaux, en Turquie, c’est que tu risques de finir ta carrière à cause de ça. Je ne peux pas dire que je suis pour Fenerbahçe, Beşiktaş ou Galatasaray. Si, derrière, je loupe un ballon contre eux, les gens vont dire : « C’est parce qu’il supporte cette équipe » ... Alors, je préfère dire que je suis pour Kasımpaşa. Parce que j’ai trop galéré pour en arriver là.

C’est comment de partager le même vestiaire que Ricardo Quaresma, qui a signé cet été à Kasımpaşa ?
C’est un régal d’être avec lui. Tu comprends mieux pourquoi des mecs comme lui ont réussi. Ricardo, il est très humble, à l’écoute. En dehors des entraînements, chacun fait sa vie, mais si tu as besoin de quelque chose, il est présent. Bien sûr qu’il n’est pas turc, il ne parle pas turc non plus, mais il essaye de vivre comme nous. Ici, on vit simplement.


« Tu vis dans un mini rêve américain, mais il ne faut pas oublier que tu vis en Turquie. »

Jusqu'à présent, tu as passé toute ta carrière en Turquie. Qu’est-ce que tu aimes dans la société turque que tu ne retrouves pas en France ?

Tout peut se réaliser en un jour. Tu peux être riche en un jour, il y a énormément d’opportunités. Ce qui te permet de rêver et de te mettre des objectifs. Mais tu peux aussi devenir pauvre en un jour, car on a une économie instable. En fait, tu vis dans un mini rêve américain, mais il ne faut pas oublier que tu vis en Turquie.

À l’inverse, qu'est-ce qu'il te manque de la France, ici ?
Le système scolaire. En Turquie, il y a beaucoup trop d’écoles privées, ce qui crée un écart dans la vie de tous les jours entre les riches et les pauvres. Pareil pour le système de santé. Mon papa était malade de la leucémie il y a quinze ans. C’est grâce à la France qu’il vit encore aujourd’hui.

Aujourd’hui, tu as 32 ans, tu es titulaire à Kasımpaşa en Süper Lig. Tu te sens capable de continuer à progresser ?
L’être humain, il faut qu’il repousse sans cesse ses limites. Il faut toujours avoir faim. Tu ne peux pas t’arrêter de vivre. Alors, oui, j’ai joué en première division, j’ai gagné deux trophées. Mais, si je peux continuer encore sept ans, je vais faire le maximum pour y arriver.

Propos recueillis par Florian Lefèvre, à Istanbul (1) Avec Galatasaray, Fenerbahçe, Beşiktaş et İstanbul Başakşehir.