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Le jour où la Roja a déclaré forfait face aux Rouges

Pour disputer la phase finale de l’Euro 1960, l’Espagne de Di Stéfano doit d’abord se défaire du médaillé d’or olympique, l’URSS. Une idée qui n’enchante pas le dictateur Franco...

Quatre ans après la première édition de l’Eurovision, l’UEFA lance l’organisation du premier Euro de l’histoire, dont le tableau final, à partir des demi-finales, se déroule en France. La compétition est amputée de l’Italie, de l’Allemagne et de l’Angleterre qui n’ont pas daigné y participer. En revanche, l’Espagne est bien là. Et elle a plutôt fière allure. Coachée par Helenio Herrera, le père du catenaccio, la Roja compte dans ses rangs le futur Ballon d’or Luis Suárez, la star du Barça, László Kubala, mais aussi Paco Gento et Alfredo Di Stéfano, qui viennent de soulever la cinquième Coupe d'Europe des clubs champions consécutive du Real Madrid. Sans surprise, en huitièmes de finale, la Dream Team espagnole balaye facilement la Pologne (7-2), confirmant ainsi son statut de favori de la compétition. Le tirage au sort des quarts a lieu le 11 décembre 1959. Ce jour-là, l’Espagne tombe contre l’URSS de l’araignée Lev Yachine, l’autre immense favori du tournoi. L’affiche est alléchante. Seulement voilà, le régime franquiste n’entretient aucune relation diplomatique avec les Soviétiques...

Ambiance tendue et silence radio


Pourtant, dans un premier temps, cela ne semble pas poser de problèmes. Alfonso de la Fuente Chaos, le président de la Fédération espagnole de football, et son homologue soviétique, Valentin Granatkin, tombent rapidement d’accord sur les dates des rencontres. Le match aller est ainsi censé se disputer le 29 mai 1960 à Moscou, tandis que le retour doit se jouer au Bernabéu le 9 juin 1960. Les mois passent, et le 20 mai 1960, Helenio Herrera donne enfin sa liste des vingt joueurs sélectionnés pour affronter l’URSS. À l’époque, le sélectionneur espagnol est loin de fanfaronner et fait part de son appréhension au quotidien La Voz de Galicia : « Bien sûr que j’ai peur des Russes. Ils sont redoutables. Néanmoins, je suis sûr qu’en jouant à notre meilleur niveau, nous pouvons les battre. » Alors que le jour J approche, la presse espagnole est cependant sommée par le régime franquiste de ne plus faire mention du match. Un silenzio stampa qui ne présage rien de bon. « L’ambiance était tendue. Pendant la concentration, on entendait des bruits de couloir, mais on ne pensait pas à ce moment-là que le match serait annulé » , se souvient Luis Suárez.

« Nous pouvions battre les Russes et être champions d’Europe, mais on nous a dit que la décision venait d’en haut, et que c’était un ordre de Franco. Il n’y avait rien à faire. » Luis Suárez, à propos du forfait de la Roja en 1960
En effet, le mercredi 25 mai, un communiqué laconique de la Fédération espagnole officialise le forfait surprise de la Roja : « La Fédération espagnole a communiqué à la FIFA que les matchs de football entre les sélections nationales d’Espagne et d’URSS étaient suspendues. » Pourquoi l’affrontement tant attendu avec les Soviétiques n’a-t-il jamais eu lieu ? Plus de 50 ans après, et malgré le fait qu’il était à deux doigts de monter dans l’avion pour Moscou, Luis del Sol préfère se réfugier derrière l’excuse du grand âge plutôt que de répondre à une question qui fâche toujours autant : « Vous parlez d’un match du Real ou de la sélection ? Vous savez, je suis vieux, je n’ai aucun souvenir de ce match... » Si l’ancien ailier merengue préfère ne pas s’en rappeler, c’est peut-être qu’en Espagne, on n’aime pas trop raviver les souvenirs du franquisme. Heureusement, Luis Suárez est plus loquace : « Nous étions certains que nous pouvions battre les Russes et être champions d’Europe, mais on nous a dit que la décision venait d’en haut, et que c’était un ordre de Franco. Il n’y avait rien à faire. » S’il y a aujourd’hui prescription, à l’époque, journalistes, joueurs et dirigeants de la Fédération sont priés de garder le silence par le régime sous peine de représailles. En URSS, c’est tout le contraire. Le parti communiste, via le quotidien Pravda, utilise le forfait espagnol à des fins propagandistes : « Le gouvernement fasciste espagnol a eu peur de l’équipe du prolétariat soviétique. » Et si c’était vrai ?

Le KGB et le Caudillo


Bien qu’il applaudisse les victoires du Real Madrid, Franco n’est pas vraiment fan de football. En bon dictateur qu’il est, il sait néanmoins que ce sport est un outil de propagande idéal. Alors forcément, le risque de voir la Roja perdre contre les Rouges et le fait qu’une délégation soviétique, possiblement infiltrée par des agents du KGB, foule le sol espagnol, ne l’enchantent pas vraiment. Il faudra cependant attendre 1976 et la publication du livre Mes conversations privées avec Franco, écrit par le principal aide de camp du Caudillo, pour avoir la version du dictateur espagnol sur les véritables raisons qui l’ont poussé à déclarer forfait. « Ma décision a été motivée par la campagne qui était faite sur les radios communistes : elles annonçaient un accueil enthousiaste des Russes au Bernabéu. Si tel avait été le cas, les Soviétiques s’en seraient servis pour montrer le rejet du peuple espagnol à mon encontre. D’autre part, Khrouchtchev exigeait que l’hymne soviétique soit joué à Madrid, et cela aurait donné lieu à des incidents qu’auraient exploités les communistes espagnols et les agents infiltrés de la délégation russe. On leur a donc proposé de jouer les deux matchs chez eux, ce qu’ils ont refusé. » Sans regrets.

Malgré ce forfait, l’UEFA se montre plutôt clémente avec la fédé espagnole, en ne lui infligeant qu’une amende symbolique de 2000 francs suisses. De leurs côtés, les Soviétiques, délestés de la Roja, s’ouvrent en grand les portes du premier Euro de l’histoire, et soulèvent finalement le trophée au Parc des Princes après avoir battu la Yougoslavie. L’Espagne prendra sa revanche quatre ans plus tard en battant l’URSS en finale et à domicile. Et Franco de remettre la coupe à ses ouailles, tout sourire.


Article paru dans le SO FOOT #137


Par Arthur Jeanne Tous propos recueillis par Arthur Jeanne, sauf mentions.
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