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Clément Turpin : « J'adore la matière humaine »

Il y a dix ans, il devenait à 26 ans le plus jeune arbitre de Ligue 1. Trois ans plus tard, le Bourguignon officiait en matchs internationaux, en étant le plus jeune à exercer cette fonction à ce niveau. Aujourd'hui, c'est encore lui le meilleur sifflet de France. Des dimanches après-midi dans le district de Saône-et-Loire à la Coupe du monde en Russie, Clément Turpin se raconte.

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Vous avez arbitré votre premier match officiel à l’âge de seize ans. Qu’est-ce qui vous plaisait déjà dans la fonction d’arbitre ?
La prise de décision et le fait d’avoir un rôle atypique sont deux éléments qui m’attiraient. Les gardiens peuvent sans doute nous comprendre parce qu’ils ont aussi un rôle singulier. Aujourd’hui, je rajouterais le fait d’aider à faire en sorte que le spectacle se passe pour le mieux. J’aime bien cette idée de la co-construction.

Quand vous êtes devenu arbitre, vous continuiez à jouer. Est-ce que c’était important pour vous afin de comprendre ce qui passe sur le terrain ?
« Je suis convaincu que le meilleur moyen d’apprendre ce qu’est un tacle, c’est d’en effectuer un ou d’en prendre un. »
J’en suis profondément convaincu. À l’époque, je jouais milieu défensif. Encore aujourd’hui, il m’arrive très fréquemment de prendre mes crampons et d’aller m’entraîner avec l’équipe première du FC Montceau, mon club (en Saône-et-Loire). D’abord, parce que toucher le ballon, c’est fondamental quand on aime le foot. Et puis ça me permet de rester en contact avec le jeu. Nous, les arbitres, on doit juger si un tacle, une main, etc. sont réguliers ou pas. Et je suis convaincu que le meilleur moyen d’apprendre ce qu’est un tacle, c’est d’en effectuer un ou d’en prendre un. Ça, c’est de la formation ultra-pratique, et ça me plaît.

Vous avez dit un jour : « Arbitrer, c’est terriblement excitant. » Pourquoi ?
C’est excitant parce que ce sont des émotions permanentes, très diverses, qui viennent s’entrechoquer. On a de l’adrénaline, du stress, de l’envie, de la pression... avant, pendant et après un match. Pour moi, l’arbitrage, c’est se confronter chaque week-end à un nouveau défi.

Et le plaisir ?
Évidemment qu’il y en a du plaisir. Le plaisir, on le prend en vivant la rencontre, en étant partie prenante d’un spectacle, en sortant une performance aboutie. Mais j’ai très rarement vu une effusion de joie dans un vestiaire d’arbitres après un match. Parce que dès que l’on a fermé la porte du vestiaire, on est immédiatement dans l’autocritique : « Est-ce que tout s’est bien passé ? » Le lendemain, on revisionne le match, on redécoupe les séquences...


En parlant de spectacle, en avril dernier, vous étiez au sifflet du quart de finale retour de Ligue des champions Roma-Barça (3-0). Une rencontre épique. Mais pour vous, est-ce que c’était une soirée comme une autre parce que vous étiez dans votre bulle ?
Non, on sent l’émotion ! Au fur et à mesure du match, on a senti que cette soirée allait devenir une soirée particulière. On voit les réactions des joueurs, du public, l’émotion qu’il y a sur le banc de touche. Tout ça, on le ressent, et c’est important de le sentir parce qu’être arbitre, c’est aussi se connecter à toutes ces émotions-là.



On peut lire régulièrement dans la presse régionale des cas d’arbitres agressés sur les pelouses amateurs. Est-ce que vous l’avez vécu, vous-même, de vous lever un dimanche pour arbitrer un match de district et de subir une agression ?
« Tous les arbitres ont un jour entendu depuis les tribunes des propos inadmissibles. »
Des incivilités autour des terrains, malheureusement, aujourd’hui, c’est monnaie courante. Mais c’est anormal. Est-ce que moi je l’ai vécu ? Tous les arbitres ont un jour entendu depuis les tribunes des propos inadmissibles. Tous. Et c’est ça qui fait mal au foot en général. Les relations entre les arbitres, les entraîneurs et les joueurs, ça se passe bien dans la grande majorité des cas, parce qu’il y a du dialogue. Ces échanges-là sont bons. En revanche, entendre des propos agressifs ou totalement irrespectueux, c’est inacceptable.

Au début, ça ne vous a pas rebuté ? Vous n’avez pas songé à arrêter à cause de ça ?
Je ne me suis jamais dit : « J’arrête. » En revanche, vous ne trouverez personne qui vous dira que ça lui fait plaisir d’aller faire sa passion le dimanche après-midi pour entendre des mots qui n’ont pas lieu d’être. Nous, les arbitres, on doit malheureusement passer au-delà. Et c’est ce qui forge aussi un caractère. Quand j’ai la chance d’avoir des parents qui viennent me dire que leur fils souhaite se lancer dans l’arbitrage, je leur réponds : « Vous verrez, votre enfant grandira plus vite que les autres. » Parce que quand vous êtes confronté dès votre adolescence à des mots, un contexte ou un environnement difficile, vous développez des qualités plus vite que les autres.

Vous avez un exemple qui vous a marqué ?
Dans l’arbitrage, on a tendance à se souvenir des très jolis moments...

Votre plus mauvais souvenir sur un terrain ?
Je n’en ai pas un en tête. On en a tous vécu, mais je ne suis pas en train de vous dire que c’est tous les week-ends comme ça.

Pour en revenir au plaisir, est-ce que justement vous preniez le même plaisir le dimanche après-midi sur les terrains de Bourgogne qu’aujourd’hui dans le foot professionnel ?
« Quand j’étais dans le monde amateur, l’affiche du dimanche soir sur Canal +, c’était mon match de 15h. »
Moi, quand j’étais dans le monde amateur, l’affiche du dimanche soir sur Canal +, c’était mon match de 15h. J’arrivais sur la pelouse avec la même ambition et la même motivation que celles avec lesquelles j’aborde aujourd’hui mes rencontres. J’ai autant de plaisir à faire mon sac pour préparer un match de Ligue 1 que lorsque je partais sur un terrain de mon district de Saône-et-Loire.

Est-ce plus difficile de faire respecter son autorité auprès de joueurs de Ligue 1 ou bien auprès de joueurs amateurs ?
C’est la même chose. Les personnalités sont exactement les mêmes. Les leviers qu’on a pour faire passer nos messages sont aussi les mêmes. C’est d’abord de jouer la carte du naturel. Le naturel ne triche pas. Si on veut utiliser des postures qui sont réfléchies, anticipées, à un moment, ça va sonner faux.


Vous l’avez constaté par vous-même au début de votre carrière ?
Bien sûr. Parce qu’au départ, par manque de confiance, on n’ose peut-être pas se livrer totalement. On voudrait tout contrôler. Quelque part, on a peur de nos émotions. Et quand on réussit à passer ce cap, à se dire : « Mais attends, je vais me laisser vivre sur le terrain, je vais laisser transpirer mes émotions pour être en phase avec ce que je suis en train de vivre » , là, on arrive à être bien plus naturel. Moi, j’ai vécu cette transformation depuis 20 ans que j’arbitre et aujourd’hui, quand j’arrive sur le terrain, je suis moi-même. Avec mes émotions et ma sensibilité. Avec tout ça, j’essaye de créer un climat de confiance avec les joueurs.

Concrètement, c’est quoi être naturel ? Vous faites des blagues avec des joueurs ?
« Sur le terrain, on a besoin de contacts directs. Si j’ai envie de sourire, je souris. »
(Rires.) Non, ça, c’est caricatural. Être naturel, c’est ne pas se mettre de filtre. J’ai envie d’ouvrir un dialogue avec un joueur, je le fais. Avec des mots simples, comme dans la vie de tous les jours. Sur le terrain, on a besoin de contacts directs. Si j’ai envie de sourire, je souris. Si la situation me prend aux tripes et que j’ai envie de montrer que je ne suis pas content, je le montre. Pas forcément avec un carton, je le montre avec un regard, une voix.



Est-ce que c’est important pour vous d’être apprécié en plus d’être respecté auprès des joueurs ?
Pour moi, ce qui est important, c’est d’avoir la confiance des acteurs. C’est la base de notre activité.

Quelle est votre vie professionnelle en dehors des 90 minutes du match ?
Sur le plan physique, on a cinq entraînements par semaine. Vous rajoutez à ça du travail d’analyse vidéo du match qu’on vient de faire, mais aussi de la préparation des deux équipes qu’on va rencontrer le week-end suivant. Une à deux séances de soins, deux séances d’anglais, un peu de logistique et on commence à avoir une semaine bien chargée. En parallèle, je continue d’être cadre technique pour la ligue de Bourgogne-Franche-Comté. J’organise l’ensemble de la formation des arbitres de ma région.

Quelle est votre relation avec vos arbitres assistants ?
La saison dernière, j’ai fait le compte : on a passé presque deux tiers de l’année ensemble. Et j’ai la chance d’avoir deux garçons exceptionnels à mes côtés. Ils s’appellent Nicolas Danos et Cyril Gringore. Avec Nicolas, ça fait huit ans, avec Cyril, nous attaquons notre troisième saison ensemble. À ce niveau-là, tous les arbitres assistants sont extrêmement pointus sur le plan technique. Eux sont aussi extrêmement sains, honnêtes et des bonnes personnes.

À quelle fréquence vous échangez pendant un match ? Est-ce que vous vous parlez durement comme un gardien peut le faire avec son défenseur central et inversement ?
Je leur dis souvent : « Si on parle, on parle utile. » Il y a des fois, on ne va entendre personne dans les oreillettes pendant vingt minutes et d’autres fois, il va y avoir beaucoup d’échanges. Je n’utilise pas de gros mots. Qu’il y ait des moments de tension, oui, mais ce n’est pas parce qu’on est sensible aux émotions qu’on est obligé d’employer des mots qui sont déplacés. Surtout pas. Je n’aurais jamais un mot déplacé envers ces garçons-là. La langue française est suffisamment riche pour qu’on puisse trouver le juste mot qui exprime à la fois la force et le message que l’on veut faire passer.

Vous étiez le seul arbitre central français lors de l’Euro 2016 et la Coupe du monde 2018. Qu’est-ce qu’on découvre dans ces événements que l’on ne peut pas sentir sur le plan national ?
La pression. Encore plus importante. Un alpiniste qui fait des sommets à 4000 mètres, la première fois qu’il tente de gravir l’Everest, il ne sait pas exactement où il va mettre les pieds. Moi, j’étais dans cette démarche-là. L’Everest, je le voyais de loin il y a un an. On s’est retrouvé au pied au mois de juin et il a fallu le gravir avec Nicolas Danos et Cyril Gringore. On a découvert différentes façons d’appréhender le football à travers les continents. Par exemple, lors du deuxième match de la Coupe du monde que j’ai eu le plaisir d’arbitrer, Suisse-Costa Rica, on a vu l’équipe du Costa Rica se projeter tout le temps vers l’avant avec de la vitesse. En permanence. Alors que des équipes européennes utilisent davantage un jeu placé. Il faut s’y préparer.


Est-ce que le fait d’avoir l’assistance vidéo à disposition change votre manière d’arbitrer ?
Honnêtement, ça n’a pas changé ma manière d’aborder les matchs. Mais ça amène un vrai parachute en cas d’erreur. Les arbitres, on reste des gens à qui on demande de prendre des décisions sur l’instant.

« Je trouve que la VAR amène un peu plus de calme et de sérénité dans la relation entre les joueurs et les arbitres. »
Les joueurs contestent-ils davantage les décisions en demandant systématiquement l’utilisation de la VAR ?
Bien au contraire. On a des joueurs qui viennent avec beaucoup moins de force pour contester. On est davantage dans de la discussion. Ils nous demandent de manière très calme : « Est-ce que vos collègues ont eu le temps de vérifier ? » Moi, je trouve que l’arrivée de la VAR amène un peu plus de calme et de sérénité dans la relation entre les joueurs et les arbitres.



Quelle a été la mauvaise décision qui a été la plus difficile à gérer au cours de votre carrière ?
(Silence) C’est une bonne question...

Après un match, on entend les joueurs et les entraîneurs. Pourquoi pas vous ?
Selon moi, les instances de l’arbitrage doivent continuer à prendre la parole, mais pas les arbitres – je parle uniquement des situations à chaud. Parce que j’estime que c’est le rôle des instances d’expliquer, et aux arbitres celui de prendre les décisions. Neuf fois sur dix, quand on demande aux arbitres de s’expliquer, c’est parce qu’ils se sont trompés. Qu’est-ce qui a entraîné la prise de décision positive ? Ça pourrait aussi être intéressant de l’expliquer.

Justement, personnellement, ça ne vous plairait pas de pouvoir débriefer en zone mixte après tous les matchs, exactement comme les entraîneurs et les joueurs ? Ça pourrait permettre une meilleure compréhension des décisions arbitrales de la part du public.
On le fait déjà avec nos instances.

Mais le grand public ne peut pas le lire le lundi matin dans les journaux ou l’entendre à la radio.
Des fois, la situation est tellement explosive que prendre la parole à chaud, sur un sujet délicat, malheureusement, un mot ou une phrase pourrait davantage empirer la situation plutôt que la calmer. Et je ne suis pas un expert en communication. Ce n’est pas mon cœur de métier.

Les joueurs, leur cœur de métier, c’est de jouer au football, mais ils s’expriment après les matchs.
Bien sûr... Moi, je n’ai pas souvenir d’avoir refusé une quelconque interview à froid. Je pense qu'il faut le faire, mais à chaud, selon moi, c’est aux instances de s’exprimer.


Tout à l’heure, vous avez dit que vous aimiez la fonction d’arbitre parce qu’elle est atypique. Est-ce que vous êtes atypique dans la vie ? Est-ce que d’autres domaines atypiques vous attirent dans la vie ?
J’adore la matière humaine. Peut-être qu’à la fin de mon parcours, j’aurais envie de continuer à travailler dans une thématique comme le management des hommes... Mais je ne pense pas être quelqu’un d’atypique. J’ai l’impression d’être quelqu’un comme tout le monde, qui est passionné de sport, qui aime les émotions et qui essaye de faire au mieux ce qu’on lui demande de faire.

Propos recueillis par Florian Lefèvre