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Charlie Hebdo, viser à dessein

Il y a Riolo, Le Guen, Finkielkraut, et puis Charlie Hebdo. Si la dernière Une du journal satyrique choque, comme souvent, son timing est encore plus délicieux. Y aurait-il deux poids deux mesures entre le journal et les autres ? Pas vraiment : Charlie Hebdo et le football, en voilà une longue histoire de désamour.

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En dessin, le minimalisme est souvent synonyme d’efficacité : une pipe et une moustache (Brassens), un chapeau et des bouclettes (Michael Jackson), une vulve et un ballon. Deux éléments suffisamment explosifs en eux-mêmes pour déchaîner les foules du cyber, et d’autant plus lorsqu'ils sont accompagnés de l’axiome suivant : «  On va en bouffer pendant un mois ! » , comme affiché par le journal Charlie Hebdo en Une de son édition de cette semaine. Le dessin est cru, évidemment calqué sur l’Origine du monde, et puisqu'un animateur omnipotent a décidé de le censurer sur la chaîne qui l’emploie, le voilà.



Son auteur est Biche, un type de l’Indre qui copiait gamin les dessins de Charb et Cabu, et qui signe là sa première Une sans pouvoir en parler : lors de la traditionnelle conférence de rédaction du mercredi matin, hier, il a été déterminé collectivement, et sous l’égide de Riss, rédacteur en chef du canard, qu’il valait mieux « ne pas réagir à la publication » . Soit. Ce qui n’empêche pas de filer un coup de fil à Jul, ex-dessinateur de Charlie entre 1999 et 2012, pour tenter de délier les fils de la relation complexe tissée entre le journal et le football depuis la création du journal, en 1970, voire même de celle d’Hara-Kiri, dix ans plus tôt.

Cabu le détestait, Tignous le pratiquait


Le fier papa de la série Silex and the City et, nouvellement, de Lucky Luke, est sans équivoque : à la question de savoir si les bruits du foot perçaient (à son époque) les couloirs de la rédaction du 10 rue Nicolas-Appert, la réponse est la suivante : « Je peux vous assurer que pas du tout. » Il détaille : « Ça passait des kilomètres au-dessus des gens. C’est un des points communs qu’avaient les gens du Charlie historique : au moment où les gens regardaient un match de foot, cela nous laissait du temps pour faire autre chose. » Une attitude « d’indifférence » qui n’a pas empêché le journal de couvrir l’actu, à plume forcée, quand il fallait le faire, et notamment à deux occasions bien particulières : celle des tournois, et celle des affaires de mœurs. Le Mondial 1998 avait eu droit à son hors-série « L’horreur footballistique - Le supplice du Mondial » dessiné par Wolinski, et celui de 2010 était titré : « HS anti Coupe du monde de foot - Ni Dieu ni foot » où la statue d’un gus en short et crampons, ballon sous le bras, se faisait mettre à terre par le biais d’une corde enroulée autour du cou : signé Charb. Côté affaires, Zahia évidemment, Benzema régulièrement, Domenech à l’occasion.



N’allez pas croire que Charlie n’aime pas le foot. Tignous, par exemple, en était un amateur, joueur à ses heures perdues. Mais Charlie, aimant se foutre de ce que tout le monde aime, de la culture de masse, du fric et de ceux qui en ont été pourris, trouve là de fait une cible privilégiée. « De toute façon, le foot tel qu’il se pratique est aux antithèses de ses valeurs, puisque c’est notoirement inégalitaire, développe Jul. À Charlie, on a toujours été extrêmement mobilisés par les hooligans, le lien entre l’extrême droite et les supporters, et les enjeux financiers des transferts, des clubs. Évidement, ce sont des thèmes insupportables pour un caricaturiste. Le foot est porteur de ses propres contradictions, et les dessinateurs ne font qu’appuyer là où ça fait mal. Sans porter un jugement ou le mettre en porte-à-faux, ils racontent simplement ce qu’ils voient. » Une chronique régulière sur le sport a été souvent mise sur la table au moment de ces fameuses réunions du mercredi, chaque fois jetée aux oubliettes, faute de volontaires. « Ça saoulait tout le monde, personne n’avait envie de s’occuper de ça » , dixit le dessinateur.

Polémique Charlie sur les terrains


Et pourtant, en 2015, le football s’est occupé de Charlie. Ironiquement, au moment des attentats de janvier, la tronche du journal s’est retrouvée placardée sur le maillot d’une demi-douzaine de clubs de Ligue 2 : Dijon, Nancy, Niort et d’autres. « Ça nous semblait légitime de nous associer aux victimes en utilisant notre vecteur le plus fort, notre maillot » , explique à l’époque Bruno Allègre, président délégué de la Berrichonne de Châteauroux. « Il y a une discussion dans le vestiaire, entre les joueurs et le staff, dit-on à Valenciennes. Comme c'est un sujet sensible, la polémique arrive vite. C'est au niveau de la définition qu'on donne au slogan 'Je suis Charlie'. Pour le grand public, c'est une marque de soutien aux victimes des attentats, pour d'autres, non. » Trois joueurs du club masqueront le « je suis » . Voilà. Comme Luz se marrera plus tard de voir Benjamin Netanyahou, honni et moqué par la rédaction, défiler « républiquement » en son honneur, voilà que le football, que « détestait » Cabu (comme le Tour de France et le Paris-Dakar), fait une minute de silence pour ses gausseurs. Belle ironie morbide. Un jeune joueur de Nancy, Salim Baghdad, s’estimera lui plus tard « victime collatérale de ce qu’il s’est passé à Charlie Hebdo » dans France Football, après avoir subi des agressions et des insultes en rapport à son obédience musulmane.



Autre problématique : le football, en dessin de presse, ne peut être que le support d’un sujet plus profond que lui. Jul : « C’est assez répétitif. Les acteurs sont souvent les mêmes, le cadre pareil, les enjeux aussi. Les gens sont toujours habillés pareil. Et en gros, à part un canevas très répétitif en matière de dessin, il n’y a rien de spécialement drôle à dire, à moins de le faire rebondir sur une autre actu qui n’a rien à voir. On m’a proposé un temps de bosser pour L’Équipe, je n’ai pas pu cacher qu’après les trois mêmes dessins sur le même scandale, je n’aurais plus rien eu à dire. » Restent les gueules, celle de Ribéry en premier, évidemment, puis le nez de Zlatan et les sourcils de Raymond. Et ceux qui s’immiscent par surprise dans le débat, aussi, comme lorsque Alain Finkielkraut évoque en 2005 une équipe de France « black-black-black » . C’était un jeudi. Le mercredi suivant, Charlie l’allume.

Compréhension


Vient donc cette Une, rapport à la Coupe du monde féminine organisée sur notre sol, dans un contexte ayant vu, en quelques jours seulement, virevolter en chœur les déclarations discutées de Daniel Riolo, d’un philosophe nommé plus haut, de Paul Le Guen et des réseaux sociaux de manière générale. Brûlant. Parfait pour une Une. Jul, un poil gêné, avoue gentiment qu’il la trouve « moyenne » . « Le vrai vrai truc, c’est que je l’ai trouvée un peu dégoûtante, dit-il. Mais je trouve ça dégoûtant avec plaisir. C’est souvent ça que les gens qui sont choqués par Charlie Hebdo ne comprennent pas. Le dessin ne parle pas d’un phénomène en particulier. Il parle de la façon dont ce phénomène est ressenti dans la société. On ne parle pas d’un meurtre d’enfant, on parle de ce que les gens disent de ce meurtre d’enfant. C’est déjà une mise en abîme, le dessin. Ça parle des cons, pas de ce que font les cons. » Prenons donc l’ouverture dudit journal comme conclusion de la problématique, façon fin ouverte. Dans son édito, Riss écrit : « Le foot féminin devra-t-il aussi participer à l’abrutissement des foules pour être pris au sérieux et considéré comme l’égal du foot masculin ? » Si l’on en croit les premières réactions de Pascal Praud, la discipline a de toute évidence déjà fait un beau pas en avant.



Par Théo Denmat
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