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Ces chewing-gums qui donnent des ailes

Des ruminants. Depuis plusieurs années, les gommes à mâcher « énergisantes » fleurissent comme du pissenlit sur les prés, nouveau dada des joueurs de foot modernes, de Buffon à Marvin Martin. Explications d'une lubie bien plus sérieuse qu’il n’y paraît et qui, peut-être, a fait la différence entre une finale d’Euro perdue et un titre de champion du monde en juillet dernier. Chique alors !

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Aloísio ne se « rappelle pas grand-chose » . Seulement la date, le mardi 25 août 2009, le lieu, le rond central du stade Boca do Jacaré de Brasilia, et cette foutue sensation d’étouffement. Une horreur, paraît-il. Lorsque, au sortir de l’hôpital quelques heures plus tard, il demanda ce qu’il s’était passé, voilà ce que l’un de ses coéquipiers lui décrivit : la deuxième mi-temps venait d’être sonnée entre Vasco de Gama, son équipe, et Brasiliense, pour un anonyme match de deuxième division brésilienne, quand l’ancien attaquant du PSG s’est violemment fait percuter lors d’un duel aérien. Comme souvent face à Daniel Van Buyten lors d'un PSG-Marseille, par exemple. Sauf que cette fois, après avoir touché le sol, Aloísio ne s’est pas relevé. Pire, il a porté ses mains à la gorge. Les joueurs présents à ses côtés ont fait de grands gestes paniqués, et Paulo Cesar Rocha, médecin du club, s’est précipité sur le terrain, remarquant une fois les genoux au sol que le problème était « très sérieux » .


L'attaquant était parfaitement conscient, mais ne pouvait plus respirer. Et, alors que son visage, tordu par la peur, tournait progressivement au bleu, Rocha remarqua une tache blanche collée au fond de sa gorge : un chewing-gum lui obstruait les voies respiratoires. Du « pas grand-chose » dont se souvient Aloísio, il y a donc ça : la vision d’une pince bien trop longue pour entrer dans une bouche humaine, et qui plongea pourtant dans son gosier. Ça, et le souvenir de n’avoir « jamais eu aussi peur » , comme il le confia aux médias locaux le lendemain, accompagné d’un étrange mantra : « Plus de chewing-gum pour moi. » La question est la suivante : que foutait-il avec ça dans le museau ? La réponse, plus qu’un simple oubli ou une pointe d’indolence, tient peut-être à... la performance sportive. Oui. Et à un phénomène popularisé en France par les G.I. américains, le basketteur Stephen Curry et le titre de Monaco en Ligue 1 en 2017 : les chewing-gums énergisants.

La petite bête qui mâche, qui mâche, qui mâche...

Été 2015, quelque part sur l’Autoroute du soleil. À l’ombre d’une station service Total, des bagnoles qui boivent de l’essence à grandes goulées, d’autres qui viennent subir le lifting d’un regonflage des pneus, et leurs propriétaires assoiffés.
« On faisait goûter au public en expliquant les bienfaits pour la conduite. C’est dans ce cadre-là qu’on a échantillonné le médecin de Monaco. Mais ça, on ne l’a su qu’après. » Ludovic Rachou, fondateur de One Gum
Les aires d’autoroute, voilà un bon plan pour présenter un nouveau produit : la fréquentation estivale y est en moyenne multipliée par quatre, et certains, venus là pour s’acheter une bouteille d’eau, repartent parfois avec la dernière innovation du moment. L’un d’eux, justement, s’appelle Philippe Kuentz. Philippe, sexagénaire jovial au visage glabre et à la calvitie rasée de près, est médecin. Un jour qu’il est en chemin pour son lieu de travail, il stoppe sa voiture par hasard dans une station choisie au pifomètre, et décide de s’approcher de l’animation menée au cœur du magasin par Ludovic Rachou, fondateur d’un drôle de truc nommé « One Gum » , une marque de chewing-gums énergisants à la caféine. « On a fait ça tous les étés pendant trois ans, les gens pensaient qu’on faisait partie du décor, c’était la folie, remet-il aujourd’hui. En trois heures, on écoulait 600 gommes. On faisait goûter au public en expliquant les bienfaits pour la conduite, notamment. Et c’est dans ce cadre-là qu’on a échantillonné le Dr. Kuentz, médecin de Monaco. Mais ça, on ne l’a su qu’après » .

Le 16 octobre 2015, la petite entreprise aux quatre salariés reçoit avec beaucoup de surprise une drôle de commande sur son site internet : 180 euros, l’équivalent de 60 paquets, à destination de l’adresse suivante :
871 route du Cap d’Ail
Centre d’entraînement de la Turbie
06320 LA TURBIE




Rebelote un mois plus tard, le 25 novembre, même montant. Dans les bureaux de la start-up, on trépigne autant que l’on est intrigué : « On a essayé d’en savoir plus, on n’a jamais eu de retours, explique Ludovic. Et un jour, on reçoit un coup de fil d’Hervé Grolleau, le kiné de Monaco, pour nous expliquer qu’ils avaient testé le produit chez les jeunes, et qu’ils en étaient très satisfaits. » Cette année-là, Kylian Mbappé faisait partie des cobayes. La saison 2016-2017 suivante, celle du titre, les gommes sont filées aux joueurs de l’équipe première, alors que Blaise Matuidi, leader du vestiaire de l’équipe de France, les avait réclamées dès le début de l'Euro. « On a reçu un mail de la FFF le lendemain de la finale, on pensait que c’était une blague. »
« On a reçu un mail de la FFF le lendemain de la finale de l'Euro, on pensait que c’était une blague. »
Le principe est simple : avaler de la pâte à mâcher comme des Tic Tac avant chaque entrée sur le terrain (titulaires comme remplaçants), et recevoir un coup de boost express équivalent à « un grand café ou une petite canette de Red Bull » , soit 50mg de caféine par gomme. Et pourquoi sous forme de chewing-gum ? Parce qu’au lieu de passer dans le système digestif (30 à 40 minutes avant effets), la caféine infiltre directement les muqueuses buccales, résultant en « une absorption de 95% de la dose en cinq minutes » . Ainsi, il n’est pas rare cette saison de voir Neymar s’enfiler « deux à trois » pâtes en quinze minutes avant les matchs, délivrées de manière quasi automatique par le staff médical du PSG. Après tout, la différence se fait dans le détail, dit-on.

Des souris sans molaires

Voilà ce que dit la légende : l’idée de départ, comme souvent, viendrait des États-Unis. Du basket plus précisément, où les joueurs sont habitués depuis plusieurs années à mâchouiller du goudron pendant l’effort. Pourquoi ? Selon diverses études, et notamment celles menées par l’armée américaine, la mastication serait particulièrement efficace pour le maintien d’un haut niveau de concentration (notamment au tir sur un champ de bataille), et d’autant plus utile dans un sport où les temps morts sont légion. Raison aussi pour laquelle, au fur et à mesure des tests, la caféine a été préférée aux amphétamines pour les soldats américains, qui présentait trop d’effets secondaires.


Mais au-delà d’une simple question de concentration, quels effets ont bien pu inciter Mbappé – replay de TF1 à l’appui – à mâchouiller pendant les 90 minutes de la rencontre amicale France-Italie pré-Mondial ? Une étude menée par le Dr. Keiichi Ishigami, du département de dentisterie sportive du Collège dentaire de Tokyo, nommée Les effets de la mastication de chewing-gum sur le temps de réaction, et publiée en janvier 2008, détaille que le mouvement de mastication engendre une augmentation du flux sanguin en direction du lobe frontal du cerveau (région responsable, pour le dire vite, de la prise de décision), et donc de la quantité d’oxygène disponible et nécessaire aux cellules. Des résultats corroborés par une autre étude japonaise, dirigée par le professeur Matsunaga, prouvant que le temps de reconnaissance d’un objet et « l’application du mouvement de frein » était clairement raccourci par la mastication d’un chewing-gum. Encore plus taré : ce dernier a placé des souris dépourvues de plusieurs molaires dans un labyrinthe, et observé que leurs problèmes de mastication entraînaient une baisse de leur capacité à se reconnaître dans l’espace. Sans même évoquer l’inhibition du système nerveux sympathique induite par la mâchouille, plus communément appelée « effet anti-stress » .



À théorie scientifique, application concrète. Le Wall Street Journal s’était par exemple amusé à mater l’intégralité des paniers à trois points inscrits par Stephen Curry sur l’année 2016, en étudiant à chaque fois la position de son protège-dents. Car oui, pour ceux qui se couchent avant 3h du matin : le meneur des Golden State Warriors adore mâchouiller son protège-dents lorsqu'il tire. Peu ragoûtant, mais visiblement efficace, à en juger par ses différents taux de réussite. Sur les 372 tirs (sur 400 au total) où la position de son protège-dents a pu être formellement identifiée cette saison-là, son taux de réussite est de 90,8% lorsque ce dernier était hors de sa bouche, et 89,5% lorsqu'il était dedans. L’année précédente, 92,5% contre 89,4%. Sauf qu’entre les deux saisons, se rendant compte qu’il shootait mieux lorsque son protège-dents était dehors, Curry a décidé d'augmenter son pourcentage de tirs effectués de cette manière de plus de 20% (63,5 contre 84,7). Alors, réel effet ou simple habitude ? Pour Curry comme en chewing-gum, personne ne sous-estime l’effet placebo, de « 50% au moins » .

« À un moment, j’en a pris huit, j’étais dans un état second... » Laurent, responsable de la performance à Reims

Marvin Martin en raffole

Peu à peu, donc, le chewing-gum s’est démocratisé dans le sport français. « On bosse avec le RC Toulon, des hockeyeurs pros, l’équipe de France olympique de kayak » , explique Ludovic Rachou. Et aussi, en Ligue 1, avec le Stade de Reims. Laurent, responsable de la performance au club, explique avoir introduit la chose « l’an dernier, sur les matchs amicaux » et désormais « à tous les échauffements les soirs de match, juste avant les deux derniers ateliers » . À la mi-temps, aussi. Et pour tous les remplaçants. «  Il ne faut pas vendre ça comme un outil magique, précise-t-il, mais la caféine, c’est évident qu’elle a un impact, notamment pour les postes qui demandent beaucoup de dextérité, de concentration. Je pense aux gardiens. Après, moi, j’ai testé, hein. À un moment, j’en ai pris huit, je peux vous garantir que j’étais dans un état second. Énervé, les yeux grands ouverts. À vif, quoi. » Pour rappel, huit, c’est la dose maximale conseillée par jour. Paraîtrait ainsi que les gommes goût menthe sont très appréciées par Marvin Martin et Pablo Chavarría.



Retour au Japon en 2011, à l’université de Waseda. Une cinquantaine d’hommes et de femmes de 21 à 69 ans tournent en rond sur un parcours d’athlétisme, ruminant frénétiquement. Ils sont branchés comme des rats de laboratoire, et des chercheurs, au bord du terrain, se penchent sur les résultats qui s’affichent sur leurs écrans. Les voilà : après la prise de deux chewing-gums de 1,5g et trois calories chacun, les coureurs ont vu leur rythme cardiaque augmenter, ont parcouru une plus grande distance et augmenté leur vitesse moyenne sur un temps donné, par rapport à la même situation sans pâte. Puis les chercheurs ont proposé aux participants de renouveler l'expérience après avoir avalé une poudre contenant les mêmes ingrédients que le chewing-gum, mélangée à un peu d'eau. Sans surprise, les résultats ont été bien moins concluants.

Tout est donc là : le cognitif, le physique, et même le superstitieux. Ces gros chewing-gums – quasiment deux fois le grammage d’un Hollywood classique – ont même désormais leur propre marché, international et concurrentiel. L’AS Monaco, par exemple, « bosse avec des Américains » cette saison, dont « on ne sait jamais ce qu’il y a dans leurs trucs » , comme le rumine Ludovic Rachou. Il ajoute : « On a livré 800 gommes à Clairefontaine avant le Mondial. On ne fait pas de la confiserie, nous, on fait de la pharma. » Puis se tait un instant. « Et au pire, ça permet aussi d’éviter de se péter les dents pendant les chocs. » Ça fait une belle jambe à Aloísio. Par Théo Denmat Tous propos recueillis par TD