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Ce qu'il s'est passé à la mi-temps de Liverpool-Milan en 2005

C’est peut-être la finale de Ligue des champions la plus épique de l’histoire. En 2005, mené 3-0 par un AC Milan en état de grâce, Liverpool refait son retard en deuxième période. Que s’est-il passé entre-temps ? Un quart d’heure. Retour sur quinze minutes de pause qui ont forcément tout changé, sous les tribunes du stade olympique Atatürk d’Istanbul, dans l’intimité du vestiaire des Reds.

Arrogants, les joueurs de l'AC Milan ? Si peu. C’est Djimi Traoré qui l’assure : à la mi-temps de la finale de Ligue des champions 2005, les Lombards s’y voient déjà. « Il n’est pas dans la mentalité anglaise de se réjouir quand vous menez 3-0, explique l’ancien défenseur de Liverpool. En Angleterre, vous apprenez que vous devez rester concentrés jusqu’à la dernière minute. Mais ce soir-là, j’ai vu du côté italien des étreintes, des applaudissements, comme s’ils avaient déjà gagné la partie. Je n’ai pas dit qu’ils avaient effectivement célébré la victoire, mais j’ai vu des signes. » Acculés, humiliés, dépecés par un AC Milan impitoyable qui mène 3-0 à la mi-temps, les Reds de Liverpool, devant quarante mille de leurs fans, ne peuvent pas tomber plus bas. Ils le savent. Ils ont « la tête des mauvais jours » , souffle Dietmar Hamann, alors remplaçant, au coup de sifflet de l’arbitre. Surtout Steven Gerrard : « Quand je suis rentré aux vestiaires, j’étais cuit. J’ai pensé tout fort : "Ces salopes pensent que c’est fini. Mais ils se trompent." J’ai ensuite perdu mes mots. J’étais sans voix, furieux du spectacle affiché et du rictus de Gattuso. » Gerrard affirme, lui aussi, avoir vu l’Italien bomber le torse, sourire en coin, le poing vainqueur en direction des tribunes. « Qu’il aille se faire foutre, vilipende-t-il. Pour moi, Gattuso est une grande gueule. Il se la joue agressif, mais en vrai il fait aussi peur qu’un chaton. Il joue juste pour ses fans. Pour l’émotion. Pour le théâtre. » Jamie Carragher ne roule pas dans le même sens : « Bien sûr, j’ai entendu dire que Gattuso avait fait des gestes en direction des tribunes. Mais qui aurait pu les blâmer ? Si j’avais mené 3-0 à la mi-temps, j’aurais moi-même certainement fait la roue. » Rafael Benítez est le dernier à rentrer aux vestiaires. Il botte en touche : « Je n’ai pas entendu Milan célébrer, mais Alex Miller (l’un de ses adjoints, N.D.L.R.), oui. Il a dit à nos joueurs qu’ils étaient en train de célébrer leur victoire. Ce fut une bonne chose pour nous. »

Le miracle d'Istanbul, raconté par Vikash Dhorasoo

Textos chambreurs et stylo Montblanc


L’entraîneur espagnol a la tête ailleurs, de toute façon. Il a deux chantiers à livrer en à peine quinze minutes : revoir son système tactique de fond en comble et redonner espoir à ses troupes. Son inhabituel 4-4-2 est mort dès la 23e minute, avec la sortie sur blessure d’Harry Kewell, censé graviter autour de Milan Baroš. Première décision : il sort Djimi Traoré, à côté de la plaque, pour Dietmar Hamann. Aux côtés de Xabi Alonso, l’Allemand est chargé d’empêcher la paire Pirlo-Kaká de construire et de servir les attaquants milanais. Šmicer glisse à droite, Gerrard et Luis García passent en soutien de Milan Baroš. De fait, Liverpool reprendra cette finale en 3-4-3... Pendant ces ajustements tactiques, Jamie Carragher a la tête ailleurs : « Des pensées insignifiantes se sont bousculées dans mon esprit. Du genre : "Mais qu’est-ce les gens vont bien pouvoir penser de nous ?" La simple idée de rentrer chez moi et d’être la risée de la ville m’insupportait. » De temps en temps, il fixe son portable : « Je recevais des textos chambreurs de la part des joueurs d’Everton. » Dans les murmures assourdissants du vestiaire, Benítez gribouille quelques notes avec son stylo Montblanc porte-bonheur : « J’étais déjà en train de penser à ce que j’allais dire aux joueurs, à réfléchir comment j’allais pouvoir exprimer ça en anglais de façon à être sûr que ce soit le plus clair et le plus positif possible. J’ai pris un instant pour rassembler mon esprit avant de m’adresser au reste de l’équipe. "Écoutez !" ai-je dit. Les chuchotements entre les joueurs s’arrêtèrent. En tant qu’entraîneur, tu sais lorsque tes joueurs recherchent en toi l’espoir, l’inspiration. Il était très important que je reste calme, confiant en apparence. Je ne pouvais pas les laisser s’imaginer que c’était fini. Les mots me sont venus tout seuls même dans une seconde langue. »


Ni Churchill ni Luther


Il ne le sait pas encore, mais le discours qu’il s’apprête à prononcer est aujourd’hui encore affiché dans les toilettes de nombreux pubs de Liverpool. « Si on se détend, on peut leur mettre un but. Et si l’on marque le premier but, on revient dans la partie. On doit se battre. On le doit aux supporters. Ne laissez pas tomber. Nous sommes Liverpool. Nous jouons pour Liverpool. N’oubliez jamais ça. Vous devez garder la tête haute pour les supporters. Vous ne pouvez pas vous considérer comme un joueur de Liverpool si vous baissez les bras. On a travaillé tellement dur pour en arriver jusqu’ici, battu tellement d’équipes talentueuses. Battez-vous pendant quarante-cinq minutes. Si l’on marque, c’est tout bénef. Si vous y croyez, on va y arriver. Donnez-vous la chance d’être des héros. » Pas de mise en scène, pas de cris de guerre : selon de nombreux joueurs, la causerie puissante de Benítez se déroule dans un calme olympien. C’en est presque décevant. « Comme chaque Liverpuldien, et chaque amoureux de football, je me suis toujours demandé ce qui s’est exactement passé durant cette mi-temps, raconte Dave Kirby, célèbre dramaturge et auteur de la parodie censée retracer les évènements, Fifteen Minutes That Shook the World, mettant en scène Gerrard et Carragher dans leur propre rôle. J’ai toujours imaginé que Rafa Benítez avait fait un discours à la Churchill ou à la Luther. Mais lorsque que j’ai appris qu’il régnait un calme complet et un genre de sang-froid collectif, mes illusions ont été brisées. » À la fin du discours, Dave Galley, kinésithérapeute de l’équipe, glisse quelques mots à l’oreille de Benítez : Finnan, blessé à l’aine, ne tiendra pas quarante-cinq minutes de plus. Comme si les Reds avaient besoin de ça. Djimi Traoré, qui se dirigeait hagard vers les douches, est rappelé à la dernière seconde. Dans la précipitation et la confusion, Benítez inscrit le nom de Djibril Cissé sur son paperboard. Un joueur lève le doigt : « Non, boss ! Si Hamann entre et que Kewell a déjà été remplacé, mettre quelqu’un d’autre sur le terrain signifie que vous allez utiliser tous vos remplacements. » Benítez acquiesce... mais n’efface pas le Djib ! Jamie Carragher prend le relais : « Euh Rafa, je crois que nous avons douze joueurs maintenant. » Complètement paumé, le Madrilène ôte le Français de son schéma tactique, mais raye Luis García, qu’il souhaite pourtant repositionner ! « Et là, je me suis retrouvé avec plus que dix joueurs sur le terrain, confie l’intéressé. Oui, ce fut le bordel durant plusieurs secondes. »

« On doit se battre. On le doit aux supporters. Ne laissez pas tomber. Nous sommes Liverpool. Nous jouons pour Liverpool. N’oubliez jamais ça. Donnez-vous la chance d’être des héros » Rafael Benítez
Steven Gerrard profite de cette confusion pour prendre la parole. Enfin. « Écoutez, dit-il. Écoutez-moi ça. » Le son descend dans le tunnel, les supporters des Reds entonnent une étrange version de « You’ll Never Walk Alone » . « Le tempo était plus lent, plus triste qu’à l’accoutumée. Presque comme un chant d’église, assure Carragher. Les supporters devaient sans doute prier en notre nom. Comme une manière de nous dire : "Nous sommes fiers de ce que vous avez fait, nous sommes toujours avec vous, alors ne nous laissez pas tomber maintenant." Cela nous a beaucoup émus et motivés pour la suite des événements. » Dans ses écrits, Rafael Benítez certifie ne pas avoir fait attention à la mélodie, mais être resté concentré sur les derniers instants de cette mi-temps. Jusqu’au moment où « ils se sont levés, se sont dirigés vers le tunnel, vers le terrain. Vers l'histoire. » « Ces quinze minutes se sont écoulées beaucoup plus vite que d’habitude. Nous avions énormément de choses à corriger par rapport à la première mi-temps dans un intervalle très court, rembobine Pako Ayestarán, l’entraîneur-adjoint. Cette mi-temps n’avait rien de spécial : corriger les erreurs de la première mi-temps et marquer dans les premières minutes de la seconde mi-temps. La seule différence, c’était qu’on était en finale de Ligue des champions et qu’on perdait 3-0. » La suite marquera la mémoire collective. La tête de Steven Gerrard. La frappe lointaine de Šmicer. Le penalty de Xabi Alonso... 3-3. En six petites minutes, les Anglais sont revenus dans le match. Pour le gagner, grâce à un Jerzy Dudek impeccable pendant la séance de tirs au but. Liverpool, revenu de l’enfer, est champion d’Europe. Mais si quelque chose s’est indéniablement passé à la mi-temps, la vérité est peut-être encore ailleurs. Quelques heures avant la finale, Benítez attend l’ascenseur dans le hall de son hôtel. Devant lui, quatre portes. Il monte sa théorie : si, en partant de la gauche, c’est le premier ascenseur qui arrive avant les autres, Liverpool perdra. Si c’est le deuxième, Liverpool gagnera. Le troisième signera une défaite des Reds aux tirs au but. Et le quatrième une victoire, aux tirs au but... Une chance qu’il n’ait pas pris l’escalier.



Par Matthieu Rostac et Victor Le Grand Tous propos recueillis par MR.

Article paru dans le Hors-Série 100% Tactique de SOFOOT en 2015.