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« On a mis les Comores sur la carte du monde »

Qualifiés pour la première fois en Coupe d'Afrique des nations, les Comores ont tout simplement marqué l'histoire : tombeurs du Ghana en poule (3-2) pour atteindre les huitièmes de finale, les Cœlacanthes ont ensuite tenu tête au pays hôte camerounais (défaite 2-1), à dix contre onze et malgré une hécatombe de Covid-19 qui les a privés d'un tiers de leur effectif, mais surtout d'un gardien de but de métier pour ce match. Remis de leurs émotions, cinq des héros comoriens témoignent.

Modififié

Casting



Chaker Alhadhur (CA), latéral de l'AC Ajaccio gardien de but de circonstance face au Cameroun, 31 sélections,
Fouad Bachirou (FB), milieu défensif de l'Omónia Nicosie, 33 sélections avec les Comores,
Salim Ben Boina (SBB), gardien de l'US Marseille Endoume (N3) et des Comores (16 sélections), homme du match face au Maroc puis blessé contre le Ghana,
Badr El Hariri (BEH), kiné de la sélection comorienne depuis 7 mois,
Youssouf M’Changama (YM), milieu offensif de l'EA Guingamp, recordman de sélections avec les Comores (47 sélections), buteur sur coup franc et homme du match face au Cameroun.



L'entrée dans la compétition face au Gabon, puis au Maroc (défaites 1-0 et 2-0)



YM : Face au Gabon, quand on s'est arrêté pour faire la photo face aux journalistes, j'ai vraiment réalisé. Je n'avais jamais vu ça, c'était incroyable. Des matchs internationaux dans d'autres pays, on en a déjà fait, la sensation quand on entre sur le terrain est la même. Mais à ce moment-là, on a senti que ça avait une portée mondiale. Ce match-là, on a fait une erreur, on l'a payée cash et on n'a pas réussi à marquer et à emballer ce match. On avait la possession, mais c'était stérile, on ne jouait pas assez verticalement. Le Gabon a marqué assez tôt pour perturber notre jeu puis rester bloc bas, ils ne nous ont pas laissé beaucoup d'espace.

FB : Personnellement, je n’étais pas bien parce que j’étais bloqué en Arabie saoudite pendant dix jours à cause de la Covid. Je suis arrivé la veille du match, j’ai commencé remplaçant et je suis entré en deuxième période. C’était dur à vivre pour moi, je voulais vraiment être là pour ce premier match historique, partager la préparation avec tous les frères... Tout le monde avait hâte. Le jour du match, il y avait plus de nervosité. Tu sentais que les jambes étaient un peu coupées, c’était timide.

BEH : Après le premier match, on s’est tous dit : « Fait chier » . La peur n'était pas palpable, mais sur le terrain, tout le monde était figé. À la mi-temps, le coach a pourtant insisté sur le fait qu’ils étaient prenables et qu’il suffisait de jouer pour que ça le fasse. Car la préparation des Gabonais a été encore plus perturbée que la nôtre, entre les cas Covid, l'affaire Aubameyang et Lemina et leurs problèmes de primes. À la fin du match, dans le couloir, l'adjoint gabonais échangeait avec notre préparateur physique et lui disait : « Putain, on a eu de la chatte ! » Ce match a servi à prendre conscience qu’on jouait la CAN.

« C’est en prenant le trophée que j’ai pris conscience que mon nom s’ajoutait au gratin du football africain. Ce trophée, je vais le garder avec moi pour toujours, il sera dans le patrimoine de la famille Ben Boina. » Salim Ben Boina, homme du match contre le Maroc

SBB : J’étais sur le banc pour ce match, et voir le drapeau comorien flotter à côté de celui du Gabon et de la CAF, c’est quelque chose d’inoubliable. Face au Maroc, j’étais très stressé avant la partie, je m’étais mis énormément de pression, car c’était ma première titularisation dans un tournoi de cette envergure. Heureusement, j'avais à mes côtés Jean-Daniel Padovani (entraîneur des gardiens). Ce monsieur est un remède mental. (Rires.) Sur ma première prise de balle aérienne, j’ai définitivement été rassuré. Les Marocains étaient vraiment supérieurs, mais j’étais frustré, car on prend le deuxième but dans le temps additionnel (90e+2). Je me suis allongé sur la pelouse et je n’arrêtais pas de repenser à cette dernière action. Puis un délégué est venu me relever et me dire que j’étais homme du match. Comment ça, on vient de perdre, et je suis MVP ? Et c’est en prenant le trophée que j’ai pris conscience que mon nom s’ajoutait au gratin du football africain. Ce trophée, je vais le garder avec moi pour toujours, il sera dans le patrimoine de la famille Ben Boina. (Rires.)

Fouad Bachirou suivi de ses partenaires


YM : Le tournant, c'est le match contre le Maroc. Ils étaient un ton au-dessus de nous et nous ont montré ce qu'il fallait faire pour réussir à faire quelque chose dans cette compétition. Beaucoup d'abnégation, de concentration, de discipline, de détermination : ils avaient tout, c'était fort ce qu'ils ont proposé. Dans la phase de poules, les deux équipes qui m'ont marqué, ce sont le Nigeria et le Maroc.



La victoire face au Ghana (3-2), puis l'attente de la qualification



CA : Avant le Ghana, on s’est dit qu’on n'avait plus rien à perdre et que c’était la victoire ou rien pour rester en vie. En plus, dans une interview, André Ayew avait sous-entendu qu’avec les Comores dans le groupe, ils auraient les quatre points pour se qualifier, ça nous a galvanisés. Avant ce match, le discours de Kassim Abdallah a motivé tout le monde, il est tellement bon dans ce domaine, c’est notre leader.

BEH : C'est l'avant-match qui m'a le plus marqué, celui lors duquel la causerie du coach et des anciens a été la plus marquante. Il a moins été question de tactique que de motivation. Ils se sont dit qu'ils n'étaient pas un si Petit Poucet que ça.

SBB : Pas de chance, je me blesse au bout de vingt minutes ! Pour les téléspectateurs, André Ayew semble juste mettre le bout de son pied pour toucher le ballon, mais il y va vraiment avec la semelle sur mon épaule. Je n’avais pas vraiment mal, je pensais avoir une simple entorse sur le coup. Mais en m’allongeant et en passant une main sur mon épaule, j’ai senti qu’elle était décalée et là, la douleur a commencé à faire effet. (Rires.) Je vais faire mon râleur, mais j’avoue que j’aurais aimé qu’Ayew m’envoie un message d’excuse. J’imagine qu’il devait également être frustré par le résultat. La rencontre, j’ai dû la voir en différé, car je ne me souviens plus de rien. (Rires.) En rentrant aux vestiaires, j’ai tout de suite été mis sous anesthésie, donc je commençais à divaguer. J’ai demandé le score une première fois, on me dit 2-0 pour nous. Je redemande, personne ne me répond, et je vois les mecs du staff avec le visage fermé, parce que le Ghana venait d’égaliser à 2-2 et qu’ils ne voulaient pas m’inquiéter. Ensuite, le trou noir. Il a fallu que je me réveille pour comprendre qu’on avait gagné. J’ai pris mon ordinateur et je me suis retapé l’intégralité du match. Dans les vestiaires, c’était la fête, pour nous c’est comme une victoire finale à la CAN. On venait de battre le Ghana. Le Ghana !

Salim Ben Boina lors de son fameux duel avec André Ayew


FB : On arrive face au Ghana en n’ayant rien à perdre. Si on veut passer, il faut la victoire et rien d’autre. On avait décidé d’aborder le match différemment, d’être un peu plus conquérants dans les duels, et ça nous a réussi. Quand ils reviennent à 2-2, c’est dur parce qu’on se sent vraiment coupables, on leur a donné des buts. C’est dur mentalement, un petit doute s’installe. Il y a quelques minutes où tu réfléchis parce que dans ce genre de matchs, en général, l’équipe qui revient à 2-2 prend l’ascendant psychologique. Quand Ahmed (Mogni) met son deuxième but, vraiment, c’est un soulagement. C’était quelque chose au niveau de l’ascenseur émotionnel !

YM : À la fin du match, c'était paradoxal. Tous les Comoriens célébraient, mais dans le vestiaire, l'ambiance était bizarre. Il y avait des visages fâchés, on est des compétiteurs : ils sont revenus au score, on savait que pour être dans les meilleurs troisièmes, il fallait qu'on marque beaucoup de buts, avoir une différence de buts de -1 au moins, comme l'Afrique du Sud en 2019. On était à -2, même si on avait gagné, le groupe était un peu atteint. On savait qu'on pouvait perdre la qualification là-dessus. Après dix minutes, on a parlé entre nous et on s'est dit que ce qu'on avait fait, c'était énorme. On espérait, parce que c'était possible. Et c'est arrivé.

SBB : Le soir de Sierra Leone-Guinée équatoriale et Côte d'Ivoire-Algérie, on a mis deux écrans, un sur la terrasse, l’autre dans la cuisine. C’était le stress total. Les scénarios pour que l’on se qualifie étaient connus de tous. Il ne fallait surtout pas que les Sierraléonais gagnent. C’étaient les minutes les plus stressantes de ma carrière, on était tous collés à l’écran, il y avait une atmosphère de tirs au but, vraiment. Tout le monde collé à l’écran. Et puis dans les derniers instants, j’ai fini par me lever et détourner les yeux. Je n’en pouvais plus d’attendre, j’étais trop stressé.

FB : On a vibré sur chaque action. On était anxieux. En deuxième période, on est de plus en plus tendus, et quand arrive ce penalty à la 85e, c’est une torture. Tu as l’impression que le monde s’écroule. Tu le vis comme si c’était ton équipe. Quand le gardien sort cette parade, c’est incroyable, on l’a vécu comme un but. C’était la folie, on a célébré pendant deux heures ! C’était difficile de dormir, il y avait beaucoup d’adrénaline. J’avais l’impression d’avoir joué !

Ahmed Mogni, double buteur contre le Ghana




La préparation mouvementée pour le huitième de finale



BEH : Ça a commencé avec les tests PCR 48 heures avant le match. Ils sont faits par une boîte extérieure venue de Dubaï. Ils commencent à en faire passer une quinzaine de l'équipe sur les 40 de l'effectif, les premiers résultats tombent, et il y a les gardiens, le coach, le prépa physique.... Tout le monde tombe comme des mouches. Le manager général fait arrêter le test et dit qu’il y a un coup fourré. C’était trop bizarre, il y avait gavé de cas. On a accepté de reprendre quelques minutes plus tard, mais on ne pouvait pas demander à refaire les premiers. C'était trop tard. Ils étaient partis en labo. Finalement, on a douze cas... L’autre truc troublant, c’est qu’un des mecs du labo te prenait en photo. C'était la première fois depuis le début du tournoi. Il te disait : « C’est pour la CAF. » Toi, parano, tu commences à te dire que c'est fait pour les intervertir et les placer sur les titulaires.

« Avant que l'entraîneur mette en place l'échauffement, on était comme des fous, on voulait tous aller au goal. C'était trop marrant » Youssouf M'Changama, sixième gardien

YM : Quand on a su qu'il n'y avait plus de gardiens, c'était incroyable. C'est à partir de ce moment-là que c'est devenu spécial. On n'a jamais été abattus, on se demandait comment on allait faire, mais dix minutes après, on rigolait de la situation, on a dit à l'entraîneur des gardiens : « Pado, ce soir l'entraînement c'est une détection, tu choisis le gardien. » Moi, je voulais sérieusement aller gardien, mais mes frères ne voulaient pas. Ben Fardou a commencé à dire qu'il était fort au goal, tout le monde était prêt à aller au but, pour de vrai ! Dont Chaker. À l'entraînement ? Ça va, il n'était pas mal. Faïz Selemani était vraiment bon, Youssouf Bendjaloud aussi. D'habitude, au début de l'entraînement, on faisait du tennis-ballon sur la glacière mais là directement, on faisait des centres et des frappes, ça allait au gardien et on changeait à chaque fois que quelqu'un prenait un but. Avant que l'entraîneur mette en place l'échauffement, on était comme des fous, on voulait tous aller au goal. C'était trop marrant. On apprend qu'Ali (Ahamada) est négatif, mais on ne sait pas si la CAF va valider. La veille du match, j'ai dit à Chaker : « Chaker, dors comme un gardien. »

FB : On a très vite accepté qu’on ne contrôlait pas la situation. On en a rigolé, on s’est quasiment tous prêtés au jeu en se mettant dans les buts pendant quelques minutes. Moi, j’ai été très vite éliminé par ma taille, je ne me voyais pas dans les buts.

SBB : Deux jours après les tests positifs, on refait de nouveaux tests, et Ali se révèle négatif. Et là, on voit un défilé de mecs de la CAF dans l’hôtel, avec des documents et des trucs à signer. À deux jours du match, à 17h05, ils nous disent qu’un nouveau règlement est entré en vigueur et qui veut que les nouveaux joueurs négatifs observent tout de même un isolement de cinq jours. On a pris un vrai coup sur la tête. Donc le lendemain, on est un peu stressés et on se demande si notre dérogation va être acceptée. Et pour nous détendre, on a commencé à discuter de l’éventualité de mettre un joueur de champ dans les cages. Tout le monde se chambrait, mais Chaker (Alhadhur) était vraiment déterminé. Il disait : « Moi, je peux le faire, ça me fait pas trop peur. » Le pire, c’est que ce n'est pas vraiment un géant. (Rires.) Au fil des entraînements, Chaker persistait, il voulait vraiment y aller. Donc on a décidé qu’en cas de refus de la CAF, c’est lui qui irait dans les buts.

CA : Je n'avais jamais porté les gants. Quand tu es petit et que tu joues en bas de chez toi, tu joues gardien par moment, mais sans gants. Dans toute ma carrière, j’ai peut-être dû les porter une fois à la fin d’un entraînement pour m’amuser. Je n’allais pas commencer titulaire de toute manière, donc c’était évident qu’un remplaçant allait être désigné et on ne pouvait pas donner ce rôle à un jeune. Il fallait un gars d’expérience, et il n'en restait pas beaucoup. En plus, notre plan était d’intégrer le gardien dans le jeu, donc mon profil est ressorti. Ce sont mes qualités techniques qui correspondaient à ce poste, pas mes aptitudes de gardien. La veille du match, j’ai porté les gants, mais j’étais comme un joueur de champ. J’ai surtout travaillé la tactique vu que j’avais ce rôle de participer au jeu. C’était une évidence pour nous que ce soit comme ça, je ne pouvais pas juste rester gardien et attendre que ça se passe, j’aurais dit non. Je devais aider mes coéquipiers, jouer au ballon avec eux. L’entraîneur des gardiens était derrière moi pour me donner des conseils, mais aucun échauffement spécifique ! Au contraire, on en rigolait tellement.


YM : Le lendemain dans le bus, il n'y avait presque plus d'espoirs, on comprend que Chaker va jouer gardien, et on commence à devenir fous. Le protocole de la CAF stipulait qu'on devait partir à 18 heures, pas avant. On joue contre le pays hôte, c'est sûr que ça va amener beaucoup plus de monde à l'entrée du stade. Dans les matchs précédents, on n'a pas eu ce problème-là, on arrivait dans les temps parce qu'il n'y a personne sur les routes, elles sont dégagées. Ça tardait, ça tardait... Les kinés ont été obligés de faire les straps dans le bus, parce qu'on était en retard. Tout a commencé à se faire dans le bus. On n'est même pas allés voir la pelouse ! En plus, on est une petite nation, il faut le dire : les arbitres, même parfois aux Comores, ils nous engueulent ! Il veulent toujours nous presser. Pour les plus grandes nations, ça n'est pas pareil. On subit la pression, ça n'est pas normal !

SBB : Ce qu’il faut savoir, c’est que la CAF nous demande d’être au stade à 18h45 afin d’entamer les différents protocoles sanitaires et la préparation pour le match. Là, on se retrouvait à 18h30, coincé dans des embouteillages, avec aucun délégué avec nous ! On joue un huitième de finale d’une compétition internationale et on se retrouve coincés au milieu des bouchons, au milieu des voyageurs lambda. C’était terrible ! Donc les préparateurs ont préféré gagner du temps et entamer les démarches dans le bus. On a été obligés de filmer la scène parce que c’était n’importe quoi.

BEH : Dans ce genre de compétition, tout est minuté, décompté. La minute à laquelle tu sors du vestiaire, tu pars t'échauffer, tu reviens. Voyant le monde sur les routes et la mini-escorte avec une moto de police, je voyais que ça n'allait pas le faire. Or, tu sais que tel joueur a besoin de tel strap, donc tu n’as plus qu’à faire tout ça dans le bus. Même si la valise est dans la soute, t'as toujours sur toi une sacoche avec du strap. Donc tu arrives à le faire, mais tu ne le fais pas dans la sérénité.

« Il fallait se rappeler d’où on venait. Les difficultés, on en a eu dans ce tournoi, mais c’est notre quotidien, on est un petit pays dans le football, un pays très pauvre. On se le rappelle tous les jours. On a décidé d’être des ambassadeurs de notre pays. » Fouad Bachirou, diplomate

FB : Moi j’écoutais Burna Boy, d’autres se faisaient poser des bandages... On pensait à tous les joueurs qui n’ont pas pu vivre cette expérience à fond à cause de la Covid. Pareil pour notre coach, qui a travaillé toutes ces années, qui méritait de sortir la tête haute et qui n’a pas pu être là pour ce dernier match à cause d'un test positif. On pensait vraiment à tout le monde. On se l’est dit avant le match, il fallait se rappeler d’où on venait. Les difficultés, on en a eu dans ce tournoi, mais c’est notre quotidien, on est un petit pays dans le football, un pays très pauvre. On se le rappelle tous les jours. On a décidé d’être des ambassadeurs de notre pays, donc on doit montrer cette mentalité comorienne, toujours surmonter les difficultés, vouloir aller plus haut. On n’a pas toujours eu les moyens de se rassembler ou de jouer des matchs amicaux, on a dû payer nous-mêmes nos billets pour venir en sélection, etc. C’est aussi ce qui nous a fait grandir.

CA : Dans le car, j’étais tellement loin dans mes pensées, dans ma bulle de gardien, que lorsqu'on m’a montré la vidéo dans laquelle les joueurs commencent à se préparer à l'intérieur du bus, j’étais très surpris. J’avais ma musique dans les oreilles et des dizaines de questions dans la tête. Bon, fidèles à eux-mêmes, mes coéquipiers venaient quand même me voir pour continuer à me chambrer. C’était un choix réfléchi, je me suis posé beaucoup de questions, j’avais la pression et, jusqu’à la dernière seconde, j’espérais qu'Ali puisse jouer. N’importe quel joueur de notre sélection l’aurait fait pour notre pays. J’en ai parlé à mes amis, ils n’y croyaient pas trop, mais je voulais les prévenir pour qu’ils ne soient pas surpris si ça arrivait. En allant au stade, j’ai appelé mon frère et ma mère. Ils étaient sceptiques, s’inquiétaient pour moi et pensaient que c’était une mauvaise idée, je les comprenais. Celle qui a eu un discours différent, c’est ma sœur. Elle a dit que je devais le faire et qu’elle croyait en moi. Je suis en sélection depuis 2014, donc j’ai un statut. Humainement, je ne suis pas un fou, mais je ne me prends jamais la tête, et ça s’est ressenti sur le terrain.





La rencontre face au Cameroun (défaite 2-1)



SBB : Ali, moi-même et Moyadh (Ousseni, l'autre gardien), on a tout fait pour détendre Chaker. On lui a fait quelques blagues pour le rassurer et lui faire comprendre qu’il avait tout à gagner dans ce match. Et puis le coach Padovani a fait ce qu’il fait de mieux, en le mettant tout de suite dans son match. Sur le plan technique, il n’y avait pas vraiment de chose à dire, puisque c’était un cas de figure totalement nouveau. On lui a bricolé un maillot et des gants, et il est rentré faire le match de sa vie. (Rires.)

CA : J’ai dit que je voulais m’échauffer avec le groupe comme un joueur de champ. Les joueurs camerounais n'ont su qu'une fois dans le hall que j’allais jouer gardien. Quand j’ai vraiment compris que j’allais être dans les buts après l’échauffement, la pression est montée d’un coup, on m'a demandé de changer mon numéro, tout le monde me regardait, tous les yeux étaient rivés sur moi... On a fait la photo d’équipe, je voyais que je n’étais pas à l’aise avec les gants, ceux du coach des gardiens. J’aurais vraiment préféré jouer sans gants, mais franchement, ça aurait été de l’abus. (Rires.) Je me suis dit : « Qu’est-ce que je suis en train de faire, là ? » Quand je suis parti vers le but, c’était un sentiment bizarre, je me sentais tellement seul. Ce qui m’a aidé, c’est ma première intervention de la tête, ça m’a mis en confiance. J’aurais pu la prendre des poings, mais j’ai agi comme un défenseur.

« Six minutes de jeu, t’es à dix, tu n’as pas de gardien, faut se mettre à notre place. J’ai commencé à me dire : "Pourquoi tu n’as pas écouté ta maman ?" Il faut toujours écouter sa mère. » Chaker, élevé Alhadhur

YM : On était super sereins. On sait qu'on a un désavantage, on a un joueur de champ dans les buts, mais il faut tirer du positif de toutes les situations : ça nous rajoutait un joueur de champ. Il y a toujours un joueur libre sur le terrain, mais avec un gardien qui joue en fait défenseur central, ça peut amener deux joueurs libres. Finalement, on prend ce rouge... On voit que ce n'est pas intentionnel, mais c'est à l'appréciation de l'arbitre.

CA : Six minutes de jeu, t’es à dix, tu n’as pas de gardien, faut se mettre à notre place. J’ai commencé à me dire : « Pourquoi tu n’as pas écouté ta maman ? » Il faut toujours écouter sa mère. (Rires.) Je me suis dit que les frappes allaient s’enchaîner, et même les joueurs camerounais ont dû penser qu’ils allaient nous allumer ! Mais c’est normal, on aurait pensé la même chose dans le cas contraire. Finalement, même à dix, on a plein d’occasions.



FB : Soit on prenait l’eau, soit on sortait un gros match en redoublant d’efforts pour contrer toutes les frappes et aider notre gardien au max. On s’est dit qu’on jouerait avec la qualité de Chaker, il est joueur de champ, donc il pouvait nous aider à ressortir le ballon. On a voulu utiliser ses qualités au maximum et minimiser ses défauts en essayant de bloquer les frappes et les centres, pour éviter qu’il doive faire des parades de gardien.

YM : Quand il avait le ballon, ça n'était pas un gardien. On voulait qu'ils fassent la relance à trois, avec les deux centraux, qu'ils élargissent le terrain et que lui se retrouve comme le 6 qui descend entre les deux centraux. Nos deux milieux de terrain, on les gardait dans le cœur du jeu pour créer des triangles et des supériorités. Les milieux sont restés au milieu, donc ils étaient embêtés.

CA : Depuis toujours, notre philosophie a été de jouer au ballon, et c’était déjà le cas lorsque je suis arrivé en 2014. Nous sommes des joueurs techniques et pas très athlétiques. On n'a pas réussi à montrer ce qu’on était capables de faire lors des deux premières rencontres, mais face au Ghana et au Cameroun, on a respecté le football avec des sorties de balle magnifiques. À onze contre onze, ça aurait été très compliqué pour les Camerounais de nous battre.

FB : Chaker nous a sorti deux ou trois parades incroyables. C’était drôle, on se croisait du regard pendant le match et on souriait, on rigolait. La situation était incroyable.

CA : Ce n’était pas académique du tout ! Je vois Aboubakar partir seul, je me dis que c’est chaud. Il a enveloppé sa frappe, mais l’a écrasée, donc la balle est venue tout doucement. Sauf que j’avais du mal avec mon bras gauche, donc je me suis allongé pour intervenir avec le droit, qu’est-ce que c’était moche ! Je n’avais pas vu avant l’action que Ngamaleu était sur ma gauche, donc il fallait vite se relever. Je pense qu’il a tiré en détente, comme si c’était déjà fait. Les secondes qui ont suivi, je me suis dit : « Je viens de faire un double arrêt comme un gardien, là ? » C’était fou ! (Rires.) Le deuxième but, franchement, c’était un mauvais réflexe, et j’ai déconné parce que j’aurais dû sortir avant, ça l’aurait gêné, mais bon, il ne faut pas oublier que je ne suis pas gardien.


YM : Le coup franc ? Je me dis que je peux tirer, tout simplement. Onana faisait un bon match, mais quand je tire mes coups francs, je ne regarde pas qui est le gardien. Je ne pense qu'à mes qualités, à ce que je suis capable de faire. En phase de poules, j'en ai tiré trois ou quatre et je n'avais pas eu de réussite. On a de bons tireurs, donc je leur avais dit que je les laissais commencer. Bendjaloud (Youssouf) en a tiré un, Ben Fardou aussi. Le troisième, je savais que j'allais le tirer. Ben Fardou me dit : « Centre-la » , mais je ne l'ai même pas calculé. J'ai posé mon ballon et j'ai tiré. Il y avait une personne dans le mur, et le fait que Rafidine Abdullah fasse un appel l'a enlevée du mur, donc il n'y avait plus personne. Les coups francs, j'essaie de les travailler à chaque fin d'entraînement, c'est presque quotidien : je place des ballons un peu n'importe où, dans toutes les positions, je tire et j'essaie de trouver les bons angles, pour que je puisse être dangereux de partout. En sélection, on est plusieurs, donc on fait tous ça, on reste souvent à la fin des entraînements tous ensemble. C'est le troisième que je marque en sélection.


SBB : Sur le but, ça a été l’explosion ! Quand je vois Youssouf mettre son missile, j’ai hurlé de joie, en regardant les membres de la CAF assis à côté de moi. Je leur en voulais un peu, mais je n’aurais pas dû avoir cette réaction. C’était trop impulsif.

YM : Ce match, il nous a tous mis en transe, on était tous dans cet état-là. Je me disais qu'il restait du temps, que ce n'était pas fini, et je voulais que tout le monde le comprenne. Je célèbre comme ça, c'est naturel. J'avais une rage pour qu'on puisse égaliser, qu'on montre au monde entier qu'on était capables.



YM : On leur a montré qu'on pouvait les embêter jusqu'à la fin. Malheureusement, l'arbitre ne l'a pas voulu, puisque le temps additionnel était de trois minutes minimum, et ça s'est arrêté à deux minutes 57, sur la contre-attaque. C'était la deuxième fois qu'on nous arrêtait un match sur un contre : contre le Ghana, si vous revoyez les images, c'est la même chose. Sachant qu'un but nous aurait permis d'être à -1 de différence de buts.



L'après-match et le bilan



CA : Onana est venu me voir à la fin du match pour me dire en anglais que j’étais le meilleur, il a voulu me gonfler un peu. Il est trop fort, mais il a pris un sacré but quand même, le plus beau de la CAN ! Je le mets devant le coup de franc de Hakimi face au Malawi, parce que c’est de plus loin.

SBB : C’était littéralement la fête dans le vestiaire. On estime avoir accompli ce pourquoi nous étions venus : représenter notre pays, les Comores.

CA : Au coup de sifflet final, je me suis senti normal et soulagé de ne pas avoir fait honte au pays en faisant des bourdes. Je suis rentré en dernier dans le vestiaire, et j’ai vu tout le monde fier et digne. En plus, il y avait Rohff, je ne l’avais pas vu dès le départ. Je tapais la main de tout le monde sans regarder qui était le prochain, et je me suis rendu compte au tout dernier moment que c’était lui. J’ai dit « ROH2F ?! » C’était une scène très marrante. J’ai vu après le match qu’il était très investi dans notre parcours, mais moi, j’étais tellement dans ma bulle que je ne m’en étais pas rendu compte. Il était venu en 2014, j’avais eu l’occasion de prendre une photo, mais là c’était complètement différent.


YM : Après coup, je me dis qu'il y avait vraiment la place. Les occases qu'on a à dix contre onze, ce sont de vraies occases. On s'est aussi servis du match précédent, parce que le Ghana nous avait embêtés à dix contre onze. Ce qu'on a réussi à faire, nous, les Comores, face au Cameroun, nation qui a remporté cinq fois la CAN, c'est énorme. On s'est tapé dans les mains, on a grandement félicité Chaker pour ce qu'il avait accompli pour le pays : ce qu'il a fait, c'est très courageux, exceptionnel, peu de monde aurait pu le faire.

CA : J’ai reçu des milliers de messages à travers le monde entier, de toutes les langues possibles et pas un seul message négatif. Des grands noms comme Drogba m’ont félicité, Essien m’a envoyé un message. Je prends le temps de tout lire, bien que je ne puisse pas répondre à tout le monde. Ce n’est pas forcément le fait que ce soit des stars qui m’écrivent, mais plutôt que des personnes m’envoient « tu es mon héros » , « tu m’as donné de l’espoir » ... Tu te dis que tu as fait pleurer des gens et tu commences à mesurer la folie de ce qui vient de se passer.

SBB : On a mis les Comores sur la carte du monde ! À ses débuts, cette sélection ne partait pas de 0, mais de -5. Maintenant, les gens savent que les Comoriens savent jouer au football. C’est également un facteur important pour convaincre les jeunes binationaux de nous rejoindre afin de construire quelque chose de solide. Nous sommes une famille, au sens propre du terme. On parle beaucoup du contingent marseillais présent dans le groupe, mais tout le monde se sent comme chez lui, dès qu’il débarque dans le vestiaire. Un mec comme Alexis Souahy, qui vient des États-Unis, j’ai l’impression que ça fait dix ans qu’il est là !

YM : Ça a été dur de quitter les frères et de se dire que l'aventure était terminée. Il y a eu beaucoup d'émotion, beaucoup d'engouement, et beaucoup de bons moments partagés ensemble. Que ce soit au pays, dans les villes où il y a beaucoup de Comoriens comme à Marseille, à La Courneuve, à Dunkerque, à Lyon... Les gens nous envoyaient des images, les familles, les cousins, les amis proches qui nous donnaient de la force... Le temps s'arrêtait pour eux, quand on jouait. Ce sont de belles sensations. Finalement, il s'est passé ce qui s'est passé et on peut en être fiers parce que c'est historique. L'histoire, elle était magnifique. Cette fin-là est d'autant plus belle.

Propos recueillis par Quentin Ballue, Jérémie Baron, Adel Bentaha, Diren Fesli et Maxime Marchon