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Merci les Comores

À dix contre onze et avec un latéral dans le but face au pays hôte et favori camerounais, les Comores de Chaker Alhadhur et Youssouf M'Changama - invitées surprises des huitièmes de la CAN - ont signé une performance majuscule pour sortir du tournoi pleines de fierté et de frissons malgré un traitement déplorable. On leur a offert l'enfer : les Cœlacanthes ont décidé de marquer l'histoire.

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Ça ne pouvait même pas être un conte de fée, puisque l’on sait à peu près comment se termine, d'habitude, un conte de fée. Ce lundi soir au stade d’Olembé, les Comores avaient décidé d’écrire une histoire que personne n’aurait osé imaginer. Il y avait eu cette qualification historique vers une première Coupe d'Afrique des nations, pour cette équipe officiellement reconnue en 2005, mais balbutiante pendant près d'une dizaine d'années. Elle a ensuite véritablement pris son envol depuis 2014 sous l'impulsion du sélectionneur Amir Abdou et de la mobilisation de la diaspora venue de Marseille ou de tout l'Hexagone. Il y eut ces premiers instants dans la cour des grands, le Gabon et le Maroc regardés dans les yeux avec des joueurs de Ligue 2 et de National. Puis ce troisième match décisif où les Cœlacanthes n’ont plus touché le sol et, alors qu’ils restaient scotchés jusqu’ici à zéro but et aucun point, ont fait sauter le Ghana en plantant trois fois grâce, notamment, au héros Ahmed Mogni, ailier de l’Annecy FC qui comptait pour principal fait d'arme dix matchs joués en Ligue 2 en 2015-2016 sous les couleurs du Paris FC. Une défaite de la Sierra Leone face à la Guinée équatoriale (0-1) et une fessée donnée par la Côte d’Ivoire à l’Algérie (3-1) plus tard pour passer parmi les meilleurs troisièmes ; et l'archipel de l'océan Indien, plus petit pays d'Afrique, a pu se hisser parmi les seize meilleures nations de son continent.

Comores aux dents


C’était déjà largement suffisant pour combler Moroni, placer les Comores sur l’échiquier du football mondial et donner à Kassim Oumouri des histoires à raconter sur trois générations, mais ça ne suffisait pas à ces hommes-là. Folklore de cette 33e édition oblige, l'entrée dans la troisième semaine de compétition a vu les Comoriens basculer dans l’irréel, alors que les bruits de couloir pullulaient depuis plusieurs heures : avec douze cas de Covid-19 dans la délégation, le portier titulaire Salim Ben Boina blessé et les deux autres (Moyadh Ousseni et Ali Ahamada) attrapés par le virus, la 132e sélection FIFA était d'ores et déjà éliminée par la CAF au moment où cette dernière a refusé à Ahamada, finalement testé négatif, de pouvoir réintégrer le groupe comme Wahbi Khazri l'avait fait avec la Tunisie la veille, sur fond de changement de règlement à la dernière minute.



À la suite d'un avant-match réalisé dans leur car au milieu des embouteillages (!) et avant qu'un coup du sort n'envoie le capitaine Nadjim Abdou prendre sa douche après cinq minutes de jeu, les Comores se sont donc présentées avec pour dernier rempart Chaker Alhadhur, latéral de l'AC Ajaccio. Un petit bonhomme d'un mètre 72 et 65 kilos, qui n'avait disputé aucune minute de cette CAN et n'avait eu droit qu'à trois minutes de jeu en club ces quinze derniers mois, la faute notamment à une rupture du ligament croisé. Mais un petit bonhomme plein de caractère et d'amour de sa patrie (il est international depuis mars 2014 et sa première saison en Ligue 1), qui n'a pas hésité à enfiler les gants pour faire face à la machine Vincent Aboubakar et à toute la clique : « On ne s’attendait pas à un match comme ça de notre part, au vu de ce qui s’est passé toute la journée. Pour Chaker, on a décidé ça à l’entraînement, on voulait d’abord connaître les joueurs qui allaient être alignés, puis choisir le joueur qui allait se sacrifier et assumer ce rôle » , a expliqué Faïz Selemani au micro de beIN SPORTS.

Élevé Alhadhur


Après un échauffement intégralement passé à l'extérieur de la surface et un hymne chanté avec la banane, l'ex-Canari (né, formé et lancé dans la Cité des ducs de Bretagne) a fait bien plus que ce qu'on attendait de lui, inventant un nouveau modèle de gardien de but le temps d'une soirée pour l'histoire. Une sortie de la tête au courage par-ci, des (doubles) parades à bout portant par-là, une participation aux relances léchées de son équipe pour le spectacle, un sourire exhibé après chaque action réussie ou presque : sur la balance, les deux pions inévitablement encaissés face à des joueurs de gros calibre (Aboubakar et Karl Toko-Ekambi) ne valent que peu de choses à l'arrivée. « On savait que ça allait être compliqué. Je ne vais retenir que le positif, vraiment. On peut sortir de cette compétition dignement, avec la tête haute. On a fait ce qu’on a pu, on n’a pas démérité, a sobrement lâché Alhadhur après le match de sa vie, au micro de beIN puis de Canal+ Sport Afrique. Mes coéquipiers ont tout fait pour que l'équipe adverse frappe le moins possible, et c'est ce qu'ils ont bien fait. Jouer gardien ? Au début, on en parlait pour rigoler, mais au fil des jours, ça a commencé à devenir sérieux. On m'avait désigné, mais je n'y croyais pas. Jusqu'à ce que je mette le maillot et les gants, là je me suis dit que c'était sérieux. Quand tu entres sur le terrain en tant que gardien, il y a plein d'émotions dans ta tête. »



À l'image de sa formation, pour qui ce lundi 25 janvier 2022 restera évidemment pour l'éternité. Souillés par la confédération continentale, réduits à dix joueurs sur le terrain dès les premiers efforts, les hommes d'Abdou ne se sont pas reniés et ont continué de pratiquer un football plein de bon sens et de bonnes intentions, se montrant capable de mettre à mal le Cameroun dans les deux surfaces et de faire durer le suspense - vrai exploit vu les circonstances. Et parce qu'il traînait dans le coin un magicien du nom de Youssouf M'Changama (que l'on peut admirer chaque semaine sur les pelouses de... Ligue 2, cherchez l'erreur), André Onana se souviendra certainement que le jour où il pensait signer un match référence avec les Lions indomptables, il aura finalement mangé un golazo venu de nulle part. Ou plus précisément du talent et de la flamme qui animent ces Comoriens. Sans le coup de sifflet un brin précoce (décidément) de l'Éthiopien Bamlak Tessema, on aurait, qui sait, eu droit à un ultime frisson. Même au milieu d’une CAN gangrenée par le chaos, l’inégalité et l’incompétence, on aura eu une nouvelle preuve que le foot sera toujours synonyme d’espoir. Peu importe ce qu’en pense ce vieux grincheux d’Olivier Pantaloni.



Par Jérémie Baron
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