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C'était le Nantes Poker Tour

Il y a dix ans s’écrivait l’une des pages sportives que les supporters du FC Nantes souhaiteraient oublier. Le club vient de retrouver la Ligue 2 et va connaître trois entraîneurs différents pour échouer à la quinzième place de l’antichambre de l’élite. Il y a dix ans s’écrivait l’une des plus belles histoires humaines des Canaris. Nous sommes en 2009-2010, et certains membres de l’effectif décident de se retrouver chaque mercredi pour une partie de poker. D’abord chez Jérôme Alonzo. Puis chez les autres. Ils s’appellent Stéphane Darbion, David De Freitas, Rémi Mareval ou encore Filip Djordjevic et ils n’ont pas écrit l'histoire. Mais ils ont certainement rendu la leur plus belle. Et Jean-Claude Darcheville y est forcément pour quelque chose.

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Cette petite rue de Nantes a connu des soirs de semaine plus calmes. Surtout que la météo pluvieuse de cette fin de printemps n’invite pas particulièrement à l’apéro. Pourtant, dans une petite maison de ville de ce quartier tranquille, la sono crache Thunderstruck d’ACDC un peu plus fort que de raison. Sorti d’un épais nuage de fumée, Jérôme Alonzo, dit « le prof » , se saisit d’un micro branché à un ampli. Ce soir, c’est « le tournoi de clôture » . La fin d’une saison rythmée par les galères et les changements de coach pour le FC Nantes. La fin d’une année folle de tournois de poker pour une bonne partie de l’équipe. La fin d’une carrière riche pour un gardien iconique qui ne pouvait pas mieux finir sa première vie. « Ce soir-là, David De Freitas avait ramené une énorme enceinte et une machine pour faire de la fumée, comme dans les mariages ou dans les boîtes de province » , se remémore Alonzo, le sourire jusqu’aux oreilles perceptible à l’autre bout du téléphone. Pour la dernière de l’année, on a décidé de faire une entrée des joueurs à l’américaine, avant de rejoindre la table de poker. C’était un peu mon pot de départ, aussi. C’était énorme. »

O-Zone, pince picarde et retard guyanais


Alors ils ouvrent grand les fenêtres du salon, mais manquent de s’étouffer. Tous se regardent et éclatent de rire comme les gosses qu’ils sont. « C’était exceptionnel, rigole encore David De Freitas. Je crois que Jérôme avait un caméscope, je voudrais bien récupérer les images. Me demande pas pourquoi, mais j’avais une machine à fumée. On avait tous un surnom et Jérôme nous avait eu des T-shirts via un partenariat avec un site de poker. Jacky, qui s’occupait des flocages au FC Nantes, nous avait floqué nos surnoms dessus. J’ai encore le mien. » Soudain, le son de la guitare d’Angus Young faiblit. Changement d’ambiance : Dragostea din tei, tube chanté en roumain du groupe moldave O-Zone. Jérôme Alonzo se saisit du micro et annonce l’arrivée du deuxième participant : c’est l’entrée de Claudiu Keșerü. « Putain, le Kech ! se marre Stéphane Darbion, devenu légende vivante du côté de Troyes. Jérôme l’avait lancé sur O-Zone et il avait tapé des petits pas de danse. Aux antipodes du joueur de poker qu’il était : très sérieux, rien de superflu. » Et si Stéphane Darbion n’a rien oublié du profil des joueurs de poker du FC Nantes, saison 2009-2010, c’est simplement parce que leur goût prononcé pour la mise en scène était moins fort que leur amour de la compétition. « Ce tournoi, je ne l’ai pas gagné, marmonne Jérôme Alonzo. J’avais les boules. »



C’est donc l’histoire d’une bande. Quelque part entre Les Collègues et Le Cœur des hommes. Une amitié sincère et une volonté de se retrouver ensemble pour taper le carton. Une passion pour les cartes née la saison précédente, à une époque où l’effectif nantais comptait encore les gamblers qu’étaient Ivan Klasnić et Mamadou Bagayoko. Tout juste sorti du centre de formation à l’époque, avec le salaire qui va avec, Vincent Sasso se souvient de « parties entre le Croate et le Malien qui me proposaient de jouer à l’arrière du bus » , mais « financièrement à l’époque, je ne pouvais pas suivre » ! Arrivé lors de cette saison 2008-2009, celle de la descente en Ligue 2, Alonzo se souvient : « Moi, à ce moment-là, je joue beaucoup au poker. On joue de grosses tables de cash game avec Klasnić, Bagayoko, Capoue. Ça jouait assez fort et plutôt bien, mais tu n’es pas forcément sur une vraie notion d’amitié. Ce n’est que l’année d’après que Steph Darbion arrive, que je sympathise avec Vincent Sasso, que Jean-Claude Darcheville est là. Il y avait aussi Filip Djordjevic, David De Freitas, Rémi Maréval, Claudiu Keșerü... »



C’est la naissance d’un groupe qui se retrouvera religieusement chaque semaine, parfois plus, pour disputer un tournoi de poker. Comme dans tout groupe d’amis, chacun a son surnom. De son appétence pour la lecture des livres de poker et de son expérience plus importante que les autres, symbolisée par un partenariat avec le défunt site Poker 770, Jérôme Alonzo hérite du sobriquet « le Prof » . Réputé pour son côté frileux inhérent au fait de débuter au Texas Hold’Em, David de Freitas est « la Pince picarde » . « J’étais une serrure » , avoue-t-il. Passé à la postérité grâce à son but de folie inscrit contre l’Olympique de Marseille, Rémi Maréval est « la Fouine » . « Toujours caché celui-là » , ressasse Alonzo, comme s’il repensait à des coups fourrés de son ancien partenaire.


Nouvel arrivant dans le vestiaire, Stéphane Darbion ne sait toujours pas pourquoi tout le monde appelait Filip Djordjevic « Yoshi » , mais c’est ainsi qu’il était surnommé autour de la table. « J’ai suivi le mouvement » , dit-il, avant de déclamer son nom de scène. Moi, c’était "le sous-marin". Toujours en embuscade. » Puis il y avait celui que tout le monde attendait. Tout le temps. Ils auraient pu l’appeler le « retardataire » , mais pour lui, pas besoin de surnom imagé. Lui, c’est « le Darche » . Jean-Claude Darcheville. « Le Darche, c’était juste le Darche. C’était une personnalité exceptionnelle » , replace Stéphane Darbion. Faite de rituel, la grand messe hebdomadaire débutait ainsi. Par l’arrivée du Guyanais, quelques longues minutes après toute la fine équipe. Et personne ne râlait. Ils étaient bien trop heureux de passer quelques instants supplémentaires ensemble.

Vin, Schweppes et Ruinart de Darcheville


Le prétexte à l’organisation du premier tournoi était une soirée de Ligue des champions. Le premier mercredi de C1 de la saison. Des potes, du foot, quelques pizzas. Simple. « Le contexte est super important pour comprendre l’histoire, précise Alonzo. Le club vient de descendre en Ligue 2, le moral n’était pas franchement au beau fixe. » La formule mise en place par le gardien lors de cette partie test ne changera pas de l’année. Vingt euros la participation, possibilité de « recaver » quatre fois et au bout d’une heure et demie de jeu, « celui qui sortait, il sortait. Les choses sérieuses commençaient vers 22 heures » . « Que ce soit 10 balles ou 100 euros, ça jouait la carte sérieusement. Ce que j’adorais, c’est que dans ce groupe-là, il n’y avait pas besoin de jouer 10 000 euros pour avoir le frisson » , relance le gardien nantais. Alors chaque mercredi, tout ce petit monde se retrouve à 20h. D’abord chez Jérôme, puis semaine après semaine, l’organisation tourne, mais le programme reste le même. Les premiers arrivants aident à tout mettre en place. « On n'avait pas de table de poker à l’époque, mais j’avais ce qu’on appelle un "plateau". Il pesait un âne mort le truc, il fallait qu’on soit trois ou quatre pour le déplier sur une table à manger. Mais ça faisait classe, hein, avec accoudoir, feutrine et tout » , restitue Alonzo.


Ensuite, les potes ouvrent une bouteille de vin ou une bouteille de Schweppes pour ceux qui ne boivent pas. Puis ils commandent à manger. Pizza Hut quand Alonzo reçoit, KFC chez Stéphane Darbion, avec supplément muffins au nutella, prouesse culinaire de l’ex-compagne du Troyen : « C’était moyen pour la ligne, mais ils faisaient recette, il faut l’avouer. » Et alors que l’horloge indiquait 20h30, ils pouvaient commencer à espérer Jean-Claude Darcheville. Un grand monsieur, de l’avis de tous, qui ne se pointait jamais à l’heure, mais n’arrivait jamais sans une bonne bouteille de champagne, son péché mignon. « Le gentleman retardataire, se marre Alonzo. Il amenait toujours, je dis bien toujours, une bonne bouteille pour faire plaisir. Et toujours un Ruinart ou un Dom Pé, hein ! » Toujours bien sapé, aussi. Alors que la plupart de ses coéquipiers privilégient le confort, l’ancien Bordelais n’hésite pas à se pointer en costard avec son nom brodé au-dessus de la poche. Prévue à 21h30, la pause repas est express, car tous veulent continuer à se mettre sur la gueule. Preuve de la bonne organisation de ce Nantes Poker Tour, aucune des soirées ne terminera après 2h du matin.



Car s’ils n’ont jamais trop abusé sur la bouteille, la gueule de bois est sportive, à Nantes, lors de l’année 2009-2010. Relégués en Ligue 2, les Canaris commencent bien la saison et pointent à la deuxième place après 12 journées, au soir du 27 octobre. Le début de la fin. En décembre, Gernot Rohr est remplacé par Jean-Marc Furlan qui est lui-même démis de ses fonctions en février.
« Ces parties de poker étaient un petit sas de décompression. C’était cinq heures où on ne parlait pas de foot et où on se vidait l’esprit. Le sportif a été pourri cette saison-là. À l’arrivée, on était la moitié du vestiaire chez moi le mercredi soir. On savait tous sans le dire que c’était une année de merde. Donc on savourait. » Jérôme Alonzo
Baptiste Gentili assurera l’intérim jusqu’à la fin d’une saison terminée à une insignifiante 15e place, malgré un effectif de qualité. « C’était plus que le folklore, admet David De Freitas. On discutait souvent avec Jérôme et il me disait qu’il n’avait jamais connu ça avant. C’est quelque chose de bizarre, d’avoir autant de coachs. Heureusement, il y avait les supporters derrière nous. Ils n’ont rien lâché. Donc on trouvait du réconfort où on pouvait. » En l’occurrence, sur un autre tapis vert. Même son de cloche chez Jérôme Alonzo : « Ces parties de poker étaient un petit sas de décompression. Un moment de bonheur volé dans la semaine. C’était cinq heures où on ne parlait pas de foot et où on se vidait l’esprit. Le sportif a été pourri. À l’arrivée, on était la moitié du vestiaire chez moi le mercredi soir. On se réchauffait, c’était de la chaleur humaine. On savait tous sans le dire que c’était une année de merde. Donc on savourait. » Nouveau dans l’effectif, Stéphane Darbion ne vit pas mieux la période : « Ça ne se passait pas super bien. On était dans un club important et quand les résultats ne sont pas bons comme ça, il faut travailler à l’entraînement, mais s’évader quand tu le peux. Rien que d’en reparler aujourd’hui, ça me fait du bien. »

Envoyé en équipe B, De Freitas organise le « goodbye tournament »


Un bain de bonne humeur nécessaire pour David De Freitas, invité à rejoindre l’équipe réserve. « C’était un moment où ça ne se passait pas super bien pour moi. On m’avait mis en réserve. Alors j’avais organisé le "goodbye tournament", pour dire au revoir à mes coéquipiers. J’ai été à la boulangerie pour commander un gâteau. On faisait souvent des gâteaux. J’en avais commandé un avec une table de poker et une paire d’as, dessus. » Preuve que tout n’est pas à oublier dans la saison de David De Freitas, il fera partie des joueurs ayant la chance d’avoir la garde hebdomadaire d’un bracelet plaqué or sur lequel est frappé « POKER » , privilège des grands vainqueurs d’événements. « On avait fait un tournoi la veille de la photo officielle avec Nantes. Je m’étais pointé avec mon bracelet remporté la veille. Sur la photo, j’ai les mains dans le dos, mais je le porte. Et dans la foulée, j’ai fait les photos individuelles en le montrant, pour les chambrer ! »



Comme en témoigne ce bracelet de vainqueur, copié sur le célèbre bracelet remis aux gagnants du WSOP (World Series of Poker), rien n’est laissé au hasard dans l’organisation et le matériel. Le privilège des élèves du « Prof » , Jérôme Alonzo, puriste parmi les puristes. « Il y avait un immense centre à Nantes, qui s’appelait Poker Production (à Rezé, selon David De Freitas, N.D.L.R.). Chaque semaine, j’allais acheter des trucs. Un chronomètre, un nouveau tapis, des jetons, des cartes. Je rentrais dans cet entrepôt de 1000 m2, il y avait tout : des bouquins, des CD, tout. » Apogée de cette volonté de professionnalisation : l’arrivée d’une croupière. Une soirée que David De Freitas n’oubliera jamais : « Comme on faisait des super tournois, à un moment, on se dit : on va essayer de se trouver un croupier ou une croupière. Et y a un collègue qui dit : "Je connais une croupière qui peut venir." On était au top, on n'avait pas envie de se faire chier à distribuer. Donc, on la fait venir et tout et finalement à un moment, Jérôme il dit : "Putain, j’ai toujours les mêmes cartes." Et on s’est aperçu qu’elle savait juste donner, mais pas mélanger. Elle prenait les cartes et les remettait sans mélanger. Qu’est-ce qu’on a rigolé ! Finalement, elle a fini par nous regarder jouer. » Et elle n’était pas la seule. Devenues populaires dans le vestiaire jaune et vert, les soirées du petit groupe s’ouvrent aux spectateurs. C’est ainsi que Djamel Abdoun, Ibrahim Tall ou encore Moncef Zerka passaient chez les uns et les autres pour papoter et prendre l’apéro. « Puis quand ça devenait sérieux, on les mettait dehors » , avoue Alonzo. Car au fur et à mesure de la saison, la première soirée Ligue des champions semble loin. Les pokers deviennent des pokers à thème selon les envies et les organisateurs. Après le « goodbye tournament » de De Freitas, naît le « West Indies Tournament » de Rémi Maréval.



Puis vient le tour du « Birthday tournament » , remporté par le birthday-boy, Jérôme Alonzo, dont on ne saura jamais le cadeau qu’il a reçu de la part de ses partenaires de jeu ce soir-là. « Il n’y a que Jérôme qui peut vous le dire » , avoue David De Freitas, mystérieux. Est-ce vraiment la peine de dire qui a été la star de la soirée « chic » ? « Jean-Claude est arrivé en costard rose. Qu’est-ce que c’était bon enfant. Franchement, dans mes moments extra-football, ça restera parmi les meilleurs moments » , s'emballe De Freitas.



Sauf qu’entre compétiteurs, rien de tel qu’une bonne victoire. Stéphane Darbion le rappelle à sa façon : « Bien sûr que j’ai gagné un tournoi. S’ils t’ont dit que je n’en ai pas gagné, c’est des mythos ! » Et plus les copains jouaient, plus ils se connaissaient, plus il était difficile de gagner. Darbion toujours : « Ma main, c’était la paire de 8, parce que c’était mon numéro. Tu me donnais cette main, je pouvais aller au bout du monde. » Filip Djordjevic, lui, était un homme de petites cartes. « 3-4, 7-4, 6-5. Filip, c’était ça, ses mains » , rappelle Alonzo qui a « énormément progressé au poker grâce à tous ces gars » . En self-control également, selon Stéphane Darbion : « Je me rappelle une fois, Jérôme perd un coup. Soit il jette la meilleure main, soit il perd un coup, et pour se calmer, il se lève. On sent que ça commençait à monter et tout. Il va dans son jardin et il hurle pour lâcher sa colère. À table, on pleurait, on était morts de rire. Quand il revient, il y avait un silence dont je me souviendrai toujours. Il ne fallait absolument pas qu’on se regarde, sinon on explosait de rire. » Dix ans plus tard, la paisible rue près du rond-point de Paris, à Nantes, a retrouvé son calme d’antan. On n’y entend personne crier dans le jardin, pas de Thunderstruck, et on n'aperçoit aucun nuage de fumée. Pourtant, à en croire tous les membres du Nantes Poker Tour, balancer un The show must go on de Queen, à fond, ferait plaisir à tout le monde. Si l’enceinte de David De Freitas marche encore.

Par Swann Borsellino Tous propos recueillis par SB