Never trust a marxist in football !

19/05

La naissance du sport ouvrier français, en 1907, est souvent analysée d’un point de vue uniquement politique qui conduit à négliger sa réalité sportive. Lorsque les premiers clubs «socialistes» sont créés, la question posée à ces pionniers ne se résume pourtant pas seulement à savoir comment le sport peut servir «la cause». Il s’agit aussi de proposer des activités suffisamment attrayantes pour extraire les jeunes prolétaires des griffes des patrons catholiques et autres associations «bourgeoises». Et déjà, sans même que la moindre discussion soit nécessaire, le ballon rond s’impose comme le principal vecteur pour y parvenir.

«Avec le football, particulièrement, le jeune homme apprend la nécessité de l’effort individuel mais au service d’une collectivité…» Cette petite phrase tirée de l’Humanité du 29 mars 1910 est l’une des nombreuses réponses faites par les tenants du tout jeune sport ouvrier aux sceptiques dans leur propre camp. Pour seule illustration de la virulence des débats, Catulle Cambier, alors secrétaire général du comité national des Jeunesses socialistes, s’emporta dans un article intitulé «Football et socialisme», paru dans Le Socialisme le 9 novembre 1912 : «… et quand viendra le Grand Soir, nous bombarderons l’ennemi à coups de ballons (…). J’espère que notre prochain Congrès renverra les sportsmen à leur culture physique (…) et passera à l’examen de questions sérieuses et plus spécifiquement socialistes».
Déjà, le ballon rond était au centre de toutes les attentions ou endossait le rôle de repoussoir. En 1907, Ernest Tarbouriech, député socialiste et secrétaire de la Ligue des droits de l’Homme, s’indignait ainsi de l’évolution de ce sport en perfide Albion (1), infecté par des «entreprises de spectacles», et dont les joueurs subissaient une sorte de «traite des blanches» (Le  Socialiste, 8-15 décembre 1907). Henri Kleynhoff, premier journaliste sportif du quotidien de Jaurès et surtout l’un des grands dirigeants fondateurs de la Fédération sportive athlétique socialiste (FSAS), taquineur émérite du cuir, affirma pourtant son amour pour «ce sport de caractère socialiste dans lequel les équipiers coordonnent tous les efforts et leur volonté en vue d’une action collective et d’un résultat d’ensemble» (l’Humanité, 17 avril 1911). Finalement, on se demande si les termes de la polémique ont tellement changé aujourd’hui…

Le petit foot ouvrier et la grande histoire du ballon rond

Les championnats de la FSAS s’étoffent d’ailleurs rapidement. Le premier, en 1909, rassembla 11 équipes et 6 clubs, tous en région parisienne. En 1913, ce sont désormais 30 équipes issues de 20 clubs qui se confrontent et qui parfois se déplacent dans l’Aube (La Prolétarienne de Romilly) ou le Nord. Il ne s’agit pas d’un mince exploit dans un contexte où les footballeurs ouvriers ne disposent guère d’autre soutien que celui des rares municipalités socialistes, telle Pavillons-sous-Bois (dans l’actuelle Seine-Saint-Denis) qui les laissa utiliser un terrain pour leur match. Certains élus progressistes commencent néanmoins à suivre l’affaire de près et même à les soutenir. En 1910, Alfred Willm, un des inventeurs du sigle SFIO (Section française de l’Internationale socialiste), offrit un prix pour un challenge ouvert «aux équipes premières des sociétés de football association (indépendantes, laïques et socialistes)» (l’Humanité, 17 octobre 1911). Notons au passage cette autre constante : le foot ouvrier ne sera jamais refermé sur lui-même, il s’ouvrira toujours à ses «frères» à crampons. Dès cette époque, le petit foot ouvrier contribue aussi à la grande histoire du ballon rond. Par exemple, le jeune Pierre Chayriguès, futur gardien légendaire du Red Star (Saint-Ouen) et de l’équipe de France, débutera au sein du CAS (Club athlétique socialiste) de Courbevoie. Un peu plus tard, un certain Gusztáv Sebes, célèbre pour avoir été l’entraîneur de l’équipe de Hongrie de 1949 à 1956 (le fameux «Onze d’or») alors jeune immigré en France (économique et politique en même temps : il avait perdu son travail après avoir participé à une grève à Budapest), joua en 1925 chez les «Sauvages Nomades» (Paris) dans le championnat FST (Fédération sportive du travail).


Les contradictions du foot ouvrier


Étonnamment, la Grande Guerre n’arrête pas cet élan. On sait que le conflit participa largement à diffuser ce sport, notamment par le biais des troupes britanniques. À Paris, le sport ouvrier se maintint essentiellement grâce au ballon rond. À seul titre d’illustration, le CAS du XXe arrondissement de Paris engagea trois équipes en septembre 1917 dans les épreuves de la FSSG (Fédération socialiste des sports et gymnastique), soutenu par la coopérative La Bellevilloise. La FST (Fédération sportive du travail), qui succède à la FSSG en 1919, se voit reconnaître par le très sérieux Journal de la société statistique de Paris – certainement un peu exagérément bien que l’ordre de grandeur soit sûrement correct – 7 500 footballeurs dans toute la France.
Toutefois, au même moment, un phénomène important et extérieur va impacter durablement le foot ouvrier : la création d’une fédération unisport FFFA (Fédération française de football association) en 1919. Le football est le premier sport athlétique à prendre son indépendance (avec la création du Comité français interfédéral rassemblant les activités foot de plusieurs fédérations, en 1907), enterrant les grandes fédérations omnisports, toutes tendances confondues. Au départ, les sportifs ouvriers n’en ont pas saisi toutes les conséquences, plutôt inquiets de voir les «cléricaux» mettre «tranquillement la main basse sur le football association» (l’Humanité, 26 mars 1913).

Or, la logique unisport va générer un puissant centre de gravité aussi bien organisationnel que culturel auquel les footballeurs ouvriers auront bien du mal à échapper. En 1923, dans le contexte politique troublé de la division du mouvement ouvrier, le Club athlétique montreuillois rejoignit, à la rentrée 1922, la FFFA, «organisation bourgeoise, mercantile et militariste» selon les mots du président de la FST, Jules Morant, dénonçant le faux prétexte «qu’à la FST il n’y avait pas d’équipes capables de donner la réplique aux nôtres (…) la vérité, il ne faut pas la chercher ailleurs que dans l’absence de solidarité des dirigeants sportifs de Montreuil qui, voulant singer quelques grands clubs professionnels, ont construit un stade qui leur a coûté quelque argent et avec lequel ils escomptent attirer une clientèle qui les remboursera d’abord et leur procurera des bénéfices ensuite». Tout est dit et ces tentations vont petit à petit déshabiller aussi bien les clubs ouvriers de banlieue que les patrons de province (ainsi l’AJ Auxerre, fondée en 1905 par l’abbé Deschamps, quitte la Fédération gymnastique et sportive des patronages de France pour la FFFA en 1920).

Le football ouvrier se trouve donc travaillé, entre les deux guerres, par de périlleuses contradictions qu’il traînera jusqu’à nos jours. Participant à cette grande culture foot nationale et «interclassiste», il s’y trouve parfois happé (y compris individuellement, le gardien de but ivryen de l’équipe FST puis FSGT, Aimé Radigon, signera à l’USMT, club patronal, contre un bon poste). C’est ce que lui reprochent, d’une certaine façon, durant les années 1920 et 1930, les dirigeants de la FST qui ont rejoint en 1923 l’Internationale rouge des sports (IRS) de Moscou. Le 5 novembre 1923, Le sport ouvrier consacre un article à «la valeur du football-association». S’il y est reconnu «la facilité avec laquelle [il] pénètre dans les larges couches laborieuses qui doit être prise en considération», le but ultime reste d’amener les ouvriers à des formes «plus élaborées et plus cultivées de l’activité sportive». Il faut signaler qu’au même moment, les théoriciens de la culture prolétarienne en URSS ne cessent d’asséner la nécessité d’abattre le sport bourgeois, dont le football –  et «son égoïsme» – est emblématique.


Un vecteur privilégié de l’internationalisme sportif


Paradoxalement, si le foot ouvrier se démarque, au-delà des grands discours sur la camaraderie et le refus de la «championite», il le doit avant tout à son inscription dans un environnement sociopolitique auquel il apporte sa popularité et dont il reçoit sa distinction. Par exemple, les noms des compétitions donnent immédiatement une saveur singulière aux matches. La Coupe de France de la FFFA sera dénommée «Charles Simon», figure du sport catholique tombé au front en 1915. Celle de la FST après-guerre se parera du patronyme «Jean Jaurès», afin de «commémorer la mémoire de notre grand disparu» (l’Humanité, 27 septembre 1921) [bien plus tard, en 1937, sous le Front populaire, les amicales socialistes d’entreprises doteront la compétition principale des clubs corporatifs d’un prix Roger Salengro [2]. Le rapport à l’URSS s’affirme aussi très fortement, parfois pour le pire. En juillet 1927, l’Union des syndicats de la CGTU de région parisienne organise avec la FST un challenge Dzerjinski (héros de la Révolution russe, fondateur de la Tchéka, ancêtre du KGB) au stade Pershing.

Le football fut surtout un vecteur privilégié de l’internationalisme sportif. Déjà, Edmond Pépin, futur président de la FSGT en 1945, qui assurait en 1914 la présidence de la commission de football association au sein de la FSSG (Fédération socialiste des sports et gymnastique, prédécesseur de la FST), tenta de multiplier les rencontres internationales avec des équipes appartenant aux structures ouvrières des pays frontaliers, dont celle des Jeunes Gardes de Bruxelles. Le foot peut aussi devenir, plus classiquement, un terrain de combat politique. Le 29 décembre 1929, une rencontre officielle franco-italienne programmée entre l’AS Roma et un club français, se verra perturbée par des sportifs de la FST et des militants communistes français et italiens qui scandèrent des mots d’ordre antifascistes. L’Humanité relaiera le 30 décembre : «À Buffalo, magnifique démonstration contre le fascisme et la répression. Les sportifs (…) obligent les organisateurs à interrompre le match.»

La période FST voit aussi, ce qui est moins connu, apparaître les premières tentatives de s’affranchir un peu de l’ombre de la FFFA et de sa conception hiératique du jeu. Au départ, les premiers règlements de la FSAS (Fédération sportive des associations sportives) recyclaient «les règles de jeu pratiquées à l’USFSA», l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques de Pierre de Coubertin (l’Humanité, 7 octobre 1912) qui, elle-même, se conformait à celles de l’International Board 3. Un suivisme qui n’empêchait pas les footballeurs ouvriers de répéter à l’envi être les seuls à promouvoir «la véritable conception du football». Toutefois, petit à petit, et surtout à partir de 1924, le règlement de foot FST commence à proposer des adaptations, des points très concrets dans le fonctionnement ordinaire des matches, qui changent pourtant beaucoup de choses, principalement dans le registre de l’arbitrage – au-delà des «avis aux clubs» appelant à ce que les matches se jouent entre «vrais camarades» (Sport, «Avis aux clubs du CR de la Seine», 5 octobre 1923). Pas de sanctification du titre par la seule grâce d’une commission ou d’un diplôme. «L’arbitre non officiel le devient dès l’instant qu’il a été accepté par les deux équipes» ou, afin de faciliter la participation de tous au jeu, «un joueur exclu de la partie peut reprendre le jeu par décision de l’arbitre»… (Football Association. Règlements officiels, Courbevoie, FST [IRS], 1927, 24 p.).


Le «véritable tripotage de balle collectif» d'Arsenal


Le football, langage des rencontres internationales, sera aussi celui de l’unité entre les socialistes et les communistes lorsque s’enclenchera le processus unitaire qui conduira à la fusion et à la naissance de la FSGT en décembre 1934. L’USSGT (Union des sociétés sportives et gymniques du travail), bien que très peu présente en région parisienne, y compte malgré tout une quarantaine d’équipes – pour un peu moins de 200 en FST. Lorsque le dialogue est établi, Raymond Guyot, responsable des Jeunesses communistes, peut présenter, le 1er novembre 1934, devant le Comité central du PCF, comme preuve de la rapidité du processus unitaire, le fait «que l’on peut voir que demain dimanche se dérouleront dans la région parisienne 60 matches communs entre l’USSGT et la FST.» D’ailleurs, le succès populaire – et en termes de participation – de la Coupe du monde du foot ouvrier (qui se déroule en août 1934, durant le Rassemblement sportif international antifasciste, et dont les rencontres essaiment dans toute la banlieue parisienne, mairies socialistes y compris) s’inscrit dans la même vague 4. Détail amusant, à lire la presse travailliste de ces années, malgré un profond respect pour la «science» soviétique, le véritable émoi n’apparaît que devant le «véritable tripotage de balle collectif» (Sport, 11 juillet 1937) des Gunners d’Arsenal.

La période du Front populaire marque aussi pour le football travailliste un saut quantitatif impressionnant au niveau national. Un dirigeant de la FSGT pourra se vanter, le 15 mai 1939, de recenser pas moins de 750 équipes en région parisienne (environ 10 000 joueurs) dont 300 en seniors, 37 en pupilles, 54 en juniors et 190 du samedi, 27 du lundi et 34 scolaires du jeudi. Bref, tout le spectre possible. Cette envolée s’appuie, en grande partie, sur l’explosion de la branche corporative (sport d’entreprise) apparue dans la foulée des occupations d’usines de juin 1936, mécanisme qui se reproduira avec le foot à 7 en mai 1968, piqûre de rappel utile sur le lien intime entre foot, lutte sociale et innovation culturelle.

L’Occupation se révèle très dure pour le foot. Vichy déteste ce sport de «métèques» et d’ouvriers, passé au professionnalisme qui plus est. À tel point que même la prudente FFFA, notamment sa ligue parisienne, se heurtera au régime et à son commissariat général au Sport, qui suspend à tour de bras ses dirigeants trop indociles. Sport libre, réseau de résistance animé par d’anciens dirigeants de la FSGT exclus en 1939 (voir p. 100), prend le parti des «amis» footballeurs et les incite à tenir bon.


Affirmer son identité au sein du football national


À la Libération, le foot travailliste – qui a été négligé par les «collabos» de l’USGT (l’Union sportive et gymnique du travail, telle que fut renommée la FSGT sous Vichy) – reprend ses droits et ses devoirs. La Coupe nationale qui existe depuis 1935 (et qui rassemblera, en 1939, 168 clubs de 25 comités) prend son actuel titre de «Coupe Auguste Delaune», suivant la recommandation de la direction rétablie de la FSGT qui, dans une circulaire du 3 octobre 1944 (alors que la guerre est loin d’être finie), demandait aux responsables de toute la fédération de créer des compétitions portant le nom des héros de la Résistance comme Delaune : «Il faut que le nom des sportifs morts pour la France soit perpétué.» Le stade de la ville de Reims, où le «Stade de Reims» jouera ses grands parcours européens de la fin des années 1950, sera baptisé Auguste Delaune.

Mais, avant tout, c’est la relation avec la FFF qui obsède la FSGT. La signature en mars 1945 d’une entente autorisant la double affiliation des clubs et la double licence des joueurs semble régler les choses. Mais ce rapprochement ne survit pas longtemps et la rupture, dès le 6 août 1946, ramène le trouble chez les footballeurs travaillistes. Le 1er janvier 1951, Robert Mension, secrétaire général de la FSGT, écrit encore au président de la FFF, Emmanuel Gamberdella qui, de son côté, avait exprimé le souhait de voir rassembler tous les joueurs au sein de la FFF (FSGT, Office du sport scolaire et universitaire…), en lui proposant de re-signer, en signe de bonne foi, l’accord entre les deux fédérations (La vie de la FSGT, 1er janvier 1951). Toutefois, en dépit de cet isolement, le foot FSGT continue de marcher sur deux pieds : la Delaune pour les clubs locaux et la Coupe de la Vie Ouvrière (le journal de la CGT) pour les corpos où se «mêle un sentiment d’affection envers la FSGT et le journal syndical qui défend les luttes des travailleurs parmi lesquelles les revendications du sport ne sont jamais absentes.» (Sport et plein air, 15 octobre 1956). Pour ce qui est des effectifs, la «VO» voit le nombre de ses engagés passer de 146 équipes en 1946 à 309 en 1947. La «Delaune», pour la même période, en recense 678.

Cet essor n’empêche pas la multiplication des situations problématiques en termes de double affiliation. L’USM Malakoff, qui avait fini par inscrire son élite en FFF, est assez emblématique. En novembre 1953, de retour de son expédition victorieuse à Wembley, la Hongrie réalisa un petit match de gala en banlieue sud à l’occasion de l’inauguration du stade Marcel Cerdan. Coupant la poire en deux, le club décida que l’équipe FSGT entrerait en première mi-temps et l’équipe FFF pour la seconde. Ils prendront tous les deux près de vingt buts.
Les années 1960 voient la FSGT continuer sur son élan. Alors que la fédération subit l’ostracisme des pouvoirs publics et du reste du mouvement sportif, le foot, lui, tient en partie la tête hors de l’eau. Avec, malheureusement, les mêmes problèmes qu’en face, notamment sur le terrain de l’arbitrage. «Il faut être courageux pour diriger en 1961 une partie de football, jusque et y compris à la FSGT, et c’est vraiment dommage», se désole la commission spécialisée dans Sport et plein air d’octobre 1961. Seul petit point spécifique, le regret de ne pouvoir recevoir les footballeurs de RDA (République démocratique allemande, l’Allemagne de l’Est). L’Assemblée nationale de l’activité (ANA) de Brest, en 1979, reste en partie focalisée sur les relations avec la FFF, se félicitant, enfin, de la signature d’une convention. Les responsables du foot FSGT, réunis à cette occasion, se demandent malgré tout comment le foot FSGT peut «affirmer son identité et sa place au sein du football national et apporter ainsi sa contribution au progrès du football dans l’intérêt des travailleurs» (Sport et plein air, avril 1979).


Double arbitrage, carton blanc, touche au pied


Utile interrogation car, à la fin des années 1980, la situation du foot à 11 commence à se fragiliser. Le foot à 7 autoarbitré FSGT ne cesse de progresser et la FFF connaît une forte croissance de ses effectifs. Le foot à 11 traditionnel est, lui, en perte de vitesse à la FSGT, avec la disparition des «réserves» (enfants, jeunes) et toujours aucune percée chez les féminines malgré le volontarisme de certains clubs et comités (cf. le stage national de pratique féminine organisé à Annecy, du 11 au 15 mai 1972, sous l’impulsion du comité de Paris, de celui de Haute-Savoie, de la commission football et du Conseil pédagogique et scientifique-FSGT). Lors de l’ANA de Toulouse, en 1995, il est décidé d’explorer des pistes pour transformer leur jeu et essayer de relancer la machine. Sous l’impulsion notamment d’Alain Buono, ancien des stages Maurice Baquet (voir p. 184), de Jean-Claude Delrue, dirigeant du foot FSGT et de Vicente Casado, qui suivait le foot au siège fédéral, plusieurs nouveautés sont introduites à titre expérimental lors du Tournoi des Sélections, avant d’être progressivement généralisées (sur plusieurs saisons) dans la Delaune (la Coupe de la Vie Ouvrière a cessé en 1982) : double arbitrage, exclusion temporaire sous la forme d’un carton blanc, touche au pied… En 2001, dans un document résumant ces nouvelles règles, Alain Buono détaille le sens de ces évolutions culturelles : «Aujourd’hui, nos innovations sont surtout guidées par le souci de se préserver de la violence de la société, de dédramatiser les enjeux liés au match, de redonner au match sa valeur de rencontre, de rendre solidaires les dirigeants, les arbitres, les entraîneurs, les joueurs, les spectateurs et les capitaines. La rencontre “appartient” à tout le monde et si elle peut conduire à la victoire de l’une ou de l’autre équipe, elle doit surtout donner du plaisir» (Carnet de bord FSGT. Football à 11, nos règles, notre arbitrage , 2001).

Il faut noter que si l’exemple semble venu d’en haut, ces réformes ont de fait été parfois anticipées à la base. Dans un document de 1997, Vicente Casado dresse un tableau assez complet des règles dans les comités. On y découvre que 8 % d’entre eux pratiquent ou acceptent la touche au pied (dans les Bouches-du-Rhône par exemple), que les trois quarts autorisent 5 remplacements (3 seulement en FFF) et la moitié le remplacement tournant. Enfin, le double arbitrage, qui était en discussion depuis des années 5, est expérimenté dès la saison 1985-86 dans le championnat régional Rhône-Alpes. Ces mesures permettent au foot à 11 de remonter à 17 000 licenciés dans les années 2000, avant de recommencer doucement sa descente. Certaines de ces adaptations sont aujourd’hui très sérieusement discutées à la FIFA (Fédération internationale de football association), tel le double arbitrage. Le foot à 11 doit faire face à un dilemme. Largement dépassé, en termes d’effectifs, par le foot à 7 autoarbitré, il doit trouver le moyen de reformuler son identité afin de permettre à cette forme particulière du jeu, et son inestimable patrimoine culturel, de continuer d’enrichir le sport populaire. Comme l’explique le philosophe Jean-Claude Michéa, fervent défenseur du foot «socialiste» et qui finalement résumait bien tout le travail centenaire exercé par les footballeurs du sport populaire, dans une interview, en mai 2014, pour le site du journal So Foot : «En ce sens, je me sens très proche de Bill Schankly – le légendaire entraîneur de Liverpool – lorsqu’il disait que le véritable socialisme, c’était "celui dans lequel chacun travaille pour tous les autres, et où la récompense finale est partagée équitablement entre tous". C’est ainsi que je vois le football et c’est ainsi que je vois la vie.» 

1. Expression péjorative française courante désignant l’Angleterre et, par extension, la Grande-Bretagne (où le football était professionnel depuis 1885).
2. Homme politique socialiste SFIO du Nord, ministre de l’Intérieur du Front populaire qui, victime d’une violente campagne de diffamation portée par l’extrême droite et sa presse, se suicide le 17 novembre 1936. «Il n’y a pas d’antidote contre le poison de la calomnie. Une fois versé, il continue d’agir quoiqu’on fasse dans le cerveau des indifférents, des hommes de la rue comme dans le cœur de la victime. Il pervertit l’opinion, car depuis que s’est propagée, chez nous, la presse de scandale, vous sentez se développer dans l’opinion un goût du scandale. Tous les traits infamants sont soigneusement recueillis et avidement colportés. On juge superflu de vérifier, de contrôler, en dépit de l’absurdité parfois criante», déclarera Léon Blum, chef du gouvernement, à ses obsèques, paroles en partie publiées par l’Humanité du 23 novembre 1936.
3. L’International Football Association Board (IFAB), ou Conseil international du football association, créé en 1904, est l’instance qui détermine et fait évoluer les règles du jeu du football.
4. Au même moment se tient la seconde Coupe du monde «officielle» en Italie où, comme le reconnut Jules Rimet (initiateur de ladite Coupe), Mussolini occupa de facto, mais sans le titre, la fonction de président de la Fifa (Fédération internationale de football association) le temps de l’organisation de celle-ci, montrant, deux ans avant Berlin, comment le totalitarisme pouvait instrumentaliser ces grands événements.
5. «Pour ou contre un arbitre adjoint en football ? Proposition de la Commission fédérale de football concernant le règlement», Sport et plein air, 15 décembre 1958.


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