Never trust a marxist in football !

05/09

Si la principale compétition de foot à 11 FSGT reste la Coupe de France FSGT Auguste Delaune, le souvenir de la Coupe de la Vie ouvrière semble s'être quelque peu évanoui dans les limbes. Pourtant entre la Libération et le début des années 80, cette compétition représenta l’une des épreuves phares du foot FSGT, en association avec le journal de la CGT. Elle marquait surtout l’ancrage de la Fédération dans le monde du travail et de l’entreprise. Son succès ainsi que son étiolement épousèrent les évolutions de la société française.

publié dans "Sport et Plein Air" juin-juillet, revue de la FSGT


Il s’agit d’une vielle tradition au sein du mouvement ouvrier, qui remonte même avant la Première guerre mondiale, au tout début de la Fédération sportive athlétique socialiste en 1909 : les journaux parrainent ou dotent de prix des compétitions sportives. L’Humanité (organe du Parti communiste français, à partir de 1920), le Populaire (quotidien de la SFIO, Section française de l’Internationale ouvrière, futur Parti socialiste, entre les deux guerres) ou, plus localement, La voix de l’Est, bulletin publié par le Parti communiste en direction des travailleurs de l’est parisien, La Marseillaise dans les Bouches-du Rhône (journal fondé en 1943 dans la Résistance communiste) encouragèrent ainsi le sport des ouvriers et ouvrières. Et naturellement, pour des raisons partisanes évidentes, cette habitude s’accompagnait d’un soutien et d’une collaboration avec les diverses structures sportives travaillistes dont, à partir de 1934, la FSGT évidemment.

La création, en 1947, de la Coupe de la Vie ouvrière, le journal de la Confédération générale du travail (CGT), s’inscrit dans un contexte pourtant particulier. Depuis la Libération, la CGT patronne ou encourage un grand nombre d’événements sportifs et ce dans toutes les disciplines dont, par exemple en 1946, un cross-country sous l’égide de l’Union des syndicats de la région parisienne, avec 100 000 francs de prix [environ 8000 euros]. De son côté, la FSGT, dans la foulée à la fois de son essor d’immédiate après-guerre, et de son enracinement avant-guerre dans les usines sous le Front populaire (1936), désire rester bien présente dans le monde du travail chamboulé par la création, en 1945, des Comités d’entreprise (CE) qui redistribuent aussi les cartes des loisirs des travailleurs et travailleuses.

Les deux organisations décident de joindre leur force pour lancer une épreuve nationale destinée exclusivement aux clubs ou équipes issus d’une profession ou d’une entreprise, avec pour ambition claire du côté de la CGT d’asseoir aussi dans le sport en entreprise son hégémonie syndicale. Pour la fédération travailliste, il s’agit de conserver ses positions face à la Fédération française de football (FFF) qui, par ailleurs, interdit depuis 1946 la double licence «corpo» (*) FFF/FSGT. Dès la première édition, la force conjuguée des deux organisations, alors en plein développement, permet de rassembler près de 700 équipes, sur un modèle assez similaire de la Delaune, avec une première étape d'élimination régionalisée. La principale compétition nationale corpo de la FFF se trouve dépassée (tout au plus 400 inscrites), ce dont se réjouit le journal de la CGT «c’est un souffler que reçoit la FFF tandis que la FSGT voit triompher sa position résumée en ces mots : "unir les sportifs"» (la Vie ouvrière, 12 novembre 1947). Au moment où, avec le début de la Guerre froide, les fédérations officielles, dont la FFF, rompent leurs ententes avec les sportifs travaillistes, ce succès ne se révèle pas sans dimension symbolique.

Sport travailiste et Syndicalisme

L’écho que rencontre la Coupe de la Vie ouvrière correspond aussi à la période de la reconstruction de l’Hexagone, qui s’appuie sur une croissance industrielle extrêmement forte, une massification de la classe ouvrière et une montée en puissance de ses organisations. Ce qui sportivement se traduit par la domination des principaux bassins économiques. «Pourtant bien peu de comités régionaux comptent leurs équipes au palmarès», avoue Sport et plein air. La principale raison au début des années 50, «c’est que les grands centres industriels donnent une concentration telle de joueurs que la qualité s’améliore» et donc favorise leurs représentants dans l'épreuve, une élite émerge de la masse des footeux des ateliers. Bref, hormis l’Hérault, avec les Charbonniers sétois, en 1948 et une équipe des Bouches-du-Rhône, en 1954, celles de la région parisienne monopolisent le titre envié, jusque dans les années 60.

Toutefois, à partir du début des années 1950, le développement de la compétition se trouve freinée. Elle perd par exemple 17 équipes entre 1956 et 1957. Les causes sont en grande partie structurelles : sur fond de lutte contre le communisme, la FSGT subit scission (départ des dirigeants et militants socialistes fin 1949) et ostracisme (suppression de la subvention nationale fin 1952), tout comme la CGT avec la scission de la tendance Force ouvrière (FO) fin 1947. De même, les CE selon les résultats des élections, ne se positionnent pas tous de la même manière, certains refusant de financer l’inscription à l’épreuve, notamment dans les PTT dont le club principal, l'AS PTT n’envoie plus de formations. Néanmoins, la Coupe de la VO rythme désormais la saison du foot FSGT au côté de l’incontournable Coupe nationale Auguste Delaune pour l’ensemble des clubs (y compris les corpos qui, parfois, courent les deux lièvres, sans jamais réussir le doublé).

Gueules noires

Pour de nombreux clubs d’entreprise, la remporter, ou simplement effectuer un beau parcours, demeure jusqu'à aujourd’hui une gloire et une belle ligne dans les annales de l’équipe. Ainsi, le Rhodia Club, en Isère, ouvert aux salariés de Michelin et surtout de Rhône-Poulenc, dont la section foot avait effectué le choix de la FSGT contre l’avis de la direction de l'entreprise, continue d’entretenir, notamment sur son site internet, le beau souvenir de leur parcours jusqu’en demi finales en 1957. Même son de cloche du côté de Saint-Ouen (93) où la SS Alsthom Audonien raconte dans Sport et plein air du 15 janvier 1958, que malgré «les départs au service militaire qui ont désorganisé l’équipe première», en pleine guerre d’Algérie, les dirigeants pérorent que «c’est surtout en Coupe de la VO que nous voudrions briller».

Cette dimension unique de la compétition est très bien résumée en 1956 dans l’organe fédéral : «Participer à la Coupe de la Vie ouvrière ne représente pas pour une équipe de football le simple attrait de disputer une coupe nationale et de se mesurer à des équipes dont la valeur est incontestée. Il s’y mêle un sentiment d’affection envers la FSGT et le journal syndical qui défend les luttes des travailleurs, parmi lesquelles les revendications du droit au sport ne sont pas oubliées» (Sport et plein air, 15 octobre 1956). Avec, surtout, la singularité d’être accessible à tous quand la Delaune demande une affiliation annuelle, «c’est la caractéristique de cette coupe de voir des équipes se monter de toutes pièces», par exemple, «les footballeurs de la Compagnie Générale Transatlantique» au Havre .

La Coupe de la Vie ouvrière se veut aussi emblématique et porteuse des valeurs de la classe ouvrière. Parmi elles, la solidarité. De la sorte, en 1948, alors que la grande grève des mineurs bat son plein, les équipes reversent la recette des matchs et mettent en place des collectes sur le bord des terrains afin que «les gueules noires finissent vainqueurs» (la Vie ouvrière, 11 novembre 1948). Plus modestement, «lors des inondations qui ont dévasté le centre de la France», en 1960, les clubs en difficultés se voient remettre, à l’occasion des matchs, des équipements et des tenues (Sport et plein air, 19 décembre 1960). Surtout, remporter la Coupe de la VO c’est, d’une certaine façon, représenter la classe ouvrière française, Sport et plein air du 15 juin 1964 nous apprend ainsi que les vainqueurs de l’année, l’ASE (Ailes Sportives) Marignane (Bouches-du-Rhône), seront à la Gare du Nord pour prendre le train vers Moscou afin de «disputer en Union soviétique les trois rencontres prévues», soit un voyage de 12 jours pendant lequel ils rencontrèrent des homologues tels les joueurs de la Cimenterie de Novorossiisk, sur les bords de la Mer Noire.


Les nouveaux visages du foot corpo

La Coupe de la Vie ouvrière va s’arrêter en 1981, remportée par l'Useg Lagny (Union sportive des électriciens et gaziers), alors qu’elle rassemble encore 274 équipes (pour 533 équipes en Delaune). Le foot FSGT traverse alors une crise et perd du terrain (une chute qui se poursuivra dans les années 90 avec 27 563 licenciés en 1995 contre 43 596 en 1981). Cette décision est alors présentée comme une fusion sensée renforcer la Delaune (qui gagne 201 inscrits effectivement la saison suivante).

Une des autres causes avancée de cet arrêt tient dans la montée des tensions et de la violence sur le terrain, c’est du moins une des thèses reprises par l’historien Igor Martinache dans le livre Du sport ouvrier au sport oublié ? Histoire mêlée de la CGT et du sport (IHS-CGT, 2013). Ce discours n’est toutefois pas franchement nouveau, tout au long de l’histoire ce reproche apparaît dans la presse syndicale et travailliste. Dans Sport et plein air du 10 juin 1961 nous découvrons que la finale se déroulant à Romainville (93) entre le CAS Eaux de Nice et l’USEG Versailles fut marquée par «la nervosité des joueurs et des dirigeants qui ont provoqués des incidents et des contestations sur les décisions de l’arbitre. Ces incidents sont intolérables car, quelle que que soit l’importance qu’on attache à l’enjeu que constitue la Coupe (et il faut d’ailleurs s’en féliciter), les sportifs travaillistes se doivent de disputer toutes les compétitions dans l'esprit le plus fraternel et le plus loyal.»

Mais, au-delà, les transformations sociales et culturelles induites par l’évolution de l’économie française, l’éclatement de la production industrielle, la montée du secteur tertiaire et du chômage de masse, fondent aussi la fin d’une époque dont la Coupe de la VO était finalement l’illustration. Dans le même temps, sortie des usines occupées de Mai 68, le foot autoarbitré à 7 gagne du terrain, avec notamment des formes d’organisation et de sociabilité plus adaptées au monde du travail en devenir, de nouvelles aspirations en matière de fonctionnement associatif et de contenu de la pratique. Par ailleurs, l’associatif sportif en entreprise perd du terrain, nombre de CE changent d'orientation, de plus en plus prestataires de service. Le foot corpo, y compris en FF, régresse grandement. L’affaiblissement de la politique sportive de la CGT qui, par ailleurs, privilégie d’autres initiatives, telles «Les foulées de la VO» en ski de fond à partir de 1987 dans le Queyras ou «Le cycle de la VO» dans le Nord (1993-2000), les évolutions de la politique sportive de la FSGT, les métamorphoses des envies des pratiquants et le chamboulement de la structuration de la population active expliquent l’arrêt de cette épreuve reine du foot FSGT. Pourtant, loin de marquer la fin d’un foot assis sur les affinités du monde du travail, l’embellie du foot autoarbitré à 7 depuis sa naissance dans les années 1970/80, avec aujourd'hui plus de 25 000 joueurs en FSGT dont de nombreuses équipes de petites et moyennes entreprises, démontre plutôt ses nouveaux visages (plus informels, parfois sans le nom de l’entreprise) et le fait que pour toujours on aimera taper le cuir entre collègues. #

(*) Corpo (de «corporatiste») : terme usuel pour qualifier les clubs à base professionnelle.


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