Never trust a marxist in football !

23/09

Avant de devenir le patron omnipotent du rugby français et mondial, Albert Ferrasse a été un redoutable pongiste. En juillet 1936, il doit même participer aux Olympiades populaires de Barcelone. Mais Franco en décidera autrement.

Début des années 80. Albert Ferrasse, président baroque de la FFR est sur la sellette. L’homme entretient une amitié sulfureuse avec son homologue sud-africain Danie Craven, qui le pousse à ignorer, naïvement ou non, la question de l'Apartheid. Au boycott, Ferrasse préfère la politique de la main tendue et envoie en 1980 le XV de France en tournée en Afrique du Sud avec la présence du jeune Serge Blanco dans ses rangs pour affronter une équipe multiraciale. Ce qui lui attire les foudres du nouveau pouvoir en place. En 1981, lorsque François Mitterrand arrive aux affaires, le gouvernement de Pierre Mauroy le contraint à mettre un terme aux échanges avec les Springboks. Albert, qui a ses réseaux au sein du PS, grâce notamment à son ami Jean Glavany, a beau tenter d’arrondir les angles, rien n’y fait. D’autant que la gauche sportive en fait une question d'honneur. Particulièrement la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), héritière du sport ouvrier, considérée proche du Parti Communiste Français, et qui fustige alors “les dirigeants sportifs français qui se lancent dans de grandes manœuvres politiciennes afin d'obtenir que les sportifs sud-africains, représentants des fédérations raciales, créées par la politique d'Apartheid de leur pays, puissent rencontrer des sportifs français.” Ironie de l’histoire, la fédération et l’homme ont une histoire commune pour le moins étonnante.

Retour en 1936. L'Allemagne nazie organise alors à Berlin les Jeux olympiques qui vont devenir à jamais ceux de la honte. Partout dans le monde, un mouvement de boycott débouche sur l'idée des Olympiades Populaires à Barcelone, candidate malheureuse contre la capitale allemande. La FSGT se mobilise en France en leur faveur. Du coté de Marmande, dans le Tarn-et-Garonne, un garçon de 19 ans ignore que l’un des épisodes les plus fous de sa pourtant très riche existence se trame. Le jeune homme a grandi au cœur de ce Sud-Ouest radical-socialiste où le club de rugby et le patronage laïc sont aussi fondamentaux à la culture populaire que le pub et le foot pour la classe ouvrière anglaise. Mais Ferrasse est un original et préfère le tennis de table – qu’on appelle encore ping-pong – et excelle même dans les championnats organisés par l’UFOLEP (l’Union française des œuvres laïques d'éducation physique, proche des socialistes). Raquette en main, Ferrasse se décrit comme “un caïman qui renvoie tout” et devient champion de France UFOLEP. Pour le gamin de Marmande, le ping-pong devient “une passion.” “J’ai même disputé une finale des championnats de France de la FFT où je me suis fait battre par Haguenauer, le champion en titre, 21-17 au cinquième set.

“Il y a la révolution à Barcelone”

Seulement voilà, ce goût pour le tennis de table n’est pas toujours simple à assumer dans un environnement où seul le rugby fait de vous un homme. Le pongiste garde en mémoire les remarques moqueuses de ses copains: “‘Tu joues au ping-pong... Tu ne peux pas jouer au rugby’.” Son sport préféré possède une image de distraction pour enfant sage et chouchou de la classe, loin des valeurs viriles charriés par l'ovalie qu’il pratiquera pourtant. Et c’est par l’intermédiaire du tennis de table qu’il va être confronté pour la première fois aux interactions entre sport et politique. Avec un camarade, il est sélectionné pour disputer les Olympiades de Barcelone. À l’époque, le jeune homme perçoit bien la dimension politique de l’événement. “Il y avait les Jeux que préparaient Hitler, alors les mouvements de gauche, la FSGT et l'UFOLEP, notamment, socialistes et communistes, avaient décidé de faire des Jeux olympiques travaillistes”, racontait-il en 1996 à l’occasion des 60 ans de l’événement. Depuis Moissac, Albert embarque dans la voiture conduite par un instituteur. Cap sur Barcelone, la capitale catalane est alors un chaudron révolutionnaire et le principal bastion des anarcho-syndicalistes de la CNT (Confédération nationale du travail). Ferrasse connaît vaguement le contexte mais doit faire fi de cette agitation, focalisé qu’il est sur cet événement sportif où doivent se retrouver 6000 athlètes (dont 1500 français) venus de 23 pays. Une fois arrivé sur place, ça se compliqué. “A la frontière, on nous a dit : ‘Il y a la révolution à Barcelone’.” Réponse lunaire d’Albert et ses camarades: “On s'en fout de la révolution, on y va quand même.

La compétition doit débuter le 21 juillet, mais après une halte à Figuières où L’Internationale résonne, Albert et ses amis sont rattrapés par l’Histoire. Un général en poste aux Canaries, Francisco Franco, déclenche dans la nuit du 17 juillet un coup d’Etat militaire, prologue sanglant d’une guerre civile qui va saigner l’Espagne pendant trois ans. À son réveil, Ferrasse “ouvre la fenêtre et voit des types, dans un car, avec des armes.” À Barcelone, l'ambiance n'a plus de rien de festive et les premiers morts tombent dans les rues de la ville. Le jeune pongiste écoute le conseil de l’hôtelier: “Il m’a dit de mettre le lit à l’écart de la fenêtre parce que cette nuit deux balles sont entrées.” Au milieu des tirs, l’Olympida Popular n’aura jamais lieu. Une grosse déception pour le Marmandais qui rêvait d’une médaille et avait même prévu de participer à l’épreuve de rugby. “À Barcelone, il y avait aussi une équipe de rugby des cheminots FSGT de Béziers. Je les ai vus à Montjuich. Et je voulais aller taper le ballon avec eux parce que j'étais aussi bon qu’eux.” Si certains des délégués français – comme la jeune Carmen Crespo, qui va périr au front à Monte Pelado à l'automne – restent sur place pour que le fascisme ne passe pas, Albert Ferrasse n’en est pas: “Il y en a qui sont restés, mais moi je ne voulais pas faire la guerre.” Comme lui, le gros de la délégation tricolore prend le bateau pour Marseille. “Quand on est arrivés, il faisait froid. On s’est mis dans la cale, il y avait au moins cent cinquante gars, ça sentait mauvais. On a été dormir dans une chaloupe tout en haut. On s'est couvert mais on s'est gelés toute la nuit.” De retour dans son Lot-et-Garonne, Albert continue de renvoyer des balles derrière la table, mais suit son père muté à Agen, où son destin et le rugby l’attendent. Au SUA, il devient très vite un deuxième-ligne craint comme en atteste son surnom de Bébert la godasse. Et si le régime de Vichy favorise le XV au détriment de son cousin honni du XIII, le déjà politique Ferrasse, sans doute aussi marqué par son expérience espagnole de 1936, garde ses distances avec tout ça. “Je me souviens à Agen, raconte-t-il dans une interview à La Dépêche du Midi, quand Pétain est venu, il y avait toute la ville pour l'applaudir. Deux ans après, de Gaulle est passé, il y avait les mêmes pour l'acclamer. Les deux fois, moi, j'étais allé à la pêche.” C'était ça ou faire un ping-pong.

Propos d’Albert Ferasse tirés de Gilbert Deverines “60e anniversaire des Olympiades Populaires de Barcelone” (Institut d'histoire sociales de la CGT Aquitaine) 1996


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