Never trust a marxist in football !

23/02

En complément de l'article « Les chantiers de la Mort » dans le "So Foot" n°120 de ce mois-ci, voici quelques impressions d'un voyage au pays qui paie le vrai coût des décisions de la FIFA.

Conditions de travail médiévales, des milliers de « décès » annoncés, situation des travailleurs digne de l'Egypte ancienne, etc. Le Qatar espérait que le Mondial allait servir de gigantesque page de pub dans le grand livre de l'histoire. Au lieu de cela, le monde entier découvre le pays sous un nouveau jour, celui de ces népalais qui font tourner au quotidien l'émirat en bâtissant de leur sueur et de leurs morts les infrastructures de la coupe du monde de football de la FIFA. Pour un pays surnommé « « les Marches qui donnent accès au Paradis », le foot a plutôt désormais un parfum de descente en enfer…


La figure du Népalais de retour du mirage qatari est de fait devenu un fantôme qui hante désormais la mauvaise conscience du football, parfois bien loin des temples sacrés baignés de la lumière couchante, dont l'ombre s'étend sur les grands terrains de manœuvres militaires ou s'entrainent le soir des équipes de fortune de cricket. Sur la plage de Copa Cabana en plein mondial brésilien, Bouda, marseillais d'adoption, népalais d'origine tatoué du drapeau national et de Renaud période « marche à l'ombre », parle de son beau-frère la gorge noué, qui ne peut rentrer au pays bloqué par son employeur. « J'ai la haine rien que d'y penser ».


Au Thamel House restaurant, ou l'on propose le Dal Bat , plat national de lentille de riz et de poulet mariné, posé au coeur d'un quartier ultra-touristique gavé de magasins à doudoune et d'artisanat tibétain (au grand damne des locaux qui enrage devant ces occidentaux préférant la bonne conscience politique à la production locale) , le serveur raconte lui aussi la énième histoire d'un frère d'un ami dont il serait sans nouvelle « Les veinards travaille dans les magasins ou conduise des bulldozers» dit-il en décapsulsant la bouteille géante d'Everest, bière semble-t-il du cru.… Le chauffeur de taxi qui vous emmène à Patan, espèce de Brooklyn de Katmandou que les guides garantissent typiques, souhaite pour sa part bonne chance aux exilés « tant mieux pour ceux qui y trouve un boulot, je préfère conduire ici, je sais ce que je gagne avec les occidentaux comme toi. »


Dans l'avion du retour sur Qatar Airlines vos voisins matent des films Bollywood en se moquant des indiens – principales têtes de turc pour leur assurance de nouvelle puissance économique et leur goûts vestimentaires de nouveaux riches - Suraj, trapu et à la barbe effilochée envoie fébrilement des sms à sa famille jusqu'au dernier moment « pour les rassurer, ce sera plus compliqué là-bas, seulement par internet ». Paradoxe d'un pays aux dix heures de coupures d'électricité mais où la 3g marche mieux que les lignes fixe. Il répond dans un anglais aussi approximatif que les traductions sous les chansons des stars de Mumbay qui se déhanchent en fluo sur le petit écran « J'ai de la chance je conduis des engins, c'est protégé du soleil et bien payé, c'est mon deuxième séjour, je connais bien et mon patron est correcte. Pour le autres, c'est dur ( « hard » in the texte) .. »




Autre ambiance. 1er mai à Katmandou. Dans les rues de poussière de la capitale – la ville est en travaux permanent au point, qu'avec en outre la pollution, on n'aperçoit plus les sommets qu'en attérissant- le défilé du GFONT – General Federation of Nepalese Trade Unions - s'ébranle avec son cortège de taxis à drapeau rouge et de femmes en tenues traditionnelles qui scandent des slogans réclamant une sécurité sociale et contre les violences domestiques « C'est l'un des problèmes du retour des ouvriers, aggravé occasionnellement d'enfants illégitimes, souligne Hari de l'ONG Planète Enfant, qui désormais consacre un important programme à informer et aider les candidats au départ. Avec aussi la propagation du sida, certes un peu moins pour le cas du Qatar que par exemple celui de la Malaysie. »


Pendant que les policiers munis de grand bambous canalisent la manif, Binda Pandey reprend salue en multipliant les Namaste. Elle est une des figures de prou du combat pour les droits des travailleurs népalais au Qatar au niveau internationale au sein de la CSI-IUTC. La confédération syndicale internationale a su profiter de l'écho du foot pour alerter l'opinion, notamment avec l'aide de footballeurs tels qu' Abdes Ouaddou et Zahir Belounis, finalement soumis, comme les autres, sauf le salaire, au même régime d'exception. « Ils sont considérés comme des esclaves et c'est très dur pour nous de les aider. Il faudrait que la FIFA délocalise le Mondial si rien ne change.» Sur les murs, les affiches du film «World cup in népal » semble un ironique clin d'oeil, entre deux organismes pour apprendre le coréen, destination prisée par les plus diplômés et les plus veinards.



Retour au local syndical du GFONT, au fond d'une allée de terre et de gadoue. Dans les escaliers des affiches d'un mouvement ouvrier qui s'assume à coup de faucille et marteau et d'un socialisme qui porte encore la barbe. Nous sommes dans un pays ou la « sociale-démocratie » est défendue par un parti « marxiste-léniniste » (vieux reste de la guérilla maoiste). Aai Bahadur Khatri, est petit et trapu, souriant d'humilité devant son ver de thé pendant qu'une secrétaire sur semelle compensée traduit avec gentillesse et charmant « camrade » . « J'étais employé dans le gardiennage. C'était un poste assez protégé , pas très bien payé non plus, pas plus de 700 riyals, mais sans grand risque. Des amis d'amis m'ont signalé des cas désespérés, des situations difficiles. En général, tu n'as par exemple pas plus de deux jours de repos par moi. Sur les chantiers, leurs conditions de travail sont pénibles. Le syndicalisme est interdit au Qatar. Pour permettre aux népalais de se retrouver, les aider sans en avoir l'air, on a fondé une société de bienfaisance, en essayant de trouver conseil auprès du syndicat ici. C'était notamment en cas de conflit ou de salaires impayés. Le plus lourd ce fut lorsqu'il s'est s'agit de rapatrier les défunts au pays. Car vivant ou mort c'est l'employeur qui décide si vous pouvez quitter le Qatar, et comment un mort peut-il demander quoi que ce soit ? Parfois les corps restent six mois en attente ».




Une coupe du Monde détestée ?



Pourtant malgré cela, la coupe du monde est toujours vécue ici comme une opportunité, à tous les sens du terme. Et le Népal est effectivement très porté, contrairement à l'Inde, sur le ballon rond à en croire le nombre de Zidane né après 98 dans les villages. Tu y trouves à peu près tous les maillots que tu désire, à coté des tee shirt « H et M » (pour Hitler et Mussolini » ou « Nazis Punks fuck off »). Des africains viennent même y tenter leur chance « les noirs ne sont ici que pour le foot la drogue et les filles » te glisse-t-on à l'oreille lors d'un concert de reggae à la sauce Steel Pulse. ..


« On est très heureux qu'elle se déroule en Asie, explique Ramesh Badal, responsable des relations internationales du GFONT. Les Népalais adorent le football. Mais pas comme cela, pas à ce prix. Au moins en Thaillande et à Hong-Kong nous avons pu organiser nos travailleurs depuis 2004 avec les syndicats locaux, mais au Qatar, niveau démocratie, opus sommes très loin du compte. » Reste la pression internationale. Résultat le Qatar a même promis d'abolir le système du parrainage, le kafala. Une annonce qui ne convainc pas grand monde . Sharan Burrow, présidente du CSI, continue d'y voire une simple «annonce (...) faite par des fonctionnaires et des officiers de l'armée, sans qu'aucun ministre du gouvernement ne soit présent. Elle n'offre aucune garantie pour les travailleurs au Qatar. (...)Le tristement célèbre visa de sortie du Qatar sera maintenu et c'est désormais le ministère de l'Intérieur qui décidera qui peut ou non quitter le pays. Il n'y a pas la moindre indication concernant le sort des employés relevant d'organismes publics qui sont maintenus au Qatar contre leur gré. » Surtout, comme s'en inquiète la présidente de l'association PAURAKHI « c'est très bien, on parle beaucoup du Qatar et la situation est en train de s'améliorer avec le tapage médiatique. Or par exemple la en Malaysie c'est presque finalement aussi grave, et surtout pour les femmes qui vont au Koweit, Arabie Saoudite ou au Liban.»


Suraj en refermant son Samsung à clapet dans l'avion pour Doha reste étrangement philosophe « Je doute que le Népal joue la coupe du monde au Qatar. Nous ne sommes pas assez bons, y compris en coupe d'Asie. Et je doute que beaucoup de népalais y soient encore pour la voire… »


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