Never trust a marxist in football !

07/08

La Coupe du monde de rugby se déroule au Japon du 20 septembre au 2 novembre. Or, ce sport, important et populaire, ne représente pas un des plus emblématiques de la FSGT. Pourtant sa présence en son sein est indéniable et le sport travailliste a pu occasionnellement y faire entendre sa spécificité. Mais la greffe n’a pas totalement prise. Une histoire d’amour manquée qui ne demande qu’une seconde chance...

Article paru dans "Sport et Plein Air, août-septembre 2019



«Il semble que l'association [le football] soit essentiellement populaire, le rugby seul parait noble, captivant.» Le journaliste Édouard Pontié fournit dès 1905 ,dans un livre consacré au sujet, le diagnostic social des deux «frères ennemis» (le terme football englobe alors les deux activités, l’«association» qualifiant le jeu sans les mains). Est-ce pour cette raison que lorsque les premiers clubs sportifs ouvriers sont fondés à partir de 1907-1908, le ballon ovale se révèle absent ? L’implantation régionale particulière de ce sport ne joue certes pas en sa faveur. En effet, c’est dans le sud-ouest que se niche le cœur - populaire - de l’ovalie. Or, le sport ouvrier n’y pose les pieds qu’en 1913, et encore via la gymnastique et des organisations de pupilles ou aucun sport collectif n’est intégré.


Les sportifs travaillistes se jettent véritablement dans la mêlée après la Première guerre mondiale. La Fédération sportive du travail (FST), section française de l’Internationale Rouge des Sports parvient à monter un championnat sur Paris et sa banlieue. En témoigne la rencontre entre la Jeunesse sportive de Puteaux et l’Union sportive ouvrière du 12e arrondissement parisien, «un match sans histoire où Puteaux imposa constamment son jeu aux jeunes éléments du 12e qui ont tout à apprendre» (Sport ouvrier, 1er novembre 1924).


Des essais non transformés...


Toutefois, le nombre de licenciés se révèle décevant. Dans Sport ouvrier du 5 octobre 1924, l’une des causes avancées renvoie directement au type de rugby proposé : «Ce piteux résultat provient de ce que dès le début on a cru devoir adopter et appliquer au rugby ouvrier les mêmes règlements qui régentent ailleurs le sport industrialisé qui porte le même nom (...) pour le rendre, abordable à tous, il lui faut des règlements beaucoup plus souples que ceux en vigueur. Au lieu d’être un sport athlète ce sera un sport qui fait les athlètes. Par sa conception vraiment sportive il deviendra le divertissement préféré du travailleur.»


L’idée est déjà de dépouiller le rugby de son image élitiste et trop exigeante, notamment physiquement, pour en (re)faire d’abord un jeu. Le rugby « officiel » est lui gangrené par la violence et l’argent. Il sera même dégagé du programme olympique après une finale sanglante entre la France et les USA au JO de 1924.


La FSGT, née en décembre 1934 de la fusion de la FST et de l’USSGT (Union des sociétés sportives et gymnique du travail), reprend le flambeau. Dans un très beau texte publié le 10 novembre 1937 dans Sport, organe officiel, François Sidou, ancien de l’Usap (Union sportive arlequins perpignanais), ayant rejoint la FSGT dont il est devenu dirigeant de la région bitteroise, exprime son amour du ballon ovale, ses déceptions passées et ses espoirs dans l’avenir : «Avec nous, les rugbymen de la FSGT et tous les rugbymen de France travailleront au développement de ce rugby objet de nos soucis certes, mais objet aussi des joies les plus saines


Cet amorçage continue juste après la Libération. Une Coupe nationale est instituée du nom de Jacques Carrigues, résistant mort en déportation, ancien militant socialiste et co-secrétaire du comité régional du Languedoc avant guerre. Cependant, l’essor escompté peine à se manifester, d’autant plus que le contexte politique de la guerre froide, avec l’ostracisation de la Fédération apparentée communiste, en rajoute une couche. En mai 1961, Sport et plein air, revue fédérale, dresse un sombre panorama de la situation au moment de la finale à Toulouse entre l’Electro Gazelec et l’US Seynoise : «un certain nombre de forfaits a été enregistré démontrant une fois de plus que les difficultés qui assaillent nos clubs.»


De la Roumanie à l’Afrique du Sud


Toutefois, le rugby travailliste joue un petit rôle, en dressant par exemple les premiers ponts avec le rugby roumain que le régime communiste met en avant. C’est là que le nom d’une personnalité charnière entre la FSGT et l’ovalie surgit : René Deleplace, théoricien l’EPS et qui s’avérera surtout un grand révolutionnaire de l’activité. Il se rendra régulièrement en Roumanie durant les années 60 et beaucoup lui imputent les premières succès des Roumains face aux Français. Car ce capitaine de l’équipe de France FSGT de rugby (1953-1955) et secrétaire de la commission fédérale rugby jusqu’en 1960, défend une vision singulière du jeu, dont il pense par ailleurs qu’elle peut insuffler dans l’EPS une véritable assise culturelle.


Pilote du groupe «rugby» au début des Stages Maurice Baquet, organisé par le Conseil pédagogique et scientifique de la FSGT, de 1965 à 1980, pour (re)penser le «sport de l’enfant» (1), il rompt avec le CPS, s’éloignant de la FSGT à partir de 1970, suite à un différend avec leur concepteur Robert Mérand sur leur orientation (lire «René Deleplace, militant FSGT», par René Moustard, Sport et plein air, juin 2010), une polémique entre son approche scientifique et la visée socio-culturelle de la FSGT (2). Ses successeurs au pilotage du groupe, André Quilis et André Roux, maintiendront cependant le suivi de son travail tout en continuant la réflexion originale des stages - et notamment en expérimentant la pratique mixte filles et garçons - tel que retranscrit dans le livre Rugby, de l’enfant au champion (éditions des Cahiers du sport populaire, 2008).


La FSGT marquera également l’histoire «politique» de l’Ovalie française en portant, dans les années 1980, le grand combat contre l’Apartheid en Afrique du Sud, en visant les tournées du XV de France chez les Springboks (3). Une bataille menée avec le soutien de grands joueurs comme François Moncla, et contre, paradoxe de l’histoire, un Albert Ferasse, président de la FFR (1968-1991), qui s’était rendu dans sa jeunesse à l’Olimpiada popular de Barcelone de 1936, via une section pongiste de l’Ufolep, au sein de la délégation française portée par la FSGT...


Un rugby, des rugby(s) populaires


La dernière chandelle (action de dégager au loin et au pied pour repartir à l’attaque) se concrétisera dans la volonté d’initier, localement, dans le rugby la même logique d’innovation et d’adaptation des règles que par exemple avec le foot autoarbitré à 7. Ainsi dans l’Aude s’expérimente le rugby à 9, enfant indirect du rugby à 13 (qui y était également pratiqué dans le coin) «Le 9 est un rugby qui vient de naitre. Il ne se pratique pour le moment que dans quelques clubs de la FSGT. (...) dans le rugby à 9 ou les temps morts sont rares et les placages interdits, la condition physique , bien sûr, et l’adresse des mains jouent un rôle prépondérant», peut-on lire dans Sport et plein air, juillet-août 1984.


Celui autoarbitré à 7 émerge pour sa part dans les Alpes-Maritimes en 2001 et rassemble très vite plus de 180 licenciés, y compris une équipe au sein de l’AS Monaco : «on jouait à 7 par manque de monde et surtout de terrain», raconte son responsable Éric Blardone, «cela permet de détourner ou d’éviter les situations à risques comme les placages hauts (au dessus de la taille)» (Sport et plein air, janvier 2004). Citons enfin, également, le cas du tag rugby (sans plaquage notamment) autoarbitré à 6 mixte - hommes et femmes – organisé par le comité de Haute-Garonne avec des clubs comme le Sporting Club Nord Toulousain ou No Woman No Try (lire son portrait dans Sport et plein air, janvier 2019). Le rugby FSGT reste modeste, mais il offre donc une variété d’interprétation qui pourrait être source de développement, comme le prouve le rugby à 7, intégré aux JO de Rio en 2016 (féminin et masculin) , qui semble réussir le pari de la jeunesse et de l’accès des femmes à la pratique. Un french flair (4) du sport populaire est toujours possible... #


En photo d'illustration , le Rugby mixte FSGT en 1975. "C’est très probablement lors des stages Maurice Baquet(1965/75) que des filles et des garçons ont joué ensemble au rugby, dans une institution éducative, pour la première fois dans notre pays et peut-être hors de nos frontières. (...) Quand nous voyons (aujourd’hui) des filles jouer au rugby, en équipes mixtes ou pas, nous ne pouvons pas nous empêcher de penser aux gamines qui, il y a plus de trente ans maintenant à Sète, ont, sans le savoir, ouvert la voie au rugby féminin..." # André Quilis et André Roux, Rugby, de l’enfant au champion – 30 ans d’innovations pédagogiques, Les Cahiers du sport populaire-FSGT, 2008 - editions-sportpopulaire.org


(1) Les stages Maurice Baquet ont été organisés par la FSGT entre 1965 et 1980, à Sète, avec comme volonté de penser et de réaliser un sport de l’enfant centré sur ses besoins en matière d’épanouissement. Ils ont associé chaque année des centaines de professeur·es d’EPS et animateurs ou animatrices sportifs·ives FSGT.
(2) Cf. le livre collectif René Deleplace - Du Rugby de mouvement à un projet global pour l'EPS et les Staps, Presses Universitiares du Septentrion, 2018.
(3) Lire «Le militantisme de la FSGT face à l’apartheid en Afrique du Sud et à la question israélo-palestinienne dans la revue fédérale (1972-1992)», paru dans Cahiers d’histoire, n°120 (2013)
(4) En rugby, style de jeu «à la française», fait de vitesse et d'improvisation. Source : Wikipedia.


Votre compte sur SOFOOT.com

0 réaction ;
Poster un commentaire


0 réaction :
Poster un commentaire