Never trust a marxist in football !

27/03

Comme chaque année, pour célébrer comme il se doit la sortie du nouveau « Pédale », « Never trust a marxist in football » opère un petit détour dans les jupes de la petite reine.

Depuis toujours littérature et vélo entretiennent une belle histoire d'amour. Et Bernard Chambaz est un écrivain passionné de cyclisme, au point de lui avoir consacré un « Petite philosophie du vélo » (Milan), en 2008. Surtout il se révèle également un pratiquant assidu qui n'hésita pas en 2003 pour les cent ans de l'épreuve, à courir sa grande boucle, épopée dont il livra le témoignage dans l'Humanité. Alors que le centième Tour de France s'apprête à s'élancer, nous lui avons poser trois petites questions. Pour prolonger votre réflexion et votre plaisir, il faudra vous procurer le n°3 de « Pédale ».


Interview également parue dans le numéro été 2013 de la revue « Sport et Plein air », spécialement consacré au cyclisme.


1) Comment expliquer, malgré la multiplication des scandales, des affaires de dopage et autres péripéties peu glorieuse, que le cyclisme demeure à ce point le prototype du sport populaire?


Le cyclisme, populaire, oui, prototype je ne sais pas. Il faudrait d'abord opérer une distinction entre la pratique et l'intérêt suscité. A ma connaissance, la pratique du cyclisme reste assez limitée, notamment chez les jeunes. En tout cas, elle est bien moindre que la pratique du football ou d'autres sports comme j'imagine le judo. Et les courses cyclo-sportives ou cyclo-touristes ont une participation et un écho limités, sans commune mesure avec l'engouement soulevé par les marathons ou semi-marathons. Quant aux usagers de velib, je ne suis pas sûr qu'ils le considèrent comme un sport, à tout le moins comme une activité où on transpire.

Il faudrait opérer une deuxième distinction : entre le tour de France et les autres épreuves du calendrier. A une exception près, en France, la course Paris-Roubaix. Mais voyez Paris-Nice ou Paris-Tours, aux deux extrémités de l'année, ce n'est pas vraiment la même chose. Naturellement, la réalité est différente en Belgique, pays par excellence du vélo, où les nombreuses kermesses drainent des foules passionnées. Oui, le tour de France est populaire, il le reste envers et contre tout. Il est même devenu médiatique, ce qui est différent et altère un peu la "popularité". On le voit avec ce centième tour, qui motive vos questions, et qui donne lieu d'ores et déjà à un déferlement de publications et d'initiatives. Populaire, on entend aussitôt "Poupou", surnom génial donné à Poulidor par Emile Besson, journaliste à "L'Humanité". Poulidor c'est la popularité de l'éternel second, aimable reflet de ceux qui le regardent passer sur le bord de la route, complément idéal d'Anquetil qui portait le maillot jaune dans les années les plus rayonnantes des Trente Glorieuses. Scandales, dopages, etc, le scandale c'est le dopage. Encore que la question soit moins simple qu'il n'y paraît.

Cela dit, le plus contrariant est le problème de santé publique posé, notamment chez les jeunes. Au-delà du dopage, c'est le mensonge qui est triste et révoltant. Et au-delà du mensonge individuel, c'est le mensonge généralisé et l'hypocrisie qui gâchent l'époque. Pourquoi donc le tour de France reste-t-il populaire ? Je vois deux raisons : la légende à laquelle il s'adosse, les goûts ancestraux du public pour les fameux "circenses", les jeux du cirque romains. Toutefois, le monde n'a pas le même sentiment. J'en connais beaucoup qui ne se passionnent plus pour le tour de France et a fortiori pour les courses de vélo, qui ne suivent même plus le tour de France, écoeurés par les scandales en question. L'un d'entre eux l'a même écrit, noir sur blanc, à la fin de son livre, un des plus beaux qu'on ait écrits sur le sujet, "Forcenés" de Philippe Bordas. On est tenté de le comprendre, bien qu'on soit préservé par l'absence de grand champion français qui nous évite les excès d'une médiatisation encore plus excessive et les relents toujours détestables du chauvinisme. Pour ma part, je continue à regarder des courses par amour de la route, du paysage et de la course. Mais, si je ne pratiquais pas le cyclisme, je ne suis pas sûr que je les regarderais encore. Ou alors, la nostalgie serait la plus forte.


2) La grande boucle va fêter sa centième édition, que représente-t-elle encore dans la culture vélo? Que reste-t-il de son "âme"?


Justement, le tour de France représente l'essence populaire du cyclisme. Il est même le coeur de la "culture vélo", si on considère le "vélo de course". D'ailleurs, on peut se rappeler que le vélo de course a été notre premier vélo, celui sur lequel on a appris à pédaler. Parallèlement, il va de soi qu'il en représente aussi l'essence marchande voire mercantile. Il est aussi cette part de notre monde qui reste attachée au début du XX eme siècle. En ce sens, la "culture vélo" doit beaucoup à des hommes comme Jean-Paul Olivier ou Jacques Augendre qui ont perpétué l'histoire du tour, la légende du tour. Sans légende, pas de tour. Quoiqu'il en soit, je ne pense pas que le tour ait perdu son âme. Cette âme est un peu comme le phénix. Elle renaît perpétuellement de ses cendres. Elle a du mérite, elle a résisté au septennat d'Armstrong. Elle a déjà surmonté deux guerres mondiales, elle a digéré les articles d'Albert Londres qui ont accru sa sphère bien qu'ils aient montré sa part de noirceur. Oui, j'aurais tendance à penser que l'âme du tour perdure dans le territoire traversé et dans les aléas de la course.

3) Quels seraient selon vous les contours d'une appropriation humaniste et progressiste du cyclisme à l'avenir?


Drôle de question, vaste et difficile. Et le tour de l'Avenir n'est sûrement pas la réponse. Fondamentalement, il faut distinguer de nouveau le monde professionnel et le monde amateur. Au sein du monde amateur, il faut distinguer le monde de la course et le monde de la balade, qui peuvent parfois se rencontrer. Par définition, le cyclisme est humaniste; rien de tel pour solliciter nos qualités "humaines", pour mettre l'homme au coeur du monde et lui donner les moyens de l'affronter. On le vérifie sur le vélo en permanence. On l'a vu concrètement l'été 1936, où le tour et la société ont roulé de pair. Par définition, on pourrait aussi dire qu'il est progressiste puisqu'il nous fait avancer. D'une autre façon, on pourrait suggérer qu'il est conservateur puisqu'il nous permet de nous conserver. Sur le versant philosophique, Spinoza demeure la référence imparable


Votre compte sur SOFOOT.com

0 réaction ;
Poster un commentaire


0 réaction :
Poster un commentaire