Never trust a marxist in football !

25/09

L'UISP, la principale héritière du sport ouvrier en Italie fête ses 70 ans. L'occasion de reposter l'interview de Fabien Archambault sur la rivalité footballistique entre cocos et cathos dans la botte, ou La véritable histoire du match entre Don Camillo et Peppone!

Nous continuons l'exploration des relations complexes et ambivalentes entre le « sport ouvrier » (dans son acception politique) et le football. De ce point de vue le cas italien se révèle particulièrement singulier, comprimé entre le poids de l'héritage des deux décennies fascistes et une société politiquement très clivée dans l'après-guerre, parfois au bord de la guerre civile. Nous avons donc questionné à ce sujet l'historien Fabien Archambault, spécialiste du sujet, afin qu'il nous présente le parcours de l' UISP et de son appropriation contrariée du Calcio, façonné notamment par sa grande rivalité avec l'église catholique sur cet terrain.

Fabien Archambault « Le contrôle du ballon : Les catholiques, les communistes et le football en Italie, de 1943 au tournant des années 1980 » (école française de Rome)



une version de ce texte se trouve également dans le numéro de janvier 2013 de « Sport et Plein Air » , revue de la FSGT)

Dans quelles conditions se construit le sport ouvrier en Italie?

Le sport ouvrier italien est structuré par une organisation puissante, née dans l’après-guerre, l’Union italienne du sport populaire (Unione italiana sport popolare - UISP). Elle existe encore aujourd’hui et compte près d’un million d’adhérents. Son histoire est marquée par une triple originalité, à la fois chronologique, géographique et sociale.

Sa Création est tradive, en 1948, bien après celle de mouvements équivalents en France et en Allemagne au tournant du XXe siècle. C’est évidemment dû aux vicissitudes de la vie politique dans la péninsule, le régime fasciste interdisant dans l’entre-deux-guerres toute forme d’encadrement des loisirs qui ne soit pas contrôlée directement par lui, mais aussi à un blocage théorique, les socialistes italiens campant longtemps sur des positions résolument antisportives. Par exemple, Filippo Turati, un des fondateurs du Parti socialiste italien, déclare en 1912 que le sport est « aristocratique et stupide, deux qualificatifs souvent synonymes ». Dans les années 1930, cette défiance est progressivement abandonnée, à l’initiative notamment de Palmiro Togliatti, le secrétaire général du Parti communiste italien. En exil à Moscou, Togliatti tire en effet les leçons du consensus dont jouit le fascisme dans la société italienne et fait remarquer qu’« il est temps de cesser de penser que les ouvriers ne doivent pas faire de sport ». à la Libération, la gauche italienne est ainsi prête à investir ce domaine et elle dispose pour ce faire de deux modèles dont elle tente de réaliser la synthèse. Le premier est celui de l’Arbeiterturnbewegung, véritable bras armé des partis socio-démocrates allemand et autrichien au début du XXe siècle, qui, avec leurs millions d’adhérents, contribue à l’enracinement et à l’affirmation des mouvements socialistes dans leur pays respectif. Néanmoins, les divisions entre communistes et socialistes dans les années 1920, selon la ligne « classe contre classe », qui contribuent à un affaiblissement global du mouvement sportif ouvrier, corollaire d’un effondrement politique plus général, constituent pour les dirigeants italiens un repoussoir. Ces divisions montrent à leurs yeux le danger d’un lien organique entre les sphères sportive et politique. La FSGT du Front populaire, que connaissent bien les nombreux militants antifascistes italiens en exil en France, représente ainsi un contre-exemple, celui d’une organisation unitaire (depuis 1934 dans l’Hexagone) aux liens avec les partis politiques de référence plus lâches que dans l’aire germanique. Tout ceci aboutit à la fondation de l’UISP, qui se veut une organisation de masse, unitaire et ouverte. De masse, parce qu’elle est destinée, comme en Allemagne et en Autriche, à élargir l’influence culturelle et sociale de la gauche dans le pays ; unitaire, parce que collaborent en son sein, comme en France, socialistes et communistes, mais aussi toute la galaxie associative (syndicats et coopératives notamment) qui leur est liée ; ouverte, parce qu’on y adhère non en tant que militant d’un des deux partis mais à titre individuel.

Le deuxième trait caractéristique du développement de l’UISP tient aux modalités spécifiquement italiennes de l’entrée dans la Guerre froide. Depuis l’exclusion de la gauche du gouvernement en 1947, le camp atlantiste est représenté dans la botte par l’église catholique qui poursuit par ailleurs son projet de restauration d’une société chrétienne. Sur le terrain sportif, cet effort se traduit dès 1944 par l’émergence du Centre sportif italien (Centro sportivo italiano – CSI), qui coordonne les activités des patronages. Solidement structuré et hiérarchisé, bien implanté sur tout le territoire grâce au maillage paroissial, mobilisant les ressources financières et politiques du Vatican par le biais de l’Action catholique et de l’état par l’intermédiaire de la Démocratie chrétienne au pouvoir, le CSI ne laisse que des miettes à l’UISP jusqu’au milieu des années 1960. La concurrence entre les deux associations, comparable à celle opposant en France la FSGT à la FGSPF, tourne en Italie à un affrontement exacerbé entre les deux principaux mouvements politiques de l’après-guerre et dont les catholiques, dans ce domaine comme dans bien d’autres, sortent largement vainqueurs. Le CSI finit de fait par exercer un véritable monopole sur la pratique récréative et amateur et réussit à circonscrire la diffusion de l’UISP aux régions du centre du pays où le Parti communiste obtient de bons résultats électoraux, c’est-à-dire la Toscane, l’Ombrie, les Marches et l’émilie-Romagne. C’est ce dont témoigne la fiction littéraire des Don Camillo : la confrontation mise en scène par Giovanni Guareschi entre le Dynamo de Peppone et la Gaillarde de Don Camillo, secrétaire de la section locale du CSI, a précisément pour cadre une localité imaginaire de la région de Parme, en pleine émilie rouge. La série des Don Camillo illustre également l’échec de la volonté d’ouverture qui avait présidé à la création de l’UISP. Alors que l’association avait été conçue comme un moyen de renforcer l’influence de la gauche en dehors du cercle des militants, n’adhèrent au bout du compte que ceux qui, justement, sont déjà des militants.

Que signifie l'usage de « Populaire » dans son sigle ?

En effet, élément caractéristique, l’absence de l’adjectif « ouvrier » dans la dénomination de l’association, auquel on préfère celui de « populaire ». Ce choix renvoie d’une part à la réalité sociale de l’Italie de l’après-guerre qui est encore un pays majoritairement rural et où l’industrialisation ne sera décisive qu’au début des années 1960. Ainsi, les responsables communistes et socialistes s’adressent tout autant à des ouvriers, ceux du triangle industriel (Turin-Gênes-Milan), encadrés par la CGIL, la confédération syndicale qui constitue le pendant transalpin de la CGT, qu’à des paysans. Dans les régions rouges du Centre, ce sont d’ailleurs les Ligues de journaliers et de métayers ainsi que les coopératives agricoles qui constituent le fer de lance du développement de l’UISP. Plus généralement, l’onomastique indique là encore la volonté englobante du dessein originel. Pour les fondateurs de l’UISP, il s’agit de refuser le « sectarisme de classe » et de proposer une association interclassiste, accueillante à toutes les couches de la société. En ce sens, l’UISP s’inscrit pleinement dans la stratégie du Partito nuovo définie par Togliatti, celle d’une conquête de l’hégémonie culturelle dans la société italienne.

Quels sont les principales disciplines pratiquées ou encouragée dans les rangs de l'Union ?

Les principaux sports sur lequel l’UISP jette son dévolu, pour des raisons et selon des temporalités différentes, sont le cyclisme, le football et le basket-ball. Dans l’immédiat après-guerre, la petite reine est privilégiée, parce que le cyclisme est le grand sport populaire, le plus suivi et le plus pratiqué, mais surtout parce que qu’il est difficile, en réalité, de développer la pratique du football, du fait du faible nombre de terrains disponibles et accessibles. Les catholiques, qui eux mettent l’accent sur le calcio, veillent à s’assurer le contrôle des aires de jeu. À l a fin des années 1940, grâce aux ressources politiques dont ils bénéficient, ils se réservent d’une part l’accès à la plupart des terrains existants, obtiennent d’autre part des financements pour en bâtir de nouveaux et parviennent enfin, par des mesures juridiques, à empêcher la gauche de se doter d’infrastructures propres. Dès lors, l’UISP investit d’autant plus le cyclisme que c’est le seul sport praticable sans équipements spécifiques, par exemple sur route.


Le Football semble relativement absent?

Si le football est à l’origine délaissé par défaut, il suscite par la suite des attitudes ambivalentes. Face à l’essor du football catholique et au succès croissant de ce sport dans les années 1950 lorsqu’il supplante progressivement le cyclisme, l’UISP ne peut en effet rester inactive, sous peine d’être totalement marginalisée. Différentes stratégies sont alors élaborées. Dans les régions rouges, les responsables locaux privilégient le basket-ball et, dans une moindre mesure, le volley-ball, qui sont considérés comme des alternatives à la « dictature » du calcio. Ces deux sports présentent en outre l’avantage de coûter moins cher et de donner lieu à une pratique amateur, même au plus haut niveau. Ce que ces dirigeants reprochent au football est la « perversion » qu’il distille dans la jeunesse ; les meilleurs sont attirés par les sirènes du professionnalisme tandis que la masse des pratiquants « singe » les us et coutumes des joueurs professionnels (manque de fair-play, vedettariat, importance du résultat, jeu défensif).

Mais la valorisation de l’amateurisme est également revendiquée par ceux qui réclament le renforcement de la section footballistique de l’association. Dans les années 1950 et au début des années 1960, ils disposent de références positives à l’est du rideau de fer, que ce soit les équipes de Hongrie ou d’Union soviétique, amplement relayées dans la presse de l’UISP ou dans les organes nationaux des partis communiste et socialiste, l’Unità et Avanti ! La polémique fait rage. Aux critiques des opposants au football qui dénoncent un amateurisme d’état, Enrico Berlinguer, un des fondateurs de l’UISP et futur secrétaire général du PCI de 1972 à 1984, tout en leur donnant en partie raison, réplique que, de toutes façons, « nous ne pouvons ni ne devons lutter contre le professionnalisme ». Cette position ambiguë illustre l’embarras des dirigeants de la gauche italienne, attentifs à la culture de masse et ne pouvant rester indifférents à l’importance prise petit à petit par le football dans l’imaginaire collectif. À ce propos, une anecdote est particulièrement significative. Lorsqu’en 1952, le secrétaire général de l’UISP demanda à Giuseppe Di Vittorio, le secrétaire général de la CGIL, de l’argent pour financer des équipes ouvrières à Milan, ce dernier répondit en évoquant son souhait de monter une équipe professionnelle du syndicat, « capable de bien figurer en série A » et de prouver que « la classe ouvrière pouvait bien jouer au football ».


L'Uisp réussit-elle à surmonter ces obstacles et s'inventer son « foot »?

Face à l’échec du projet initial et à la stagnation du nombre d’adhérents, les partis communiste et socialiste cessent de financer l’UISP en 1960. C’est à partir de ce moment-là que l’association prend son essor. Elle reprend à son compte une innovation catholique développée sous l’égide de Gian Battista Montini lorsqu’il était archevêque de Milan au tournant des années 1960, avant de devenir pape sous le nom de Paul VI : le football à cinq (calcetto) ou à huit (calciotto). Joué sur un petit terrain, sans arbitre, sans entraînement, il correspond à la vogue du football récréatif de loisir qui est plébiscité par la génération née dans l’après-guerre, désireuse de s’affranchir des structures d’encadrement traditionnelles, qu’elles soient religieuse ou politique. Ce nouveau calcio, enfin « populaire », assure la croissance impressionnante de l’UISP dans les années 1970, à la fois dans ses anciennes régions d’élection d’Italie centrale mais aussi dans le nord et le sud de la péninsule. L’association se définit aujourd’hui comme un instrument de politisation et d’éveil à l’esprit critique par une pratique sportive alternative ; paradoxalement, c’est lorsqu’elle s’est autonomisée des structures partisanes qu’elle a enfin rempli le rôle qui lui avait été assigné à l’origine.

Fabien Archambault « Le contrôle du ballon : Les catholiques, les communistes et le football en Italie, de 1943 au tournant des années 1980 » (école française de Rome)


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