Never trust a marxist in football !

04/06

La Coupe du monde féminine de football se tient en France du 7 juin au 7 juillet. Cet événement va forcément susciter de l’attention médiatique et mettre en lumière les femmes en crampons. Les inévitables comparaisons avec leurs homologues masculins vont aussi s’imposer, généralement en négatif : moins techniques, moins rapides, moins tactiques... Pourtant, une des questions rarement évoquée reste de savoir ce que, finalement, le foot féminin peut apporter à ce sport. Et surtout à ce grand concept un peu flou et pourtant incontournable du «beau jeu».

article paru dans Sport et Plein Air, juin-juillet 2019

«Jouer au football est simple. Mais jouer simple est la chose la plus difficile du monde», disait le grand joueur et entraineur Johan Cruyff. Cet homme, qui incarne aux yeux de beaucoup la quintessence du «beau jeu», venait peut-être de fournir la plus belle définition du foot. Mais comment résumer ce «beau jeu», le célèbre joga bonito des Brésiliens ? Cet effort intellectuel a rempli des milliers de pages et agité des heures de discussions entre passionné·es. En son temps, la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail) a également tenté de résoudre cette quadrature du cercle ou du ballon, lorsqu'un groupe partit étudier le «football total» des Hollandais lors du Mondial 1974. Depuis, Alain Buono, qui était du voyage en tant que membre de la Commission sportive fédérale football, reste convaincu que l’essentiel, comme le démontre cette saison le beau parcours de la toute jeune équipe de l’Ajax d’Amsterdam en Champions League (1), "se situe dans «la capacité à anticiper ce qui va se passer, où va la balle, l’intelligence de la lecture du jeu, indépendamment de qualités techniques ou même des capacités physiques».

De fait, aujourd’hui, la grille de lecture reste délicate, car elle demande d’aller au-delà de ce qui est ordinairement mis en valeur dans la presse, en particulier les grandes stars comme Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo. «Le problème n’est pas de savoir ce qu’est le beau jeu (sous-entendu "le football de qualité"), mais quand il y a beau jeu et à quelle condition», affirme Thibault Leplat, auteur de La magie du football (Marabout, 2019), «le critère c’est l’expérience de la grâce. C’est une sensation universelle et évanescente qui arrive sans prévenir, dure très peu de temps, puis disparait en nous laissant orphelin et avide de répétition. Ce n’est pas qu’une simple affaire tactique de "goût et de couleur". C’est une question de partage et de communauté des sentiments. C’est donc bien un échange. Il est, à mon sens, de nature éminemment politique.»


Le beau jeu n’a pas de sexe


Candice Prévost, ex-footballeuse du PSG, reprend la balle de volée : «Le beau jeu, pour moi, c'est la fluidité, les associations des uns et des autres favorables à des combinaisons mathématiques qui s'adaptent en permanence au placement et au déplacement de l'autre. Mon beau jeu, c'est un jeu indirect plein d'observation et d'intelligence de placement. Aujourd'hui, nous n'avons pas le temps du beau jeu. C'est l'efficacité qui prime au détriment du jeu.»

Didier Roustan, journaliste sportif, spécialisé dans le foot, notamment sur la chaine L'Équipe, est malgré tout convaincu que le beau jeu reste l’essence du foot, que cette option le fait avancer : «Quand on regarde sur l’ensemble de l’histoire du foot, contrairement à ce que l’on pense, les équipes qui gagnent sont souvent celles qui osent le beau jeu, la prise de risque. Après, c’est un tout, un pinceau qui se balade sur le tableau.» Thibault Leplat conclut cette belle digression en convoquant, lui, la philosophie : «Le beau jeu ressemble beaucoup à la définition du "beau" chez Kant : "ce qui plait universellement sans concept". Il est une expérience vertigineuse d’une évidence qui s’impose. Le beau football ce sont des moments de grâce qui éblouissent.»

Or, tandis que le foot masculin s’avère de plus en plus gagné par la course à l’armement athlétique et des abdos, à la vitesse d’exécution ou de course contre la vision du jeu et la construction tactique, le foot féminin ne constituerait-il pas un refuge voire un phalanstère (2) ignoré de ce beau jeu ? Thibault Leplat défend ce point de vue : «La part que peuvent apporter les filles dans le football c’est peut-être, pour être tout à fait précis, de contester les préjugés tactiques très nombreux et très largement partagés sur le football en général. Les croyances répétées qui font office de vérités. Exemple : "le football repose sur les duels physiques" ou "la passe dans l’axe c’est dangereux" ou "un gardien de but doit mesurer au moins 1,80 m" ou encore "il y a des milieux destructeurs et des milieux créateurs". Les filles partent d’une table rase et, j’espère, vont en profiter pour démentir rapidement toutes ces idées reçues.»

Candice Prévost illustre, preuves à l’appui, cette analyse : «Il parait même que le temps de jeu effectif est nettement supérieur (13% en plus) chez les filles que chez les garçons. Ce qui hache moins le jeu et ça c'est, selon moi, un argument en faveur du beau jeu. Je suis en extase devant le jeu proposé par les Japonaises, des U17 [moins de 17 ans] à l’équipe A [la sélection nationale]. Toutes les formations proposent un jeu avec du mouvement permanent. C'est l'exemple d'une incroyable intelligence de jeu puisqu'elles sont capables de s'adapter à toutes les adversités. La vitesse des gestes, le travail rigoureux d'analyse vidéo, l'humilité et le don de soi me laisse rêveuse. Les Françaises ont de nombreux arguments à faire valoir et des qualités souvent identiques. Nous avons des joueuses exceptionnelles et très complètes. Amel Majri, Delphine Cascarino, Kadi Diani, Griedge M'Bock, à des postes différents, me procurent la sensation qu'aujourd'hui elles ont les clés du beau jeu. J'ai parfois l'impression que le ballon est vraiment leur meilleur ami. Elles semblent ne faire qu'un avec lui.»


L’égalité au secours du beau jeu


Marine Rome, coprésidente des Dégommeuse, club de foot féminin militant parisien (3) partage cette idée que le collectif reste encore l’élément central dans le foot féminin : «Au-delà des styles de jeu, on peut trouver des points communs aux équipes de foot féminin : les simulations [tomber sans raison pour obtenir un penalty ou un coup-franc par exemple] sont quasi inexistantes, le jeu est donc moins haché et moins prévisible. C'est ce qui rend les matchs palpitants, au-delà des performances individuelles des grandes joueuses.» Cette singularité du foot féminin appelle-t-elle enfin une reconnaissance sur un pied d’égalité ? Dans une tribune parue en 2017 dans Libération, Julien Sorez, historien du sport, maitre de conférences à l’université Picardie-Jules-Verne et Christophe Duchiron, réalisateur, réclamaient une Coupe de France FFF rassemblant équipes féminines et masculines : «Si l’on se retourne sur un siècle d’histoire du sport, on peut considérer que la vérité du terrain et les vertus de la victoire sportive sont souvent les pires ennemies des préjugés raciaux et sexistes et qu’elles parviennent, en peu de temps, à détruire les lignes de partage arbitraires et injustes érigées par les institutions sociales et politiques.»

Encore regardé avec beaucoup de condescendance, le foot féminin aurait donc, au contraire, beaucoup de raisons de se sentir désormais l’héritier le plus légitime des grandes qualités de ce sport et, peut-être, son avenir, pendant que la var (assistance vidéo à l'arbitrage ) ou le culte des statistiques paraissent déshumaniser cette discipline chez les garçons. Une bonne raison de s’intéresser à son développement, non plus seulement pour la très juste défense de l’égalité, mais aussi pour ce qui concerne le contenu culturelle de la pratique. #

(1) La Ligue des champions de l'UEFA, anciennement dénommée Coupe des clubs champions européens, est une compétition annuelle de football organisée par l'Union des associations européennes de football et regroupant les meilleurs clubs du continent européen. Source : Wikipédia

(2) Communauté, association de travailleurs et travailleuses ; domaine où vit et travaille cette communauté (système de Fourier). Par ext. : Groupe qui vit en communauté ; endroit où il vit. Source : Petit Robert.

(3) Créée en janvier 2012, l’association Les Dégommeuses poursuit deux objectifs principaux : la promotion du foot féminin et la lutte contre le sexisme, les LGBT-phobies et toutes les discriminations. Retrouvez-les sur lesdegommeuses.org.


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