Never trust a marxist in football !

22/10/2021

Il y a des rues, des places, des stations de métro et des stades qui portent le nom de Guy Môquet. On a lu sa fameuse lettre avant un match de rugby. Mais cette figure de la résistance française n’avait qu’une seule passion: la course à pied. Dans le camp de Choisel, où il tuait l’ennui de ses 18 ans en prison, il organisa même une course. À laquelle il participa, avant d’être rattrapé par le destin.

Parue partiellement dans "Running Heroes Society"



L’année terrible. Nous sommes en juin 1941. La France est occupée. Hitler semble invincible. Entre les baraquements tristes et mornes du camp de Choisel, près de Nantes, des hommes allongent comme ils le peuvent leur foulée. La piste d'athlétisme improvisée se devine mal au sol, ils l’ont tracée en cachette, avec le talon du pied et avec des bâtons. Ces hommes ont pour la plupart dépassé la trentaine. Ils portent des tenues débraillées, des shorts improbables, des maillots siglés d’un mystérieux “Paris B”. Certains sont des sportifs confirmés, ils en présentent en tout cas la musculature ; épaules larges et muscles saillants. D’autres sont davantage élancés, taillés pour la course à pied. Ils n’ont peut-être qu’un point commun: tous sont communistes et prisonniers politiques du régime de Vichy. L’athlétisme a beau être un sport individualiste, c’est aussi un sport prolétaire. “Dans les milieux populaires, tu avais le foot et la course... Et donc des notions de solidarité et de communauté très fortes”, précise Mathieu Le Maux, auteur du Dictionnaire du Running. Les tours s’enchaînent dans le camp de Choisel, la course bat son plein. Il y a là Louis Dolly, avec son petit bagage sportif, lui l’ancien secrétaire du Club athlétique ouvrier de la fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) de Villejuif, où il deviendra maire après la Libération. Pas très loin vient Roger Sémat, l’un des héros et commandants de la deuxième compagnie des Francs-tireurs et partisans français. Dans sa tête trotte sans doute son plan d’évasion car, dans deux jours, le 18 juin 1941, il se fera la belle. Il y a encore Auguste Delaune, sa carrure imposante, le sourire de celui qui croit aux lendemains qui chantent, le modèle du prolo sportif, du bolchevique musclé, un homme qui a tout connu - la formation en URSS où son épouse Lise l’a quitté pour un jeune et famélique révolutionnaire tchécoslovaque, l’organisation des Olimpiada Popular de Barcelone, Léo Lagrange, aussi, qu’il a conseillé pour la politique sportive du Front Populaire. Parmi tous ces coureurs vétérans du combat politique, un seul visage tranche.

Ce visage est celui de Guy Môquet. Il dégage à la fois une candeur enfantine et un sérieux terriblement adulte, comme si le jeune homme, fils d’un député et biberonné au communisme, avait grandi trop vite. En CM2, déjà, il s’était fait virer du prestigieux lycée Carnot, dans le XVIIème arrondissement de Paris, pour ses opinions politiques. Aux premières heures de l’occupation, il est revenu à vélo de Normandie, où il était réfugié avec sa mère, pour reprendre le militantisme dans les Jeunesses communistes désormais interdites. Arrêté lors d’un rendez-vous par la police française, passé à tabac par la sinistre Brigade spéciale, il est parvenu à garder le silence et à taire sa participation à la distribution de tracts. Transféré plusieurs fois, à la Santé, à la maison centrale de Clairvaux, il atterrit finalement dans ce camp de Choisel le 14 mai 1941. Là, Guy Môquet peut enfin écrire à sa mère. Que lui a-t-il dit? Qu’elle ne s’inquiète pas, qu’il était sain et sauf, qu’il continuait d’étudier à “l’université de Choisel”, et qu’il pratiquait le sport sous la direction d’un aîné, le brave Auguste Delaune. Delaune n’est pas n’importe qui: c’est pour lui que la course du camp de Choisel est organisée. En avril 1941, “Sport Libre”, le réseau clandestin de résistance sportive, demande en effet à ce que soient lancés des évènements sportifs pour solliciter sa libération. Partout en France s’organisent des “challenges”. Apprenant cela, le jeune Guy Môquet propose d’en monter un au sein même de leur camp, auquel Delaune pourrait ainsi participer lui-même. Le “Comité d’organisation de la vie politique” valide l’idée. “Le challenge athlétique de Choisel, explique l’historien Fabien Sabatier, est un acte de résistance et de patriotisme. Il a une valeur de régénération, car il permet de souder les internés politiques, d'échapper à l'ennui et à l'oppression, de se reconstituer psychiquement.”

Auguste Delaune loin devant Môquet

Dans le camp de Choisel, le départ est donné. Guy Môquet court de toutes ses forces. Pas encore majeur, plus jeune que les autres, il souffre. Il longe maintenant la maigre palissade surmontée de barbelés qui sépare les baraquements des hommes de ceux des femmes. Bientôt, il viendra régulièrement s’y coller en attendant que de l’autre côté, par-dessus l’histoire, Odette Lecland remplisse sa journée de son sourire innocent. À quoi pense-t-il à mesure que son souffle s’épuise? À sa mère, sans doute? À son père, déporté en Algérie et dont les tracts, qui lui ont valu d’être arrêté, demandaient la libération? Ou au lycée Carnot, où il avait coutume de défier à la course, par jeu plus que par rivalité, son compagnon de marginalité Charles Éboué, fils du gouverneur tchadien Félix Éboué? Voilà maintenant qu’il dépasse la baraque 10, celle des jeunes, où il dort sur un mauvais lit. Devant lui, Auguste Delaune mène le train. Delaune est un champion. En 1923, il pratique déjà la course à pied dans un club ouvrier du Havre, alors qu’il entre au comité régional de la fédération sportive du travail (FST). Devenu ensuite membre du club ouvrier de Saint-Denis, il participe souvent au Cross de l’Humanité, qu’il termine à la quinzième place en 1929. C’est logiquement lui qui franchit en premier la lignée d’arrivée, loin devant un Guy Môquet essoufflé, le visage creusé par l’effort.

Quelques jours après la course, la guerre change de visage. Le 22 juin, Hitler attaque l’URSS en déclenchant l'opération Barbarossa. Le PCF rentre dans la résistance active contre l’occupant nazi. Karl Hotz, commandant des troupes d'occupation en Loire-Inférieure, est abattu à Nantes par un commando de trois communistes. En représailles, les Allemands décident de procéder à l’exécution d’otages. Les services du ministre de l'Intérieur Pierre Pucheu proposent une liste de communistes “pour éviter de laisser fusiller cinquante bons Français”. Au départ, Guy Môquet ne se trouve pas dans ce lot terrible. Au dernier moment, les nazis le rajoutent. Quand un détachement de SS vient chercher les prisonniers dont les noms figurent sur la liste, le 22 octobre 1941, certains camarades insistent pour que leur trop jeune camarade soit épargné. Mais cette guerre n’est pas comme les autres. Le jour même, Guy Môquet écrit sa fameuse lettre à sa mère, avant de monter dans le triste convoi sans prononcer un mot, pendant que tout le camp entonne La Marseillaise et L’Internationale. Au fond d’une clairière, les condamnés aperçoivent des poteaux. Guy Môquet est abattu à 16h.


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