Never trust a marxist in football !

16/08/2012

A l’occasion de l’inauguration de « son » grand stade par le Losc, voici entretien éclairant particulièrement bien la problématique des enceintes sportives en France, en particulier à l’approche de l’euro 2016. Ce projet porté par une municipalité et une communauté d’agglomération « de gauche », avec des doutes « raisonnables » sur les conditions d’attributions du marché à Eiffage et des interrogations éthiques sur le coûts farimeux que va représenter cet investissement (613 millions sur 31 ans, dont 173 millions pour l’accessibilité) pour les caisses de Lille-Métropoles-Communauté-Urbaine (qui deviendra propriétaire du lieu en 2043 !). Ou comment le foot pro hexagonal vit encore sous dépendance publique et pour le plus grand bonheur du BTP !

Notre ancien ministre des Sports (le cinquième en cinq ans), David Douillet, avait fait de la question des stades et des «arenas» la pierre angulaire de la nouvelle politique sportive du pays, notamment afin de pouvoir accueillir des «grands» événements sportifs, réduisant finalement le rôle de l'État à la simple promotion du haut niveau et au rayonnement international de la France via le sport. Il a depuis finit par reconnaitre que jamais l'argent public n'aurait dû avoir à financer les infrastructures de l'Euro 2016 et que cette tâche incombait normalement aux clubs pros. Des remords un peu tardifs certes, après avoir détourné les fonds du CNDS (1) et que l'UMP ait fait adopté une loi ad hoc. Il était devenu, cela dit, difficile à l'approche des échéances électorales et devant l'étranglement croissant de la crise, de continuer à défendre bec et ongles ce cadeau inopportun à la Ligue de football professionnel (LFP). D'autant plus qu'après le refus de Nantes et le retrait de Nancy, les voix se multiplient dans le reste du pays parmi les élus d'opposition des conseils municipaux ou généraux – de droite comme de gauche (et plus seulement les Verts) – qui ne cessent de gronder envers ces dépenses pharaoniques en faveur des quelques privilégiés à crampons. Jean François Bourg, économiste, sort un livre consacré à cette question (2) en soulevant le problème fondamental : investissement public et bénéfices privés !

Interwiew parue dans Sport et Plein Air en mars 2012

Pouvez-nous nous présenter les conditions de construction ou rénovation des stades de l'Euro 2016, et plus généralement les modalités de financement des enceintes sportives en France ?

Jean François Bourg : L'élément nouveau tient dans la diversification des modes de financement. Jusqu'à présent, globalement, il s'agissait plutôt d'argent public. Désormais, il intervient un peu de fonds privés. Toutefois, il importe de commenter cette notion d'argent privé, car en fait nous avons seulement à faire à trois partenaires, autrement dit les grands groupes du BTP, c'est à dire Bouygues, Eiffage et Vinci. Pour l'Euro 2016, la répartition s'effectue à deux tiers public, un tiers privé. Cependant, une fois encore, il faut relativiser cette idée d'une mobilisation de capitaux privés, puisque les partenaires privés ne font que prêter des sommes qui sont remboursés par les collectivités sur des durées très longues de 30 ou 35 ans, avec un «prix», in fine, beaucoup plus cher que n'importe quel ouvrage public ordinaire, étant donné que les sociétés privées n'ont pas accès à des taux aussi bas que le partenaire public. À Marseille, par exemple, au lieu de 3,5%, Bouygues va ainsi se faire rembourser 6,5%, plus la TVA et plus ses prestations, ce qui renchérit énormément le «prix» du nouveau vélodrome pour les collectivités. C'est une solution qui semble évidemment de loin très séduisante, car elle lisse les coûts sur une importante période, alors qu'elle se retourne contre l'intérêt public.

Pourquoi les collectivité recourent-elles alors à un tel système ?

Jean François Bourg : Parce que le «partenariat public-privé» (PPP), à l'affichage, parait le bienvenue. D'un point de vue électoral, il présente mieux, en donnant l'impression de solliciter moins le contribuable - c'est un argument souvent mis en avant. Quatre sites ont ainsi retenu ce type de montage pour 2016 au nom d'une volonté politique d'épargner le contribuable. C'est un artifice, et ce n'est pas comme cela que ça se passe. D'un coté, le PPP affiche certes un certain nombre d'avantages, de rapidité, de meilleure maitrise du projet, de concertation. Cependant, de l'autre, se produit, inévitablement, un surcoût pour la collectivité publique, et cela limite la concurrence aux trois grands groupes du BTP déjà cités, les seuls capables de répondre à de tels projets et à de telles commandes globales.
Je suis donc extrêmement réticent. Je me demande pourquoi autant d'argent public est-il injecté de la sorte, et dans ces constructions de prestige, alors qu'il existe tellement de besoins sportifs élémentaires, notamment en équipements de proximité ou en faveur du sport pour tous, en gros ce qui constitue le cœur du service public, qui ne sont plus assurés? Est-ce que cela relève de la mission du service public que de rénover les stades des clubs pro de Ligue 1 ou d'élargir les sièges de 47 à 50 cm ? Devons-nous absolument voter des lois ou signer des BEA (Baux emphytéotiques administratifs) pour rassurer l'UEFA et ses conditions unilatérales ? Le maire de Nantes a ainsi refusé d'engager sa ville dans l'Euro 2016 et décidé de conserver pour d'autres objectifs les 100 millions d'euros minimum nécessaires pour coller au cahier des charges de l'UEFA. D'ailleurs, Nancy vient également de suivre cet exemple en se retirant. C'est un phénomène inédit et intéressant que d'observer des villes qui ne veulent plus s'engouffrer automatiquement dans la course au plus beau stade.

En tant qu'économiste vous semblez douter du rôle positif de l'argent public dans le sport professionnel ?

Jean François Bourg : L'impact positif de l'argent public dans le sport professionnel est très contestable, même si l'on s'en tient à de simples et pures considérations économiques. Plus il est investit de fonds public, plus s'enflamme la masse salariale, avec un inévitable mécanisme inflationniste sur les salaires que des études américaines ont parfaitement démontré. On ne rend, au passage, pas plus autonomones les clubs, les subventions s'évaporent dans la hausse de salaires et des rémunérations des agents. De toute manière, le sport pro n'aura jamais assez d'euros, et donc la puissance publique ne favorise pas un «sain» développement en y participant à ce point. Au contraire, les collectivités rendent les clubs encore plus dépendants aux fonds publics, qui sont d'ailleurs de plus en plus limités avec la crise des finances publiques et l'encadrement par la loi.


Il est souvent avancé que l'investissement public en faveur du sport pro et des grands stades soutient la création d'emploi ?

Jean François Bourg : Il est très facile en tant qu'universitaire de répondre à cet argument. Forcément, dès que vous investissez dans n'importe quel secteur, vous créez de l'emploi. Mais le raisonnement économique sérieux, et non pas celui des cabinets privés qui réalisent des études de circonstances, consiste à parler de coût d'opportunité. En gros, si, par exemple, cet argent public n'avait pas été déversé dans les stades de l'Euro 2016, est-ce qu'il n'aurait pas été plus utile ailleurs, d'un point de vue social et économique ? Est-ce qu'il n'aurait pas engendré davantage de créations d'emplosi, de bien-être collectif ? Si vous balancez des centaines de millions d'euros dans n'importe quelle branche, des postes de travail suivront, reste à mesurer le rapport entre les sommes mobilisées et le nombre d'emplois induits. Surtout si après, comme en Afrique-du-Sud, on surdimensionne des stades pour quelques matchs pout les voir ensuite vide à 80%. À Marseille, au lieu de se lancer dans un PPP et donner beaucoup d'argent à Bouygues, d'autres immenses besoins, en matière d'éducation notamment (la cité phocéenne est particulièrement sous-équipée en ce domaine), auraient mérité sûrement un effort équivalent. Les retombées pour le bien être collectif en auraient été surement supérieures. Même chose pour le détournement des comptes du CNDS (*), car il existe toujours une impérieuse nécessité d'enclencher un nouveau cycle d'aménagement sportif sur tout le pays (les installations ont entre 40 et 50 ans) et, aujourd'hui, les municipalités n'en ont plus les moyens, et les régions et départements se révèlent très endettés, quant à l'État, sa contribution est devenue marginale (5 à 10%).

(1) Lire «Détournement du CNDS : Hold up sur un budget de 300 millions !», dans le dossier de Sport et plein air n°551 (juin 2011), «Les mauvais coups portés au sport populaire».
(2) Jean-François Bourg et Jean-François Nys, « Clubs sportifs et collectivités territoriales : enjeux, modèles, partenariats, stratégies », PUS.


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