Never trust a marxist in football !

31/03

La marche serait la première activité physique de l’être humain. Cette pratique connait même des versions sportives, qu’elle soit compétitive ou plus orientée santé telle la forme nordique. Pourtant au fil du temps et des siècles, elle a adoptéde nombreuses finalités, occupé de multiples fonctions, y compris religieuses et politiques. Au confluent de ces diverses dimensions, l’historien Antoine de Baecque a publié un passionnant ouvrage sur le sujet qui nous fait voyager, aveclenteur, au travers des paysages et des époques.

Interview parue dans "Sport et Plein Air" mars 2017


Vous êtes au départ un historien du cinéma,qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans ce livre consacré à la marche ?

Antoine de Baecque : Pour être précis, j’ai d’abord conduit une thèse sur la Révolution française. Je ne mesens donc pas enfermé dans une spécialité. Ensuite, cet ouvrage est le fruit d’un retour de l’intime dans mon travail. J’ai grandi en parti dans le Vercors, où plus jeune j’avais pris l’habitude de longues balades. Lorsque mon père est décédé, j’ai trié les affaires et j’ai retrouvé par exemple mes premières chaussures de rando ou encore mon journal de marche que je tenais vers 14-16 ans. À la suite de ce moment personnel, je me suis remis à marcher, notamment en parcourant le fameux GR5. J’ai rédigé un premier livre dessus car en suivant ce chemin, je pouvais retracer des parcelles d’histoire,celles des fameuses bornes blanches et rouges, celles des transhumances, des pèlerins, des militaires, etc. C’est finalement assez similaire à ce que réalise l’historien, nous mettons nos pas dans ceux de nos prédécesseurs. Au bout du compte, j’ai compris qu’il se trouvait devant moi un vaste sujet qui n’avait jamais été vraiment traité en soi. Une belle histoire culturelle et sociale, croisée, des sensibilités, du corps, des déplacements. Et donc assez proche dans l’esprit de celle du cinéma.

Peut-on considérer que la marche est le premier des sports ?

Antoine de Baecque : D’abord, il existe bien aujourd’hui une marche sportive en tant que telle, installée en discipline olympique. Elle était déjà très populaire au début des années 1900, elle fascinait, avec toute une thématique très forte sur l’endurance, l’exploit de finir un Bordeaux-Paris, ou bien le célèbre Tour de Paris souvent remporté par Yves Gallot, une des stars de l’époque dit «le roi des marcheurs». Toutefois, à l’inverse, ce qui n’est évidemment pas un sport reste la marche naturelle, qu’on effectue sans y penser,alors qu’aussi bien les anatomistes ou les psychomotriciens expliquent à quel point c’est de fait compliqué, un perpétuel déséquilibre à rétablir. Autre marche non sportive, la «professionnelle», liée à l’exercice d’un métier : les colporteurs, les compagnons, les bergers et au-delà ce qui relève d’un mode de vie, d’une culture, chez les peuples nomades, qu’il s’agisse des Sioux ou des Lapons. Même la version randonnée - qui s’est développée au cours du vingtième siècle en s’appuyant sur des formes très associatives (Touring Club, Auberges de jeunesse, Club alpin français, etc.) et en appui sur un fort réseau de bénévoles - ne possède pas, malgré tout, les traits caractéristiques du sport : compétition, héroïsme, performance, etc. Elle est pourtant très démocratique dans son projet et s’oppose à l’élitisme de l’alpinisme, en prônant une pratique collective au service d’un
accomplissement personnel.


Vous évoquez aussi les marches politiques, qui sont parfois très éprouvantes, quelle est leur force symbolique ?

Antoine de Baecque : Cela remonte aux grandes manifestations du mouvement ouvrier. Marcher, c’est arrêter le quotidien, le travail, l’usine, la chaine de production, pour se mettre en mouvement. La marche politique s’incarne dans un groupe qui progresse, une dynamique, mais pacifique, ce que j’appelle «la vie nue». Des gens qui montrent leur détermination avec leurs seuls corps face souvent à des polices ou à des forces de répression armées et statiques qui cherchent à leur faire barrage. Le pouvoir en face est forcément perdant. Soit il laisse passer et il donne l’impression de perdre, soit il réprime et il avoue encore plus sa faiblesse. On l’a très bien vu avec les grandes marches des Afro-américains [cf. la «Marche sur Washington pour l'emploi et la liberté», été 1963, au cours de laquelle Martin Luther King prononcera «I have a dream», ndlr], de Ghandi [1930, «marche du sel» en vue de l'indépendance de l'Inde] ou encore, très récement, des femmes contre Trump, sans oublier chez nous la marche des beurs [«Marche pour l'égalité et contre le racisme», octobre-décembre 1983].

Antoine de Baecque "Une histoire de la marche" (Perrin)


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