Never trust a marxist in football !

21/08

La question de l’homophobie dans le sport agite un peu l'actualité, surtout celle qu'on entend dans les stades de foot. Naturellement, lorsqu'il est question de ce sujet tout le monde songe d’abord aux déclarations violentes de certains athlètes, aux insultes des supporters ou encore aux invectives entre athlètes eux ou elles-mêmes. Mais la situation n'est guère plus reluisante dans le sport associatif où les personnes LGBT se sentent encore trop souvent, à juste titre, condamnées à cacher leur orientation sexuelle. Comment le sport populaire pourrait-il être émancipateur s'il ne s'attaque pas aussi à cette problématique ?

paru dans "Sport et Plein Air" aout 2018


Homophobie ? Il est important de commencer par définir ce dont nous parlons. Pour l’association SOS Homophobie, «il désigne les manifestations de mépris, rejet, et haine envers des personnes, des pratiques ou des représentations homosexuelles ou supposées l'être. (...) Est ainsi homophobe toute organisation ou individu rejetant l'homosexualité et les homosexuel-le-s, et ne leur reconnaissant pas les mêmes droits qu'aux hétérosexuel-le-s. L'homophobie est donc un rejet de la différence, au même titre que la xénophobie, le racisme, le sexisme, les discriminations sociales, liées aux croyances religieuses, aux handicaps, etc


Le sport, comme l'ensemble de la société, n'échappe pas à ce phénomène de rejet profondément ancré dans les représentations sociales et les comportements quotidiens. Dans le champ plus particulier des activités physiques et sportives (APS), mettant le corps en jeu et donc for- cément la question de la sexualité, il prend forcément une autre tournure, souvent accentuée. «Le sport reste très viriliste», précise Manuel Picaud, co-président des Gay Games 2018 au nom de la FSGL (Fédération sportive gaie et lesbienne), «en outre, dans le champ compétitif, il est courant, voire obligatoire, de vouloir rabaisser son adversaire en en faisant un homosexuel, une "tare" signe de faiblesse, aussi bien au niveau du caractère que de la force physique. Le sport est donc un puissant vecteur d'homophobie, qui fait ensuite mine d'ignorer les orientations sexuelles, au nom du respect de la vie intime, en étant très hétéro-normé


Le sociologue Philippe Liotard de l’université Lyon 1 confirme ce diagnostic : «Le sport s'avère davantage homophobe que les autres champs sociaux. Les groupes y sont souvent cloisonnés par sexe par exemple, d'où le besoin par contrecoup de recourir à une homophobie structurante, parfois explicite, dont on sait par ailleurs qu'elle participe à la formation de la masculinité. Il faut en permanence montrer quand tu joues au foot, au basket ou à d'autres disciplines, que tu es bien "un homme, un vrai". Les expressions renvoient systématiquement à cette nécessité impérieuse de certifier ton hétérosexualité en dénigrant les autres orientations sexuelles : "tir de pédé", match de "tapettes", etc. De même, on voit également aujourd'hui de quelle manière les codes de l'ultra-féminité s'imposent dans le sport féminin pour "rassurer", quand auparavant les sportives étaient réduites à la caricature de la camionneuse mode Josyane Balasko dans le film Gazon maudit, justement comme repoussoir pour enseigner ce que doit être une "vraie"femme aux petites filles.»


Dispose-t-on de chiffres pour mesurer pleinement les conséquence de ce mécanisme discriminatoire ? La démarche de la mesure statistique se révèle difficile, les enquêtes sont rares et les plaintes ou «remontées» plutôt rares, tant l’homophobie est «admise» ou «tolérée». L'Observatoire des incivilités de la Fédération française de basket-ball avait en 2015 recensé 21 actes à caractère homophobe, douze à l’encontre d’arbitres, six de joueurs, trois «autres» (public, etc.). Juste avant la Coupe du mondede football, l’institut Ipsos avait publiée un sondage «Les Français et l'homosexualité dans le football», dans lequel un de nos concitoyens sur trois avouait tenir des propos homophobes devant les matchs. Depuis quelques années, le ministère des Sports lance régulièrement des campagnes sur le sujet comme par exemple «Coup de sifflet contre l'homophobie dans le sport». Le mouvement sportif associatif n'est pas en reste et la FSGT a signé en 2013, au côté du Snep-FSU (Syndicat national de l'éducation physique), l'appel «L'homophobie n'a pas sa place dans le sport». Il y était expliqué notamment que «si le sport peut être un puissant vecteur d'intégration, il peut être aussi un lieu d’exclusion, d’oppressions diverses, de discriminations (sociales, raciales, sexistes...). (...) Nous souhaitons une évolution du sport lui-même pour qu’il véhicule mieux qu’aujourd’hui les valeurs d’émancipation et d’égalité : des modifications de règlements (par exemple pour généraliser les sanctions pour injures à caractère homophobe ou sexiste), le développement des pratiques et compétitions mixtes, des formes de compétitions nouvelles..


Qu'en est-il aujourd'hui ? De quels instruments et surtout de quelles stratégies dispose-t-on dans le sport associatif pour agir concrètement. Stacy, jeune basketteuse du club Entre 2 Basket, association double- ment a lié FSGL (Fédération sportive gaie et lesbienne) et FSGT, souligne avant tout, de son point de vue de pratiquante expérimentée, ayant fréquenté de nombreux terrains dans diverses fédérations, «le besoin de s'engager sur la question de la formation des éducateurs, des entraîneurs ou des bénévoles. Et ensuite, bien sûr, de sensibiliser les arbitres pour qu'ils cessent de trouver anodin les insultes et les remarques homophobes, comme c'est le cas pour le racisme.» Pour la FSGL, Manuel Picaud partage cette analyse et la pousse plus loin : «Il existe quatre grands axes de travail. Tout d'abord la pédagogie, autrement dit expliciter de quoi on parle quand on évoque LGBT, transgenre, etc. Ensuite, e effectivement insister sur la formation. Toutefois, pour cela, et c'est le troisième point, il faut que les fédérations installent des personnes référentes clairement identifiées dans leurs organigrammes, que leurs adhérents et adhérentes sachent vers qui se tourner en cas de problèmes. En gros, il faut qu'elles osent se dire, par ce biais institutionnel, LGBT-Friendly. Enfin, sanctionner mieux et plus durement, effectuer le même effort qui a été réalisé sur le racisme. Je pense que ce n'est qu'en mettant en place ces quatre dimensions que petit à petit les sportifs et sportives LGBT pourront effectuer leur coming out, révéler publiquement leur homosexualité, sans crainte


Personne ne partage l'illusion que le sport en lui-même saurait suffire. Tout le monde a conscience qu'il n'est qu'un vecteur parmi d'autres. Béné, femme transgenre et adhérente d'Entre 2 basket, le confirme du haut de son expérience personnelle : «Le sport ne peut rien tout seul. C'est un effort général d'éducation, mais il est vrai aussi dans le sport où se retrouvent beaucoup de jeunes, ce qui permettrait d'avancer, de faire reculer l'ignorance, par exemple sur la transphobie, sur la perception des transgenres (personnes ayant changé de sexe), pour apprendre par exemple à distinguer genre et orientations sexuelles


Un autre axe pour faire reculer l'homophobie repose sur le contenu des pratiques elles-mêmes. «Les Gay Games sont inclusifs, tout le monde peut participer, et quel que soit son niveau, la victoire n'est pas tout», continue Manuel Picaud. «Surtout, nous bougeons les choses, y compris auprès des fédérations, en transformant les règles : des couples de même sexe en patinage artistique ou de la natation synchronisée masculine...» Il se réjouit d’avoir pu, pour la première fois dans l’histoire des Gay Games, collaborer avec des fédérations sportives nationales pour l’organisation des compétitions.


Philippe Liotard, sociologue à l'université Lyon 1, veut lui pour sa part élargir le débat. «Il faut, de fait, travailler la question des différences, de toutes les différences, et, bien sûr, LGBT, notamment auprès des jeunes. De ce point de vue, des structures comme la FSGT peuvent jouer un rôle important car leur vie associative, et ses visées pédagogiques spécifiques, se distinguent sensiblement des clubs fédéraux classiques où la quête de la performance et du champion priment. Lutter contre l'homophobie mais aussi contre le sexisme, par exemple, passe forcément par la mise en place de modalités de jeu ou de pratique plus conviviales, moins excluantes, qui de fait font rentrer les enfants par d'autres biais et d'autres valeurs dans la pratique sportive. Bien sûr, la formation des encadrants à la lutte contre les discriminations, toutes les discriminations, est importante. Surtout afin d'apprendre à réagir et à rebondir sur les propos des jeunes pour créer les conditions du dialogue et de la pédagogie avant d'en arriver à l'ultime recours de la sanction.» L'homophobie permet donc clairement de discerner de quelle manière le sport peut être un acteur de trans- formation sociale. Et qu'il ne peut pas y arriver seul ne lui enlève en rien sa responsabilité de servir d'exemple.


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