Never trust a marxist in football !

25/11/2013

La question des supporters devient de plus en plus brûlante ces derniers temps dans le foot hexagonal. Pourtant cet univers reste largement méconnu du grand public, objet de tous les fantasmes (violence, racisme, etc.). Franck Berteau, journaliste à M , le magazine du Monde, vient de leur consacrer un dictionnaire qui ratisse large aussi bien dans les thématiques qu’à l’internationale. Il revient pour nous la situation française.

Entre le soutien d’Aulas aux supporters lyonnais et Pierre Ménès qui réclame un « Grenelle des supporters » dan Direct Matin, ton livre tombe au bon moment non?

C’est un bon timing. Paradoxalement en 2013, alors que le mouvement ultra touche plus à sa fin qu’à son début, certains commencent enfin à se dire qu’il serait tant de faire quelque chose pour les supporters. L’ambition de ce livre reste donc de fait très pédagogique, de pousser à explorer ce petit monde, de montrer à quel point le spectacle du foot ne se situe pas que sur le terrain mais aussi dans les tribunes, qui regorgent d’un mélange de hiérarchie, de codes, de pratiques, de politiques, d’anecdotes. Mon propos demeurait de raconter cet univers, pas forcément afin d’en prendre la défense ou à l’inverse de le critiquer, simplement de le présenter dans toute sa complexité.


Dans cette perspective, un dictionnaire s’avérait plus accessible qu’un ouvrage universitaire ou une thèse pro domo ?

Cet univers reste tellement méconnu et caricaturé, y compris aux yeux de beaucoup d’amateurs de foot, que l’outil du dico se révèle le plus adapté. Par petite touche, la description d’une gestuelle, un penchant musical, etc.. tu peux arriver à comprendre ce phénomène, en grappillant à droite ou à gauche.

Ne s’agit-il pas également d’un monde assez refermé sur lui-même, voire parfois un peu autiste?

Ce serait une erreur de croire, et ce n’est pas mon opinion, que l’affaire se résume à ces pauvres petits supporters incompris. C’est un univers très tribal, voire par certains aspects sectaire, et qui a toujours entretenu un rapport aux médias très ambivalent. Il affiche cette envie complètement schizophrénique d’être moins stigmatisé et moins criminalisé, et de l’autre de rester entre soi en conservant ses particularités fortes et sans devenir trop grand public. De la même façon qu’il faudrait parvenir à dialoguer pour arriver à améliorer le spectacle dans les tribunes, afin que ce monde ne disparaisse pas - car il est en train de disparaître-, cela nécessite en retour aussi un effort énorme des supporters qui ont trop tendance à se refermer sur eux-mêmes, surtout face à l’adversité…

Faut-il avoir été ultra pour comprendre les ultras ?

En tout cas, il faut avoir traîné dans les tribunes pour bien raconter ce monde-là, ce qui est mon cas, notamment au Parc des Princes d’avant le Plan Leproux. Ma démarche journalistique n’aurait pas été identique sinon. C’est un milieu très codé avec ses propres pratiques, ses hiérarchies spécifiques et le fait d’avoir été amené à le côtoyer assez jeune m’a aidé à l’appréhender bien davantage qu’avec une classique enquête de terrain, même sur une année.

Un des aspects marquants reste finalement que les ultras cherchent toujours à se distinguer dans leur discours officiels de la violence des hooligans alors que dans la réalité, comme on a pu l’observer lors d’OGC Nice – ASSE, ou entre Magic fan ou VS Lyon avant, elle n’est jamais très loin. Comment analyse-tu cette fascination un peu taboue  ?

C’est un peu l’élément obscur, la face cachée des supporters à tendance ultra. Naturellement il existe une culture hooligan ou la violence est assumée et même la raison d’être du groupe, de la firm, si on se place sur le modèle anglais. Défendre son équipe et son territoire c’est d’abord pour eux affronter physiquement les autres. Les ultras s’inscrivent en principe sur un autre tableau qui est de soutenir ses couleurs par les tifos, les chants, toute une animation visuelle et vocale.  Toutefois la violence reste présente. On le voit par exemple à Sainté et Lyon, avec le vol de la bâche des MF. On sait que dans ce milieu dérober la bannière symbolique du groupe constitue une humiliation suprême qui suppose des représailles ou amène des dissolutions. On imagine donc très bien que tout cela se règle aussi par l’affrontement physique. Il est clair que dans le cas d’un « grenelle des supporters », quelque soit la forme qu’il prenne, les supporters devront se positionner sur cette question, sans abandonner évidemment leur indépendance et les pratiques qui leur sont chères. Après c’est à double sens. Si les pouvoirs publics exigent des ultras qu’ils se responsabilisent, ils doivent aussi réfléchir sur leurs démarches, accepter les rites et activités de ces groupes. La politique actuelle de gestion des tribunes pousse beaucoup à se radicaliser. Aujourd’hui même la LDH s’inquiète de certains abus du PSG contre les anciens supporters des virages, avec de véritables listes noires. Il est incroyable que de nos jours, on puisse dresser des listes de gens qui n’ont pas le droit d’accéder à un stade sans avoir jamais été condamné ni judiciairement ni administrativement. Il me parait hallucinant en France en 2013 des citoyens soient bannis d’un stade parce qu’ils sont supporters de football.


Les clubs donnent le sentiment de rechercher une ambiance de feu, de transformer leur stade en « chaudron », mais si possible sans le mouvement ultra qui va avec…

Il existe en France une hypocrisie énorme dans le foot, avec des clubs assez shyzos. Le monde du football intègre que ces atmosphères font partie du spectacle, rendent « leur produit » attractifs. Les commentateurs de foot sont les premiers à le mettre en avant, et sur les sites des clubs comme dans des tonnes et des tonnes de clips publicitaires vous pouvez apercevoir des matchs avec des tribunes éclatantes de fumis, qui sont interdits pourtant par la loi. Bref on désire un foot passionnel mais on n’arrive pas à tenir compte les principaux acteurs de cette effervescence, comme si une ambiance venait de nulle part.

Tu as parlé des codes des ultras, pour aborder un autre versant, pendant longtemps, les tribunes empruntaient beaucoup à « l’extérieur » pour le « look », aujourd’hui on a l’impression que dans une certaine jeunesse, voire des courants musicaux, les supporters sont devenus prescripteurs de tendances et de styles …

Avant il se manifestait effectivement une récupération des codes de des subcultures urbaines, notamment les skinheads. Désormais les supporters se sont appropriés certaines marques, notamment à partir de la phase casual, issue d’Angleterre, qui visait à passer inaperçue aux yeux de la police et aussi la volonté de plus en plus affirmée de sa la jouer fashion, avec des fringues umbro, stone Island voire Burburry. Dorénavant un petit jeune qui rentre dans une association, ses premiers réflexes initiatiques seront d’apprendre à chanter, les déplacements et changer sa garde robe. C’est vraiment devenu très prégnant –un élément marquant.


On oppose souvent le foot populaire au foot business, surtout sur les forums ultras, le raccourci n’est pas un peu trop facile ?

C’est un paradoxe qu’on peut pointer effectivement. Un supporter veut que son équipe gagne, monte au sommet. Toutefois cela n’est possible dans le football pro que par la puissance financière, qui passe parfois par des stades nouveaux ou rénovés, l’aspect marketing, le naming… tout ce qui ces mêmes supporters abhorrent. La victoire de leur équipe dépend d’éléments que ces gens détestent… Il existe un coté indubitablement romantique dans le supportérisme actuel, étant donné ces paradoxes, presque utopique. Les gars de Strasbourg en national, après le passage en CFA, et qui sont resté si nombreux, vivent peut-être leurs plus belles années, à l’instar de ceux de Toulon ou du Red Star… Tous ces clubs qui ne sont pas dans l’élite mais avec un passé, une histoire, bref un noyau de supporters, et ou il ne s’impose pas forcément pas de lutter contre des aspects répressifs ou commerciaux. Du coup les ultras peuvent exprimer toute leur passion et leur façon d’organiser le spectacle sans avoir une chape de plomb menaçante au dessus de la tête. Donc oui effectivement il y a un décalage entre le vécu et les désirs des supporters face au foot moderne.

Quelles sont selon toi les évolutions les plus importantes depuis le « Génération supporters » de Philippe Broussard, le premier livre sur le sujet en 1990, qui d’ailleurs a rédigé ta préface ?

A son époque le mouvement n’en était qu’a son balbutiement. Quelques groupes à Paris, Marseille, Bordeaux, etc…il s’est passé 23 ans, et en 23 ans j’ai envie de résumer ainsi : le mouvement ultra en France a eu son enfance, son adolescence, sa vie et déjà sa fin.. Nous arrivons à une phase ou toutes ces exubérances et tout ce soutien dans des stades de plus en plus policés et sécurisé pour un football de plus en plus médiatisé, provoque un choc. La prise de conscience par exemple par les pouvoirs publics de la violence et leur volonté de la réprimer, de la contenir, et de fait elle s’est plutôt déplacé en dehors des stades, n’a pas été accompagné d’une démarche constructive envers les associations qui regroupaient la majorité des supporters. Les expertises qui existent aujourd’hui sur le sujet ne sont toujours pas assimilées par ceux qui sont en charge de son traitement au ministère ou dans les services de police, comme le démontre le « livre vert des supporters » qui n’a pas eu de suite concrète. C’est pour cela que, sans nouveau dialogue, l’avenir me semble malheureusement assez sombre.

Franck Berteau « Le dictionnaire des supporters. Côté tribunes » (Stock)


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