Never trust a marxist in football !

01/07/2018

La Coupe du monde de football, l’un des événements sportifs et médiatiques les plus suivis à travers la planète, commence aujourd’hui. Pourtant, durant les années 1930, nous n’en étions qu’aux balbutiements de ce rouleau compresseur à crampons. Et certains se mirent même en tête d’organiser un « mondial ouvrier », avec ses propres valeurs et sa propre logique. Et c’est l’URSS qui l’emporta....

Le sport ouvrier, branche sportive du mouvement ouvrier, s’employa dès sa naissance à se positionner face au foot, son évolution et ses enjeux  (1). Son succès populaire le rendit vite incontournable. Il offrait la certitude de susciter l’intérêt lors des galas de soutien à diverses causes et de satisfaire toutes les délégations étrangères. Juste après la Grande Guerre, la jeune fédération sportive « rouge » français, la FST (Fédération Sportive du Travail), ralliée à l’IRS, mit ainsi un point d’honneur à rencontrer les équipes de son homologue allemand pour afficher son refus du Traité de Versailles, sa volonté de dépasser les antagonismes nationalistes « entretenus par la bourgeoisie ». Une des répercussions de ce processus se concrétisa, avec la mise sur pied d’une coupe du monde du football ouvrier, enracinée dans le terreau de la spécificité travailliste. Cette démarche de « récupération sémantique » s’inscrit dans le grand retournement stratégique qui s’opère à partir de 1934. Le sport ouvrier s’évertue dès lors à se réapproprier les grands classiques du sport « officiel . Il en ira de la sorte par exemple avec les Olimpiada Ppopular à Barcelone en 1936, en face des olympiades de Berlin.


Une Coupe internationale et internationaliste


La comparaison s’arrête ici. Dans le domaine du football, il s’agit moins de se substituer ou de rectifier l’original que d’établir, plutôt par la terminologie usitée, la légitimité de l’épreuve. L’expression « Coupe du monde du football ouvrier » sert aussi avant tout à signifier la présence d’équipes étrangères et à procurer une certaine solennité à l’événement, signalant par là même la qualité des rencontres. On tente ainsi, en s’appropriant une appellation qui commence à devenir le gage suprême de qualité parmi les footeux, d’invoquer une reconnaissance sportive par amalgame allusif, tout en essayant de contrer les dérives et les récupérations du sport le plus populaire par « l’ennemi de classe » et le fascisme. Rappelons qu’en 1934, se déroule en Italie (31 pays participent aux phases éliminatoires, 16 sont sélectionnés), la deuxième Coupe du monde de football (« officielle » celle-ci). Ce fut, avant Berlin, la première fois qu’un spectacle sportif fut à ce point instrumentalisé au service d’un État totalitaire. Jules Rimet, fondateur de ladite Coupe et alors président de la Fédération internationale de football association (Fifa), devait d’ailleurs admettre que Benito Mussolini devint de facto le véritable président de la FIFA durant la compétition. La FST dénonce vivement ce qui se passe de l’autre côté des Alpes sous « les auspices du chauvinisme et du nationalisme ». Elle y oppose son football, obéissant aux seules règles de la solidarité, du respect de la morale sportive et du refus de la commercialisation .


Du 11 au 18 août 1934, à l’occasion du Rassemblement sportif international de l’IRS (Internationale Rouge des Sports, basée à Moscou) (2), inséré dans la dynamique unitaire à la fois du Front populaire et du sport travailliste, se déroule donc cette fameuse Coupe du Monde du football ouvrier. Il faut noter une première singularité, elle s’effectue dans un cadre omnisports, mais à la différence des tournois de foot des Spartakiades ou des Olympiades Ouvrières,elle possède une singularité forte, mise en valeur y compris dans la presse. Le RSI ne se résume pas juste à un acte de pure propagande, il prétend tenir la dragée haute à son vis-à-vis capitaliste.


Sur le forme, elle ne s'éloigne guère de ce que propose la FIFA (quatre poules, puis demi-finales et finale) tout comme les règles demeurent celles de l'international board. Par contre les participants se distinguent par leur état d’esprit et leur engagement de leur homologues des compétitions « bourgeoises ». Déjà, aux cotés des pays « classiques » comme les États-Unis ou la Suisse, nous s’invitent des représentations régionales comme la Sarre ou l’Alsace. Surtout l’URSS est présente. A ce moment, « la patrie du socialisme » n’est pas affiliée à la FIFA , et ne se frotte que rarement à d’autres sélections nationales. Elle est pourtant dotée d’un championnat important, quasi « professionnel » sans évidemment le reconnaître, reposant sur de puissants clubs adossés aux grands corps de l’État soviétique, par exemple le Lokomotiv pour les cheminots ou le Dinamo émanation sportive de la terrible police politique. Les bolcheviques emmènent avec eux leur stars, tel Nikolai Starostin, le porte-drapeau du Spartak , et qui connaîtra peu de temps après les méandres du goulag. L’épreuve qui se tient en région parisienne en ce moi d’août, au temps maussade, se révèle une occasion unique de porter via le foot et ses joueurs «  athlètes admirablement disciplinés , jouant avec calme, précision », l’exemplarité communiste.

Et à la fin c'est l'URSS qui gagne ...

C’est d’ailleurs les soviétiques qui enlèvent la coupe « dans la grande enceinte du stade Buffalo, théatre de tant d’exploits sportifs, orienté dans une autre but et vers une aune toute autre destiné  que celle que nous donnons à notre grand rassemblement actuel. » se sent obligé de préciser le journaliste de Sport, la revue de la FST, le 15 août 1934. La présence de cette formation peu connue attire néanmoins au-delà des seuls cercles du sport travailliste. « Samedi et lundi dans la tribune de la presse, de nombreux journaliste, d’anciens joueurs de football comme Gamblin ou Chayrigues nous ont dit leur admiration de leurs réelles qualités et certains ont même comparé la valeur de l’équipe soviétique à celle d’une des plus équipes internationales de football : l’Angleterre. » s’enthousiasme l’organe français du sport rouge. Son adversaire en finale, la Norvège, une des invitées de l’ISOS, l’internationale Sportive des frères ennemis socialistes, convié dans le cadre du grand rapprochement antifasciste qui s’opère depuis le début de l’année après le revirement politique de Staline, ne fait pas le poids face aux « pros » du « socialisme réel ».


Toutefois à coté de cette autre «  Coupe du monde », le RSI propose un vaste tournoi d’équipes amateurs (une cinquantaine en tout), venant de tous les coins du vieux continent (Suisse, Espagne, Suèdes, et même URSS, etc.), qui se confrontent aux très nombreuses teams de la banlieue rouge. Le résultats importe peu, il s’agit de donner corps à l’internationalisme prolétarien sur les terrains de la petite ceinture de Paris. « Les jeunes ouvriers étant venus de pays lointains au prix de sacrifices énormes » avec en retour la satisfaction de «   contribuer au succès de ce grand meeting sportif et aussi réconforté au contact de tous leurs frères de toutes les nationalités » exalte Sport dans le style inimitable de l’époque. Des équipes hollandaises, une communiste et une socialiste, disputèrent de la sorte à Pershing un match en faveur d’Ernst Thälmann, militant communiste allemand interné par les nazis et qui mourra à Buchenwald en 1944.


Signalons que cette coupe du monde du football ouvrier servit aussi plus prosaïquement de vecteurs privilégiés du rapprochement en France, au tout début du processus unitaire du Front Populaire, de la FST ou de l’USSGT., qui accouchera en décembre de la FSGT. Cette dernière tentera de réitérer l’expérience, reprenant fréquemment cette dénomination pour ses tournois internationaux, surtout quand ils se déroulent à l’occasion d’une manifestation telle que l’Exposition universelle de Paris, en 1937 4. De son coté Staline dissout l’IRS durant la guerre et décide ensuite de rejoindre la FIFA. Il n’était pas à une trahison prêt cela dit...






1. Comme la FSGT le fera à l’occasion de la Coupe du monde de 1978 en Argentine (cf. , Sport et Plein Air mai 1978).
2 Le rassemblement sportif international constitua une étape importante dans la marche unitaire qui allait conduire à la naissance de la FSGT (cf. A. Gounot « Le Rassemblement sportif international contre le fascisme et la guerre » in Alfred Wahl et Pierre Arnaud [dir.] Sport et relations internationales, Centre de recherche histoire et civilisation, université de Metz, 1994).
3. Alfred Menguy se livre par exemple à une enquête dans le journal Regards du 28 septembre 1934 intitulée « Le football, sport ou industrie ? ».
4. L’Humanité, 30 juillet 1937.


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