Never trust a marxist in football !

10/04/2019

Qu'est que le «beau jeu» en foot ? Le décès récent d'un de ces plus fervent militant, sinon contributeur, Johan Cruyff, un des plus grands joueurs de l'histoire du football et un des entraîneurs les plus marquants par la suite, notamment au FC Barcelone, est l'occasion de se (re)poser la question. Cruyff, qui n'avait aucun diplôme et qui affirmait constamment qu'il avait tout appris en tapant le cuir dans la rue, pensa et remis effectivement à l'honneur l'idée du «beau jeu» comme l’essence même de ce sport, en tout cas pour ceux qui veulent qu’il reste d’abord un plaisir… tel que le revendique les militant-es du sport populaire ? Celui qui affirmait que tout partait du «cerveau» dans la pratique sportive, aurait-il, encore aujourd'hui, quelque chose à apprendre sur le ballon rond à la FSGT et au tenant du foot populaire ? De quoi ouvrir d'innombrables débats, surtout alors que s'ouvre l'Euro 2016 de football.

article paru dans "Sport et Plein Air", juin 2016


Aujourd'hui nos télés sont saturées de foot. Des matchs, jusqu'au plus anodin, inondent nos écrans. D'ailleurs le foot français vit avant tout des droits audiovisuels. Cependant regardons-nous vraiment le foot ? Comprenons-nous y quelque chose ?

«Regarder une match de football», explique Farid bensikhaled, responsable de la formation foot du comité départemental du Val-de-Marne, «c’est avant tout comprendre les rapports de force qui s’opposent à chaque perte de balle, à chaque récupération. Et faire des choix. Jouer rapide ou jouer placé, jouer vers l’avant ou latéral, accélérer ou ralentir, jouer près ou jouer loin ? L’adversaire met du temps à se replier ? Exerce peu de pression sur le porteur de balle dès la perte du ballon ? Des espaces sont libres ? Pourquoi ne pas insister sur la prise d’espaces vers l’avant, en contre-attaque rapide dès que votre équipe a gagné le ballon ? » Bref, le joueur ou l'animateur sportif ne doit pas cesser pas d'être actif, même devant son écran. Le foot peut aussi être intelligent, voire intelligence, sur un écran. Et il ne faut pas croire que cette préoccupation date d'aujourd'hui.

Déjà, en 1974, une délégation de la FSGT s'était déplacé en Allemagne à l'occasion de la coupe du monde, une édition qui révéla le phénomène des «mécaniques oranges», le surnom de la sélection des Pays-Bas. « Nous étions sept membres du Conseil pédagogique et scientifique de la FSGT à avoir suivi, observé, analysé cette coupe du monde,à la recherche du foot total ! (*)» se souvient Alain Buono, encore ému. Il faut se souvenir du choc qu'avait représentait cette «innovation» : un style de jeu offensif, inventé d'abord à l'Ajax d'Amsterdam, dans lequel, au lieu de séparer les postes de défenseurs et d'attaquants, chaque joueur doit participer à l'attaque et à la défense en fonction des moments du match. Les Hollandais avaient alors révolutionné la manière de penser et concevoir le foot comme avant eux en 1954 les Hongrois du «onze d'or» (emmené par Gustave Sébès, un ancien international du sport ouvrier français dans les années trente) ou encore la Wunder Team autrichienne entre les deux guerres.


Il fallait essayer de décortiquer ce mystère, au-delà du plaisir éprouvé devant leurs prestations. «Nous y sommes allés avec des outils d’observation (outils technologiques, outils conceptuels…). Tous les joueurs étaient observés, notés, ici et là : les placements-déplacements devenaient visibles, avec ballon ou sans ballon… les réceptions-passes étaient répertoriées. À la fin du match, les emplacements préférentiels, les déplacements caractéristiques des joueurs, les échanges et l’endroit où ils se jouaient, étaient «lisibles», «visibles». Par exemple, les déplacements significatifs du joueur allemand Hoverath, tous rassemblés sur 90 fiches transparentes, symbolisaient de manière significative, un grand trèfles à quatre feuille!»


Farid Bensikhaled ne dit pas autre chose aujourd'hui quand il tire les enseignements du livre «Comment regarder le match de football» publié par le site cahiersdufootball.net : «Le football est d’abord une affaire de choix et de prises de décisions. Celui qui y gagne est toujours celui qui prendra le plus de décisions intelligentes en fonction du rapport de forces du moment. Avoir le ballon, ne pas l’avoir, système de jeu et postes, coups de pieds arrêtés, entraîneurs et styles. Les chapitres du livre viennent construire de façon cohérente et très actuelle, l’idée que le foot est multiple et divers. Une manière de s’échapper du spectacle tv qui nous fait consommer du lundi au dimanche la même soupe aseptisée en passant sous silence l’intérêt principal du jeu. Au bout de l’évasion, des clés pour comprendre qu’un match de foot ce sont d’abord des problèmes qui sont posés de façon réversible. Et que l’équipe la plus efficace sera celle qui aura su imposer sa philosophie et sa manière de jouer à l’adversaire en lui posant des problèmes insolubles. Ou presque.»


Il s'agit bel et bien de savoir ce que jouer veut dire. Le match de foot peut se regarder de manière linéaire comme un «show», une intrigue dont on attend la fin ou le dénouement. Toutefois, il est aussi possible de repérer les raisons d'une victoire, les structures du « beau jeu » collectif porté par l'un des meilleurs joueurs mondiaux devenu entraineur, Johan Cruyff (1). «Comme entraîneur et comme joueur, (J. Cruyff) a toujours vécu avec cette idée : puisqu'on ne peut pas gagner sans le ballon, il faut l'avoir pour gagner», explique les auteurs de «Comment regarder le match de football». «On n'est pas loin du sophisme (2) tant le mouvement inhérent à ce sport empêche toute confiscation, mais l'histoire récente, notamment les nombreux titres d'une équipe barcelonaise attachée plus que tout autre chose à sa philosophie, prouve que le jeu de possession permet de gagner des titres.»


Une importance de l'occupation de l'espace repérée en 1974 par Alain Buno : «Par exemple encore, apparaissait nettement l’espace de jeu effectif de Cruyff lors de la Coupe du Monde de 1974 : une vaste zone à gauche, à droite, devant, derrière, zone qui ressemble beaucoup à celle de [l'actuel joueur français] Griezmann dans le match récent contre la Russie [29 mars dernier, remporté par la France 4-2], zone très vaste où ce joueur est concerné tout le temps, partout, contrairement à Patrice Evra, par exemple, coincé dans son couloir. Quel malheur de jouer dans un couloir avec un terrain si grand, plein d’espace de liberté, de devoir se comporter comme un joueur de baby-foot !»



D'où vient cette importance de la gestion de l'espace, tel que l'on proposé l'Ajax d'Amsterdam puis la sélection nationale batave dans les années 1970 ? L'écrivain uruguyen Eduardo Galleano avait déjà mis en exergue ce que signifiait «un style de jeu», dans son livre autrement dit «une manière d'être qui révèle le profil unique de chaque communauté et affirme son droit d'être différente. Dis moi comment tu joues et je te dirais qui tu es.»


Dans son livre «Brillant orange : the neurotic genius of dutch football» [trad. «Brillant orange (de la couleur de l'équipe néerlandaise) : Le génie névrosé de football hollandais»], le journaliste britannique David Winner, pense notamment que «les terrains de football ont la même forme et la même dimension partout dans le monde. Pourtant personne n'avait conçu le football de cette façon. Alors pourquoi les Néerlandais l'ont il fait ? Peut-être qu'ils envisageaient l'espace dans le football de manière innovante, créative et abstraite parce que depuis des siècles, il ont du se montrer innovants quant à l'espace dans tous les les domaines de leur vie. Affectés par leur étrange paysage, les Néerlandais forment une nation de névrosés de l'espace.»


Laissons à Alain Buono la conclusion, comme un appel à prolonger la réflexion et l'analyse de cette perpective du « beau jeu » «Les organisations en classiques en 4-3-3, 4-4-2, 4-3-2-1, etc., ne devraient être qu’un point de départ et non pas un déterminant qui fige le jeu de l’équipe. Vive le foot-ball total où tous les joueurs sont impliqués à tout moment et en tous lieux : Johan Cruyff a montré la voie !»


(1) Hendrik Johannes Cruijff, dit Johan Cruyff , né le 25 avril 1947 à Amsterdam et mort le 24 mars 2016 à Barcelone, est un footballeur international néerlandais, qui évoluait au poste de milieu offensif ou d'attaquant, avant de devenir entraîneur. Premier joueur de football à remporter trois fois le Ballon d'or, il est considéré comme l'un des meilleurs joueurs de l'Histoire. Devenu par la suite entraîneur, il s'est principalement illustré en 1992 en remportant la Coupe d'Europe des clubs champions avec l'une des plus marquantes équipes du FC Barcelone. Il a toujours conservé le souci du beau jeu collectif, en particulier avec le club catalan. Source : Wikipedia.


Votre compte sur SOFOOT.com

0 réaction ;
Poster un commentaire


0 réaction :
Poster un commentaire