Never trust a marxist in football !

17/10

The Specials étaient de passage à Paris le 27 septembre dernier. Dans la salle mythique de l’Olympia, les ex-Lutece Falco du Virage Auteuil ont fait monter la pression comme un soir de match (à chacun sa consolation). Car, s’il n’existe pas de connexion directe et évidente entre le Ska Two Tone et le foot, en revanche cette resucée brittone de la vibe jamaïcaine des Prince Buster, Don Drummond, Desmond Dekker et autres Lord Tanamo fut toujours présente dans les gradins, via notamment la culture skinhead. D’ou cette interwiew de Lynval Golding, guitariste à l’origine de la reformation du Band légendaire de Conventry, parue dans le numéro 91 de So foot, suivie d’un papier sur le ska made in england publié dans ROUGE en novembre 2004. The Specials – Interwiew de Lynval Golding. Par Chérif Ghemmour & Nicolas Kssis-Martov

Quel ou quels clubs les Specials supportaient ?
Nous sommes originaires de Coventry et forcément je supportais Coventry City FC. Je me rappelle toujours quand ils ont remporté la Cup en 1987 contre Tottenham. Je n’avais pas pu aller les voire à Wembley, tous les billets avaient été vendus. J’avais du me contenter de regarder la rencontre à la télé. Au coup de sifflet final, toute la ville est descendue directement vers le centre. Ce fut le moment le plus fou de notre vie, pour une petite cité comme la notre. La « vieille » Cup garde toujours une dimension particulière dans la tête des Anglais. La remporter se révéla fantastique. On voyait du bleu ciel (couleur du Coventry FC, ndlr) partout. Terry (Terry Hall, chanteur des Specials) supporte aujourd’hui Manchester United, il ne lâche jamais l’affaire où qu’on soit. Brad le batteur supporte Chelsea comme moi. Nous allons au stade ensemble quand Les Blues ou United jouent à l’extérieur, chacun de notre coté des tribunes et ensuite on se retrouve.

Difficile maintenant de croire que tu supportes Chelsea ?
Cela doit être à cause de « the special one » ! Avec un surnom pareil, il était dur de résister pour moi, non ? J’ai déménagé de Londres à Seattle voici 14 ans. J’y ai vu un jour un match amical entre Chelsea et le Celtic, je me suis immédiatement dit que ce Mourihno représentait probablement le meilleur manager dans le monde, loin devant Alex Fergusson. Il était plus jeune que lui en ayant accompli tellement de choses. D’un coup, je me suis mis à supporter Chelsea, depuis l’État de Washington.


Ton joueur préféré chez les Blues ?
Je dirais John Terry, parce que je pense qu’il va monter encore en puissance. Il a la stature d’un vrai capitaine. J’étais vraiment content qu’il soit installé à la tête de l’équipe nationale. Pour moi, il reste le meilleur dans ce rôle. Il m’a aussi déçu lors de cette terrible finale de la Champions League en Russie (en 2008, MU avait battu Chelsea 1-1,6 tab à 5). J’étais à New York devant mon poste à gueuler de rage quand il a manquait son tir au but. Toutefois je lui ai pardonné. Ce n’est qu’un homme. Sinon Franck Lampard a aussi été très bon à Chelsea. De toute façon Chelsea reste Chelsea. Je pense que cette année, je suis intimement convaincu qu’ils vont disputer le titre aux deux Manchester. Arsenal et Liverpool sont largués.

Y avait-il des joueurs dont vous étiez proches ?
Simon Jordan, le propriétaire de Crystal Palace est un bon ami. C’est un gros fan des Specials. Je ne vois que lui pour être honnête.

Pourquoi l’équipe nationale d’Angleterre n’y arrive pas en coupe du monde ? Au fait, tu la supportes ?
Je ne vais pas te mentir. J’ai lu beaucoup de chose là-dessus, mais j’ai du mal à comprendre comment un pays si merveilleux pour les équipes de clubs ne parvient à rien au niveau international. Cela dit la France non plus. J’ai été très étonné du parcours de votre équipe nationale qui avait été championne du monde puis finaliste en 2006 … Je supporte l’équipe d’Angleterre, je pense avoir gagner ce droit.

Et sinon quelles autres sélections suis-tu dans une coupe du monde ?
Je suis né en Jamaïque à Sainte-Catherine. Je garde une place particulière dans mon cœur pour les Reggae Boys. Je me souviens quand ils sont venus en 98 en France. Je suis vraiment heureux d’avoir été témoin de ce miracle, car je crains que cela ne se reproduise plus jamais, surtout vu le groupe de qualification ou ils évoluent, avec le Mexique par exemple.

Pourquoi les Specials n’ont jamais écrit de chanson sur le football, vu votre façon de raconter le mode vie des jeunes anglais, cela semblait un sujet idéal pour vous, non ?
Tu sais, il y a au moins un morceau. Moi et Terry étions des supporters, et nous étions imprégnés des chants du stade. Si tu écoute attentivement « Concrete Jungle », tu te rends compte que la rythmique est piquée aux ambiances des gradins de l’époque, des choses qu’on avait entendus à Highfield Road (nom de l’ancien stade du FC Coventry), du style « You gonna get a fuckin’ ambulance ! ». Elvis Costello, notre producteur sur le premier album, a très bien capté le truc. Il a capturé cette pulsation qui venait des tribunes sur le morceau. Après je suis d’accord, c’est le seul titre ou tu peux ressentir cette référence un peu explicitement.

Garry Bushell expliquait que l'extrême violence qui entoura la scène Oi (Cockney Reject, Cock Sparrer, Four skins, etc.), contemporaine à l’explosion Two Tone, devait davantage aux embrouilles entres supporters qu’à la politique. Tu partages cet avis ?
C'est vrai à l'époque. Je ne sais pas pourquoi. Il est vrai que les fans anglais ont toujours pris la chose très au sérieux. Il se manifestait alors, de toute façon, une violence assez prégnante, un peu partout. Mais dans un concert ? Pour moi la musique sert à rapprocher et réunir les gens, quelle que soit leur race, leur origine, leur équipe. Quelle importance de savoir si tu venais du Nord ou de je ne sais où, ton écharpe ou ton accent. Après les médias aimaient monter les problèmes en épingle. Cela n’a jamais été guère plus qu’une dizaine de gars qui s’incrustaient pour foutre le bordel.

L'apparition des Specials, de toute cette nouvelle scène ska, correspond à l'apparition des joueurs noirs dans le foot anglais…
Les temps n’étaient pas franchement faciles pour nous. Coventry comptait dans l’équipe deux joueurs noirs, Dave Bennett, un très bon ailier, et Cyrille Regis, un buteur incroyable. Ils se faisaient insulter par des gars qui supportaient leur propre club ! Le plus triste, c’est que je ne pense pas qu'ils étaient racistes au sens strict du terme. Juste assez stupides pour gueuler « fuckin black ! » à Highfield Road. Ils insultaient le joueur noir et dix minutes plus tard, s'il marquait, ils sautaient de joie dans les bras du voisin. Nous avions déjà un National Front puissant et certains de leurs mecs venaient nous voir en concert, car ils aimaient la musique jamaïcaine. Un sacré sens du paradoxe. Je crois que davantage que d’être fascistes, ils suivaient juste une mode, un leader. Ils ne pensaient pas par eux même.

D’autant plus que votre groupe était très engagé…
Oui. Nous étions un groupe multiracial avec des textes forts sur le racisme, le chômage, etc. Je vous parlais de « concrete Jungle » plus tôt, je pourrais aussi citer « Ghost Town » que tout le monde connaît, enfin bref aujourd'hui quand tu écoutes les paroles, la situation n’a guère évoluée. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui, 35 ans après. (Lynval fredonne) « I'm going out tonight / I don't know if I'll be alright / Everyone want's to hurt me /Baby danger in the city / I have to carry a knife / Because there's people threatening my life ». Nous étions un des rares groupe a se préoccuper à ce point des réalités sociales. Finalement c’est peut-être pour cette raison que des gosses nous aiment encore. Normalement tu dois apprécier d’autres artistes que tes parents. Pas nous. Les jeunes viennent avec leurs parents à nos concerts. C’est à mon sens notre plus belle réussite.

Les Rolling Stones aussi, non ?
Keith était mon héro, mon guitariste préféré. Je l’ai rencontré, c’est une personne adorable. Mais sur le plan politique, on est unique. J’ai beaucoup de respect pour les Stones, nous avons pris et appris beaucoup des Stones. Il nous a juste manqué un Mick Jagger pour tenir le groupe ensemble… et faire rentrer les sous (il éclate de rire) Nous avons eu du mal à vivre de notre musique. Nous étions plus concernés par notre message que par le business.

Connaissez vous les Kid British, et leur album « It was this or football » ?
Oui ! Ce sont des amis, des petits gars de Manchester. J’aime bien l’idée d’aider les jeunes groupes en les programmant en première partie. Nous sommes le passé avec Madness et The Selecter Pour revenir à ta question, je pense aussi que si je n’avais été musicien, j’aurais aimé être dans le foot. Quand j’allais à l’école, on nous faisait jouer au rugby. Je détestais cela. Je voulais juste taper dans le ballon. J’étais gardien de but. Ray Clemence de Liverpool était une de mes idoles. Et plus tard Cyrille Regis, le premier black à jouer à Coventry. Un bon modèle pour les jeunes noirs.

Comment analysez vous les récentes émeutes de cet été, en Angleterre ?
Quand des émeutes se sont produites à Brixton en 1981, c’était en réaction à la discrimination aux violences policières. Nous ne faisions que nous défendre. Aujourd’hui, c’est totalement différent : les gamins paraissent purement matérialistes, ce n’est plus une question de racisme. Ils veulent la dernière paire de tennis ou une nouvelle TV. Nous nous étions battus pour l’égalité. Je ne sais que penser des kids d’aujourd’hui. Nous avons souffert et nous nous sommes battus pour qu’ils puissent déambuler libre dans la rue, loin de toute brutalité policière, pas pour cette attitude. C’est un putain de déshonneur (sic). Tout ce qu’ils font, c’est piller, voler des chaînes hi-fi (grave).

La situation économique en Angleterre s’est quand même dégradée ces dernières années, non ?
(Ferme) Nous subissions la brutalité policière et je n’allais pas cambrioler les gens pour autant. Bien sûr, il y a le chômage, et tous ces milliards dépensés en Irak pour une guerre injuste. Et rien ici pour les kids et les chômeurs.

Au fait… Le nom « The Specials », ça vient d’où ?
C’était lors de notre première date d’une tournée avec Clash. On jouait à Hillsbury. A l’époque on s’appelait les Coventry Automatics. Mais on devait changer de nom parce que y’avait déjà un groupe qui s’appelait the Automatics… On était dans les loges, et on s’est dit, « ben, on est tous un peu spéciaux, hein ! » (specials en anglais) Et là j’ai bondi ! « On est spéciaux ? Alors on est les Specials ! » Voilà, c’était quelques minutes avant de monter sur scène…

Just Remember Two Tone - Rouge, 04/11/2004
1979, Margaret Thatcher conquérait le poste de Premier ministre de Grande-Bretagne, fonction qu'elle conservera jusqu'en 1990. Mélangeant une virulente contre-réforme ultralibérale sur le plan économique à un rigorisme moral digne de l'époque victorienne, la « dame de fer » va profondément transformer le Royaume-Uni. Cette période est notamment marquée par une série de défaites douloureuses pour le syndicalisme britannique, une mise à sac profonde de la culture ouvrière dans tous ses aspects, y compris le football, normalisé au nom de la lutte contre le hooliganisme.
1979 renvoie également à un autre anniversaire. Jerry Dammers, un étudiant en art de Conventry, fonde le label Two Tone, qui va devenir en quelque sorte l'avant-garde du renouveau du ska anglais, porté par des groupes comme The Specials, Madness, The Selecter ou encore The Beat. Le ska est, à la base, une musique d'origine jamaïcaine, la première typiquement yardie, née au début des années soixante dans les faubourgs de Kingston (au moment précis de l'accession à l'indépendance), où elle servait d'emblème sonore aux rude boys, les mauvais garçons du coin. Arrivée dans les valises des immigrés jamaïcains, cette vibration festive, appuyée sur une lourde rythmique et de grosses envolées de cuivres empruntés au jazz et au rythm'n'blues, va rapidement séduire les jeunes « bad boys » anglais (mods, skinheads, etc.) et, par la suite, quelques titres d'early reggae (rebaptisé sur place « skinhead reggae ») finiront même dans les charts (principalement entre 1969 et 1971, avec Desmond Dekker ou Ken Boothe).
À la fin des années soixante-dix, des combos locaux se réapproprient ce style, resté vivace dans la culture populaire british, qu'il mélange avec l'énergie du punk qui déferle alors sur la perfide Albion. Néanmoins, à la différence de ce dernier, le ska affiche une dimension plus festive, viscéralement multiraciale (son logo, le damier noir et blanc, symbolise l'unité des deux « races »), davantage consensuelle aussi diront les mauvaises langues. Cette image, propagée en particulier par le hit instrumental One Step Beyond, de Madness, représente en effet l'arbre qui cache la forêt. Les artistes, comme en témoignent les textes des chansons, pour qui prend la peine de les lire (par exemple « Do the Dog », des Specials), ne cesseront de faire référence au contexte et à la situation du pays. Le ska va accompagner l'immense gueule de bois qui sonne le réveil de l'Angleterre sous les gifles réactionnaires de « Maggy ». Le mouvement connaît également toutes les vicissitudes et les doutes qui s'emparent de la jeunesse anglaise. La montée de l'extrémisme de droite produit des situations ubuesques. Alors que les formations ska ne cessent de proclamer, jusque dans leur raison d'être, leur antiracisme, leur succès attire aussi dans le public nombre de skin « prolos » fachos qui sifflent les musiciens noirs. La presse à scandale s'empara de ces événements pour tenter de discréditer la scène.
Quartoze 45 tours rentrèrent dans les charts anglais, dont par exemple « On My Radio », des Selecters, n°8 en 1979. Pourtant, ce fut en 1981 que les Specials décrochèrent enfin un numéro un avec « Ghost Town ». Si on devait établir un top cinq des chansons capables de résumer le climat de l'Angleterre thatchérienne, elle y émarge obligatoirement. « Ghost Town », la ville fantôme, ces cités industrielles qui sombrent alors dans le désespoir, la montée en flèche du chômage, de la violence, les griffes du National Front, les « tensions raciales », bref la lente descente aux enfers de la classe ouvrière anglaise. Si le mouvement ska va s'essouffler au bout de deux ou trois ans, il laissera ainsi une trace profonde (Asian Dub Foundation, Blur, Tricky, The Streets,...), par sa capacité à s'imprégner de diverses influences musicales (reggae, soul, pop) et son talent pour raconter le quotidien.


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  • Message posté par psykoi le 24/02/2012 à 11:19
      

    nous, on a scarface !

  • Message posté par psykoi le 24/02/2012 à 11:19
      

    nous, on a scarface !


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