Never trust a marxist in football !

03/09

Aujourd'hui, il n'existe guère de sujet qui fasse consensus en Algérie, hormis peut-être la « lutte héroïque » pour l'indépendance (dont on va célébrer le cinquantième anniversaire) et le foot. Ahmed Ben Bella, premier président de la « République algérienne démocratique et populaire », et surtout ancien joueur de l'olympique de Marseille, avait le mérite, ou la chance, de cumuler les deux.

paru dans So Foot, avril 2011




7 juillet 1981. Ahmed Ben Bella est l'invité de l'émission « Grand débat » sur TF1. Jean Cau, journaliste de L'express (et pas encore écrivain « païen » de la nouvelle droite), essaie de comprendre comment cet enfant de la méritocratie scolaire coloniale, ce militaire héroïque (médaille militaire) de la campagne d'Italie, a pu basculer contre la France. Bref qu'a-t-on bien pu lui faire pour qu'il se montre si ingrat ? L'homme qui sort tout juste de quinze ans d'internement après avoir été déboulonné par le colonel Boumediene, balaie d'une étrange manière la question piège: « On m'a absolument rien refusé. (..) si je voulais un poste , je l'avais à l'Olympique de Marseille, j'étais très bien payé, j'avais un avenir, croyais moi, certain. (...) je jouais bien au football. (...) j'étais demi-centre de l'olympique de Marseille, on m'avais proposé un contrat. Alors vous savez, demander quel poste ? Celui de garde champêtre ? J'avais un poste tout trouvé à Marseille. »

Vue de la Casbah, une telle révélation s'apparente à découvrir chez nous que De Gaulle a renoncé à un poste de n°10 au Losc pour rallier Londres. Car Ahmed Ben Bella représente bien davantage qu'un des fondateurs du FLN. Il était un des derniers survivants de la grande aventure décolonisatrice du vingtième siècle, coincé entre Fidel Castro et Nelson Mandela. François Hollande qui s'est rendu en pèlerinage auprès de lui à Alger en décembre 2010 l'a fort béatement résumé « C'est toujours émouvant de voir l'Histoire, et Ben Bella c'est l'histoire. » Et l'occasion de parler ballon et nostalgie, plutôt que du Tribunal Russell sur la Palestine ou de son prix Kadhafi des droits de l'homme. Le foot peut s'avérer tellement pratique pour se faire de nouveau copain sans aborder les sujets qui fâchent !

Donc, petit retour en arrière. Ahmed Ben Bella est un jeune appelé de 23 ans, devenu sous-officier au 141e régiment d'infanterie alpine. Il s'ennuie ferme devant sa batterie DCA à Marseille, au cap Janet. Il aurait du être démobilisé mais la « drôle de guerre » l'a planté devant la méditerranée à guetter la Lutwaffe. En gros, comme tout le pays, il attend à l'abri de la ligne Maginot. Pour tuer le temps, il joue beaucoup au foot, sa première grande passion. Celle qui ne l'a jamais quitté depuis les premiers terrains poussiéreux de sa ville natale de Maghnia, à la frontière marocaine, jusqu'au club de Tlemcen, ou il était parti étudier. Le foot constitue alors un peu sa planche de salut. Il en parle en des termes presque camusiens, une sorte de refuge face à l'injustice de la société coloniale, mais que lui vit d'en bas. Dans le livre que lui consacre Robert Merle (l'auteur de "Week-end à Zuydcoote.") en 1965, il l'explique assez simplement « Quand je poussais le ballon devant moi en dévalant à pleine vitesse vers les buts adverses, personne ne me demandait si j'étais « arabe » ou « européen » .
Débarqué à Marseille, et bien qu'ayant déjà tâté du nationalisme balbutiant auprès du PPA (Parti du Peuple Algérien), il retrouve alors naturellement les chemins du stade, à son poste de demi-centre, qu'il affectionne avec une vision très football total avant l'heure . : « Je jouais demi-centre, et le demi-centre, à l'abattait un travail extraordinaire, défensif et offensif. Il était toujours sur la brèche. Les méthodes aujourd'hui ont changé ; les équipes sur le terrain, se déploient autrement. » (cit. in. Robert Merle, ibid..)

Il rejoint d'abord l'équipe de Château Gombert, un quartier au nord-est de la ville . Le conflit lui offre alors une opportunité inespérée. Car malgré la mobilisation générale qui a confisqué les meilleurs joueurs, la fédération décide de maintenir ses compétitions tant que se prolonge cette guerre sans escarmouche. Le championnat est divisé en trois zones: un groupe nord à 9 clubs, le sud-est avec 6 clubs et un groupe sud-est qui en aligne 5 (l'OM, Saint-Etienne, Nice, Antibes et Cannes). Le club phocéen accepte de s'inscrire, surement encore râgeux de ses deux titres de vice-champions successifs. S'il peut compter sur quelques pros étrangers non concernés (le grec Dimitri Contopanos , le suisse Ferdinand Bruhin, ...), et d'autres pas encore appelés ( le gardien Jacque Delachet affiche à peine 18 ans au compteur), il doit remplumer ses rangs. On va chercher au plus près, parmi les militaires en caserne et les amateurs de bon niveau. Ahmed Ben Bella endosse ainsi le maillot ciel et blanc, succédant dans le filon nord-africain, à la "perle noire" Ben Barek qui avait entre temps rejoint Casablanca et l'US Marocaine. Il y retrouve Camille Malvy, pied-noir oranais et Emmanuel Aznar de Sidi Bel Abbès. Parmi les stars, reste l'autrichien Frédéric Donnenfield, qui entrainera la Colombie et la Hollande dans les années cinquante. Enfin cette troupe bricolée est coachée par un Hongrois de 34 ans, Joseph Eisenhoffer, qui chausse aussi parfois les crampons.

Entre contraintes de la vie sous l'uniforme et collègues déjà en place, Ahmed Ben Bella ne rentre pas dès le départ dans l'équipe type qui matche à l'Huveaune (le vélodrome, inauguré en 37, n'a pas encore détrôné son prédécesseur et il est souvent réquisitionné par l'Armée). Pourtant, c'est comme titulaire qu'il foule la pelouse du FC Antibes ce 21 avril 1940. L'OM écroule son petit voisin sous un déluge de 9 buts, dont une concrétisation par le jeune algérien. Malheureusement, ce dernier n'aura pas beaucoup d'autre occasion de prouver sa valeur contre des adversaires plus coriaces. Le 10 mai les panzers percent à Sedan. L'armée Française s'effondre. L'armistice est signée. Ahmed Ben Bella est démobilisé et c'est donc à ce moment qu'il affirme avoir refusé une offre alléchante de son dorénavant ancien club. Ce n'est pas impossible au vue des besoins en joueurs qui n'ont fait que s'accentuer avec l'occupation et la coupure en deux du pays. Quoiqu'il en soit, il retourne en Algérie. Dans le club qu'il remonte aussitôt, il découvre rapidement les méthodes du pétainisme triomphant "Dans l'équipe que j'avais formé à Maghnia, mon ailier gauche était un juif, Roger Benamou. On imagine pas les pressions qui furent faites sur moi par les autorités locales, de 1940 à 1943, pour que je le chasse de mon équipe. On alla jusqu'à me menacer de prison si je n'obéissais pas aux « suggestions ». Mais je refusais jusqu'au bout à pratiquer à l'égard d'un excellent camarade l'odieuse ségrégation raciale dont j'avais été moi même si souvent victime. »(cit. in. Robert Merle, ibid..)

La suite est connue. La guerre au sein du 5e régiment de tirailleurs marocains. Le combat pour l'indépendance. Arrêté avec une Délégation des principaux dirigeants du FLN après le détournement par l'armée française de leur avion le 22 octobre 1956, il ne sera donc pas de la constitution de l'équipe du FLN, à laquelle il ne cessera de rendre hommage néanmoins par la suite. Car, devenu chef de l'état, le football demeura malgré tout une manie. L'historien Youcef Fates se souvient de la sorte l'avoir vu débarquer en hélicoptère en 1963 "Nous étions en train de jouer au football sur un terrain d'aviation que l'armée française a abandonné au moment de l'indépendance quand deux hélicoptères russes atterrissent pas très loin de nous. Ben Bella en tenue « col Mao » descendit. Bien sûr, comme à l'accoutumée il nous a fait un discours improvisé sur « la Bourgeoisie et la réaction ». Et il s'associa à nous en échangeant quelques passes de football. » Néanmoins son sport préféré lui fut parait-il fatal. Obsédé par la venue de la sélection brésilienne à Oran le 17 juin 1965 (il posa longuement en compagnie Pelé et Garrincha), certains affirment qu'il en ignora les signes avant coureurs du coup d'état qui se tramait et éclata deux jours plus tard, le 19 juin.

Pour ainsi dire, à en croire la légende, il préféra l'Algérie à l'OM, et la sélecao à son poste de président !


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  • Message posté par Zedman (1316) le 12/04/2012 à 12:10
      

    RIP, Ben Bella, et allez l'OM.


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