Never trust a marxist in football !

27/09

Athlète rouge, initiateur sous le Front populaire de l’ouverture de la FSGT sur la société, puis résistant mort sous la torture nazie le 22 septembre 1943, Auguste Delaune figure pour toujours au champ d’honneur du sport travailliste. Pourtant, la vie de cet homme est bien plus complexe que celle que l’histoire officielle, de la FSGT et surtout de la République, nous a laissée connaitre.

paru dans "Sport et Plein Air", octobre 2018


Auguste Delaune est une figure incontournable de l’histoire de la FSGT. Son nom est familier à nombre de nos adhérent·es. Son patronyme reste notamment attaché à sa Coupe nationale de football, mais aussi à de nombreuses installations sportives à travers le pays, dont évidemment l’enceinte du glorieux Stade de Reims. Mais qui connait vraiment son histoire ?

Il est né le 26 septembre 1908, dans une famille ouvrière (son père est électricien) près du Havre. Lui-même prend à 14 ans le chemin de l’usine et devient, après son apprentissage, ouvrier soudeur. Dans cette ville où existe un fort héritage militant, notamment syndicaliste révolutionnaire, il joint rapidement les rangs de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU, une des ancêtres de l’actuelle CGT), proche du Parti communiste français (PCF)

Dès ses 15 ans, le jeune homme adhère au club sportif ouvrier local, le Travail Sporting Club Havrais, où il pratique surtout la course à pied qui resta sa discipline de prédilection. Il se montre rapidement doué pour l’organisation de la vie sportive et, malgré son jeune âge, aide à fonder le comité régional de la Fédération sportive du travail (FST) de Normandie. En 1926, sa vie va connaitre un premier tournant. Ses parents s’installent à Saint-Denis, dans la banlieue nord de Paris. Il reste bien sûr fidèle à ses engagements et il va alors faire ses foulées au sein du renommé Club pédestre de l’Étoile rouge (Paris 11e). C'est l'un des premiers clubs FST parisiens. L'écrivain et journaliste communiste, Paul Vaillant-Couturier en sera le président d'honneur dans les années 1920 et s'y croiseront, début des années 30, de jeunes immigrés juifs fuyant les pogroms (dont le futur chanteur Francis Lemarque, alias Nathan Korb) et des membres du groupe Octobre qui pratiquent le théâtre révolutionnaire. D’un bon niveau, il enlève presque toutes les épreuves de cross-country organisées par la FST au cours de la saison 1926/27 [photo], jusqu'à son championnat et, en 1928, remporte le cross du journal l’Humanité.

Le jeune Auguste fait surtout la tournée des boites de la métallurgie pour aider à faire bouillir la marmite familiale. Il est même embauché par la Compagnie des Wagons-lits à Saint-Denis. Les archives de la préfecture de police nous apprennent qu’il est renvoyé «en raison de ses activités extrémistes, car il [s’est livré] à une intense propagande parmi le personnel de la Compagnie, ainsi qu’auprès de la jeunesse dionysienne en vue de recruter des adhérents au club sportif de cette localité dont il [est] membre». En effet, il a rejoint entre temps les rangs du Club sportif ouvrier dionysien (CSOD) où il se révèle un dirigeant actif et apprécié. Parmi ses «faits d'armes», l'organisation en 1929, d'un challenge dans les rues de Saint-Denis pourtant interdit, en raison de la couleur politique de ses organisateurs, au pied de nez de la police... et d'autres engagements qui lui valurent d'être arrêté et condamné, en 1931, à 1 an de prison, au droit commun (commué en 6 mois ferme), l'inculpé ne faisant pas que du sport... (depuis 1927, Delaune est adhérent aux Jeunesses communistes).


Sous le Front populaire, le visage de la FSGT


Une telle énergie, que souligne une carrure d’acteur hollywoodien, est vite remarquée dans la petite FST. Au retour du service militaire (1929-1931), il montera ainsi au secrétariat général national, puis se retrouve coopté au comité exécutif de l’Internationale rouge des sports (IRS, basée à Moscou en URSS). Parallèlement, le jeune homme grimpe également dans l’appareil des Jeunesses communistes (JC) et, en 1932, entre au bureau de l’Entente des JC de la région parisienne. Il émarge aussi, dès 1933, dans les directions de nombreuses structures de la galaxie communiste telles que le Comité national français de lutte contre la guerre et le fascisme ou encore le Comité mondial de la jeunesse contre la guerre.

De passage à Vénissieux - où il est en déplacement pour évaluer la possibilité d’une Spartakiade (1) sur Lyon - il croise, dans la famille qui l’accueille, une jeune communiste également active dans un club FST, dénommée Lise Ricol, de deux ans sa cadette. Ils se marient en 1933. Ils ne vivront que peu de temps ensemble. Le Parti leur offre de découvrir la patrie du socialisme, l’URSS. Sur place, la jeune épouse rencontre Arthur London, un juif communiste tchécoslovaque, dont elle s’éprend et pour lequel elle quitte son mari. Lise London racontera ensuite dans ses mémoires leur tragique dernière rencontre pendant l'Occupation : «Au début de l’été 1942, le hasard voulut que nous nous trouvions au même moment dans le hall de la gare du Nord où j’avais rendez-vous avec des responsables de nos comités féminins de la résistance de Seine-et-Oise. Lui aussi attendait quelqu’un, nous avons échangé un regard mais, appliquant les lois de l’illégalité, nous nous sommes ignorés au cas où l’un de nous aurait été filé.»

Revenu en France, il s’investit de plus en plus dans le sport travailliste, d’autant qu’il a été évincé de la direction des JC à la suite de la mise à l’écart des militants favorables - trop tôt - à l’unité avec les socialistes. Ironie de l’histoire, il prend quelques mois plus tard, après le retournement stratégique du PC, une part active aux pourparlers unitaires avec les socialistes de l’Union des sociétés sportives et gymniques du travail (USSGT) qui aboutiront à la fusion des deux organisations donnant naissance, en décembre 1934, à la FSGT.

Si la présidence échoit, pour des raisons politiques évidentes, conjointement au communiste Georges Marrane, maire d’Ivry, et au socialiste Antonin Poggioli, premier édile du Bourget, son rôle au poste de secrétaire général lui octroie concrètement la direction de la Fédération. Il s’investira notamment dans le combat contre les Jeux olympiques de Berlin, dans l’aventure de l’Olimpiada popular de Barcelone en 1936 (2) - il y accompagnera la délégation française - et dans la solidarité avec les républicains espagnols. Plus encore, il incarnera le visage de la FSGT où il occupera quasiment la fonction de porte-drapeau sous le Front populaire (1936-38). Il incarnera l’influence de la toute jeune et dynamique fédération auprès du sous-secrétariat aux Loisirs et aux Sports du socialiste Léo Lagrange qui le nomme au Conseil supérieur des sports. Mais le Front populaire se délite. La guerre se fait menaçante sur le cadavre de la République espagnole abandonnée par les démocraties.


Ses bourreaux pensent avoir tué Paul Boniface


La signature du pacte de non-agression entre l'URSS et l’Allemagne nazie, en août 1939, entraine en France l'interdiction du PCF. Au sein de la FSGT, profitant d'un bureau où les anciens FST sont minoritaires, (beaucoup sont mobilisés sous les drapeaux), il est décidé l'exclusion des dirigeants communistes, sous prétexte qu'aucun de leur club n'a répondu à l'injonction de condamner ledit pacte (malgré le trouble provoqué parmi les «camarades»). À la tête de l'organisation se retrouve une poignée de dirigeants socialistes de ceux qui se déshonoreront dans la collaboration.

Auguste Delaune a autre chose en tête. Mobilisé à l’automne 1939, il participe héroïquement à la campagne de France en mai-juin 1940 et est honoré de la Médaille militaire et de la Croix de guerre. Évacué de Dunkerque, il se porte volontaire en juin pour être débarqué en Bretagne et continuer à se battre. Ce qui n’empêche nullement Vichy de l’arrêter dès le 6 décembre, pour appartenance à un parti interdit. Il est interné dans plusieurs camps, dont celui de Choisel - sur la commune de Châteaubriant - près de Nantes. Il y trouve le moyen de mettre en place des activités sportives pour ses camarades, notamment pour un garçon de 17 ans, Guy Môquet qui dégage à la fois une candeur enfantine et un sérieux terriblement adulte. Ce dernier participera en juin 1941 à ses côtés à un «challenge athlétique», qui camoufle une course répondant à l’appel de «Sport Libre». Ce réseau clandestin de résistance sportive, organisé par d'anciens dirigeants communistes de la FSGT, a en effet demandé à ce que des événements sportifs soient lancés afin d’exiger la libération de Delaune. Môquet sera des célèbres 27 fusillés en représailles de l'assassinat du commandant allemand de la place de Nantes, le 22 octobre ; Delaune parvient, lui, à s’évader un mois plus tard le 21 novembre 1941.

Commence alors le dernier tournant de sa vie. Il rejoint la Résistance, dans un premier temps au sein de «Sport Libre», puis en avril 1942, le PC le réquisitionne et il part encadrer le combat clandestin en Picardie, en Normandie, puis en Bretagne. La police du Mans (Sarthe) lui tend un guet-apens le 27 juillet 1943 sur le pont de Coëffort où Gaston Fresnel, ancien responsable ouest de la FSGT, entré lui aussi en résistance, l’attend. Celui-ci fut tué et Delaune blessé. Ses compagnons tentent sans succès de l’enlever à l’hôpital mais transféré à la prison du Vert-Galant, Delaune mourut le 12 septembre des suites de ses tortures. La police française et la Gestapo n’ont pas pu obtenir de lui le moindre renseignement, pas même sa véritable identité. Ses bourreaux pensent avoir tué Paul Boniface, nom inscrit sur sa fausse carte d’identité.

En mars 1945, la municipalité de Saint-Denis fait ramener son corps au cimetière de la ville. Elle donne son nom à une grande artère de la ville et à son stade municipal. Le 10 janvier 1947, Auguste Delaune est cité à l’ordre de la Nation. Le 31 mai 1947, un décret le nomme à titre posthume, chevalier de la Légion d’honneur. #

(1) Démonstrations sportives de masse réunissant les fédérations sportives membres de la communiste Internationale rouge des sports. Lire «Les Spartakiades, une histoire avortée !», Sport et plein air n°606, janvier 2017.
(2) Lire «L'Olimpiada popular de Barcelone 1936», in La FSGT du sport rouge au sport populaire, coédition La ville brûle-Sport et plein air, 2014. Achat sur www.editions-sportpopulaire.org.


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