La Science du Foot

03/09/2014

Le fils de l'ancienne gloire Zinedine Zidane, Enzo Zidane, semble marcher sur les traces de son père en étant surclassé avec les jeunes du Real Madrid, affichant d'immenses qualités pour son âge et des similitudes avec son père. Il n'a d'ailleurs pas tardé à être rejoint par son jeune frère, Lucas Zidane, gardien de but lui aussi au Real Madrid et appelé chez les U15 en France. En sociologie, on pourrait dire qu'il y a une forte reproduction sociale au sein de cette famille : le père a été footballeur professionnel et est aujourd'hui entraîneur dans l'un des clubs les plus réputés du monde, ses fils suivent sa voie et ambitionnent de passer professionnels voire, un jour, de porter le maillot bleu. Le poids des processus sociaux ? Peut-on comparer les travaux réalisés en sociologie sur la reproduction et le déterminisme au mimétisme sportif observé chez les Zidane ?

@Lasciencedufoot

Dans un cadre social, l'individu va intégrer les valeurs et les normes de son milieu d'origine, par la socialisation primaire, et percevoir un capital culturel, économique et social. Ainsi, son devenir professionnel sera corrélé à ses allocations initiales dépendantes de son environnement.

Pour le sociologue Français Pierre Bourdieu, les individus acquièrent, tout le long de leur socialisation, un stock de capitaux qui détermineront leur place dans la société. Il parle alors de déterminisme social et de distinction, la classe bourgeoise mettant tout en œuvre pour maintenir inchangé l'ordre hiérarchique.

Max Weber, sociologue Allemand de la fin du XIX° siècle et fondateur de l'individualisme méthodologique, admet que les faits sociaux doivent-être observés sous l'angle de l'individu, il est maître de son destin, tel un acteur social qui interagit avec la société. Contrairement à l'holisme d'Emile Durkheim où chaque phénomène a une explication sociale, sociétale.

L'IDEE INDIVIDUALISTE

Dans le cas du footballeur, il devient ce qu'il est, chez Weber, à travers ses décisions rationnels à l'effort et à la tâche. Contrairement à Durkheim qui considérera qu'un individu est sportif en fonction de la société, du statut qu'elle lui a attribué, de comment il a été doté.

Or, dans le sport, et le football en particulier, le devenir professionnel de l'individu ne devrait pas dépendre de ses allocations initiales. Sa réussite est seulement fonction de sa détermination à la tâche et de ses capacités physiques, facteurs plus innés qu'acquis.

Dans une considération individualiste, on pose que le footballeur est un acteur social qui décide, par un calcul coût-avantage rationnel et réfléchi, comment mener sa carrière. Se donne-t-il suffisamment les moyens pour réussir ? Travaille-t-il suffisamment ? Ce sont avant tout ses efforts qui seront appréciés et pas ses dotations initiales fonction de son origine sociale.

Par exemple, la sociologie américaine a souvent cherché à savoir pourquoi il y avait plus de noirs médaillés aux compétitions sportives, facteur ethnique mis à part. Pour eux, c'est la variable sociale qui joue le rôle significatif : les populations noires américaines sont celles qui subissent le plus le déclassement économique, la pauvreté et la misère. Ainsi, le sport devient une échappatoire au destin miséreux et les individus, par une action consciente ou inconsciente, se dépassent pour s'en sortir.

Tout ne serait alors qu'histoire de rémunération et de notoriété. Comme le sport professionnel moderne affiche des salaires élevés, les populations de milieu populaire sont incitées à travailler plus pour les obtenir et grimper socialement.

Il ne s'agit pas d'un déterminisme social, seulement d'une volonté décuplée de la part de l'agent à quitter sa situation précaire, à connaître une certaine forme d'ascension. Dans un sens plus large, les sportifs seraient tous originaires d'un milieu social défavorisé et, par leur motivation individualiste, ils se donneraient les moyens de s'en sortir.

LE POINT DE VUE HOLISTE

Les capacités ne sont pas innées, elles sont acquises, non pas tout le long du processus de socialisation, mais à travers les exercices répétés du futur professionnel, choix délibéré. D'ailleurs Bourdieu ne parle pas de capital physique, en plus du capital économique, culturel et social. Un sportif n'est pas un travailleur comme les autres dont sa situation dépend de ses dotations intellectuelles et financières. Son niveau intrinsèque est développé à travers le temps sans contrainte sociale.

En partant de ce principe, de nombreux observateurs ont considéré que les fils Zidane profitaient d'un passe-droit, porter le nom de l'ancien champion du monde entraîneur-adjoint de l'équipe première aide beaucoup les jeunes Madrilènes. Enzo et Lucas seraient surévalués et les médias en feraient trop à leur encontre.

Le football n'est pas une histoire de gènes, ni même de socialisation, il n'est qu'affaire d'individus rationnels, travailleurs et motivés. Alors qu'en sociologie, 80% des agriculteurs sont fils d'agriculteurs en 2006 ou 52% des cadres sont fils de cadres , en football le déterminisme et la reproduction sociale n'auraient pas lieu d'être. Vraiment ?

Pour le sociologue Julien Bertrand, « le poids des processus sociaux est très important dans le football » . A partir d'une enquête réalisée en 2006 dans 42 centres de formation français, il montre que les 2/3 des footballeurs professionnels ont ou avaient un père pratiquant ce sport, parmi eux 30% évoluaient dans un championnat professionnel : 22% des footballeurs sont fils de footballeurs.

Dans le même temps, la socialisation primaire, à travers les fréquentations et les groupes de pairs, est très importante dans le devenir de l'individu : 9 footballeurs sur 10 ont un frère qui pratique ce sport. Le mimétisme social, à travers la famille, renforce le destin individuel, forme le goût et le caractère, toutes les compétences extrinsèques du parfait sportif.

En France, il y a 1650 footballeurs professionnels, en 2010 et 28.3 millions d'actifs, la population sportive représente donc 0.00578% de la population active. S'il n'y avait pas de facteur social dans la détermination du destin professionnel, si tout dépendait des décisions et des choix individuels de l'agent, la représentation sociale au sein de l'équipe de France devrait respecter la stratification du pays. Autant de fils de cadres et de fils d'ouvrier dans une équipe que dans la société, puisque tout partirait de l'individu.


Malgré tout, ce n'est pas le cas. Le sociologue Stéphane Beaud, dans son livre Traîtres à la Nation ?, présente la structure sociale des joueurs de l'équipe de France en 1998 et 2010. Lors du sacre à la coupe du monde 1998, il y avait 9.09% de fils de footballeurs et en 2010, ce taux était de 13%, une augmentation de 4 points. Une surreprésentation de la catégorie.

Les processus sociaux sont essentiels pour expliquer le destin des agents, un footballeur le deviendra non pas en fonction de ses seuls choix individualistes, rationnels et égoïstes mais par rapport à sa socialisation, au mimétisme social et à la formation de ses goûts et de sa culture.

Les fils Zidane ont baigné dans le football depuis leur naissance, lorsqu'il fallait jouer dans le jardin le dimanche après un repas de famille, ils étaient opposés à l'un des meilleurs numéro 10 de l'histoire, leur père, lorsqu'il fallait aller s'entraîner, le mercredi après-midi, c'était au sein des infrastructures ultra-modernes du Real Madrid, club du XX° siècle. Ils ont côtoyé les plus grands joueurs, les plus grands entraîneurs, ont acquis une culture footballistique sensationnelle, s'ils ne deviennent pas aussi forts que leur père (ce que l'on ne leur demande pas), il est fort probable qu'ils passeront professionnels.

Pierre Rondeau


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  • Message posté par MOem (179) le 20/03/2015 à 15:11
      

    Article vraiment intéressant sur la part du mimétisme social dans le football, merci!

    Toutefois le texte traite de la question d'un point de vue quasi uniquement qualitatif, ce qui est dommage car je trouve qu'il aurait été très intéressant justement d'aller plus loin.

    "Les fils Zidane ont baigné dans le football depuis leur naissance, lorsqu'il fallait jouer dans le jardin le dimanche après un repas de famille, ils étaient opposés à l'un des meilleurs numéro 10 de l'histoire, leur père, lorsqu'il fallait aller s'entraîner, le mercredi après-midi, c'était au sein des infrastructures ultra-modernes du Real Madrid, club du XX° siècle. Ils ont côtoyé les plus grands joueurs, les plus grands entraîneurs, ont acquis une culture footballistique sensationnelle, s'ils ne deviennent pas aussi forts que leur père (ce que l'on ne leur demande pas), il est fort probable qu'ils passeront professionnels."

    Il y a ici deux choses: la constatation qu'en effet le cadre dont ont bénéficié les fils Zidane était largement privilégié et augmente la probabilité de les voir un jour avec le maillot d'une équipe de première division européenne, mais surtout le lien culturel au football, probablement transmis de façon extrême et inconsciente par leur entourage.
    Toutefois il me semble qu'ici vous occultez complètement la part de génétique, tant sur la condition physique que sur la personnalité.

    Similairement, considérons le paragraphe suivant:

    "Pour le sociologue Julien Bertrand, « le poids des processus sociaux est très important dans le football » . A partir d'une enquête réalisée en 2006 dans 42 centres de formation français, il montre que les 2/3 des footballeurs professionnels ont ou avaient un père pratiquant ce sport, parmi eux 30% évoluaient dans un championnat professionnel : 22% des footballeurs sont fils de footballeurs."
    Peut-être la partie la plus instructive de l'article. Mais encore une fois la conclusion engendrée me parait rapide: les fils de footballeurs sont-ils footballeurs plus par imitation ou prédisposition? Quantifier cela est le vrai intérêt de la problématique selon moi.

    Finalement je ne peux m'empêcher d'être critique sur ce dernier passage:

    "En France, il y a 1650 footballeurs professionnels, en 2010 et 28.3 millions d'actifs, la population sportive représente donc 0.00578% de la population active. S'il n'y avait pas de facteur social dans la détermination du destin professionnel, si tout dépendait des décisions et des choix individuels de l'agent, la représentation sociale au sein de l'équipe de France devrait respecter la stratification du pays. Autant de fils de cadres et de fils d'ouvrier dans une équipe que dans la société, puisque tout partirait de l'individu.

    Malgré tout, ce n'est pas le cas. Le sociologue Stéphane Beaud, dans son livre Traîtres à la Nation ?, présente la structure sociale des joueurs de l'équipe de France en 1998 et 2010. Lors du sacre à la coupe du monde 1998, il y avait 9.09% de fils de footballeurs et en 2010, ce taux était de 13%, une augmentation de 4 points. Une surreprésentation de la catégorie."

    La représentation sociale de l'équipe de France ne donne pas directement l'indication d'un biais culturel, car encore une fois on peut s'attendre qu'un fils de footballeur soit physiquement plus disposé à pratiquer ce même sport qu'un fils d'ouvrier, toutes choses par ailleurs égales. Il faudrait ici comparer un fils de footballeur élevé loin de sa famille à un enfant moyen, si la différence de probabilité de devenir joueur professionnel entre les deux est négligeable alors la conclusion précédente est valable. Quant à la différence de "quatre points" entre 1998 et 2010 cela ne représente en réalité qu'un jouer de plus (3 au lieu de 2) issu d'une famille "footeuse"; pas vraiment suffisant pour en déduire une tendance.


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